‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 17 sur 32 · AX · texte numérisé non relu

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Le lendemain matin, je reçus une dépêche du général Komarov, directeur de la revue slavophile Sviet, qui m'invitait à prendre part à un banquet, offert par la presse russe aux représentants de la presse française venus pomles fêtes données en l'honneur du président Faure. Ce banquet devait avoir lieu à minuit. A cette heure-là, j'ai la mauvaise habitude de dormir, quand je ne pilote pas des transatlantiques. Je dus, non sans regret, me faire excuser. J'ai su depuis que la fête avait été des plus cordiales et que le Champagne n'y avait pas été épargné.

Le surlendemain de notre arrivée à Saint- Pétersbourg, le président Faure, escorté d'une escadre, arrivait à son tour dans la baie de Cronstadt. Notre Versailles avait eu trop de peine à évoluer dans les eaux de la Neva pour qu'il lui fût possible d'aller au-devant de l'illustre voyageur. Nous dûmes fréter un petit navire russe pour assister à la mémorable rencontre du chef de l'Etat français et de l'empereur Nicolas IL Ce fut vraiment un spectacle, grandiose. Sous un ciel rayonnant, dans la fumée des canons de Cronstadt et des navires de guerre, le Polkuau et le yacht impérial ÏÉlen-

dard s'avançaient au-devant l'un de l'autre au milieu du bruit des hourrahs. A la coupée de VÉtendardy le Tsar attendait son illustre visiteur. Une baleinière se détacha du Pothuau.

M. Faure monta d'un pas allègre l'escalier, la poitrine barrée du cordon bleu de Saint-André, sous le frac noir. Il avait vraiment fort grand air. Je l'avais vu, quelques années auparavant, faire à l'Empereur les honneurs des Invalides, de Versailles et de l'Opéra. Il s'était acquitté de son rôle comme s'il avait été élevé sur les genoux des reines.

Cet épisode, dont nous fûmes les témoins émus, appartient à l'histoire ; je n'insisterai pas. Pour nous, simples touristes, ce qui était particulièrement intéressant, c'était de constater l'explosion du sentiment populaire.

Notre Versailles, pendant les quelques jours qu'il passa sur la Neva, reçut plusieurs milliers de visiteurs. Sur un registre mis à leur disposition, ils inscrivaient l'expression naïve — parfois même brutale — de leur sympathie et de leur haine. Je me plaisais à leur faire les honneurs du bord, à leur offrir des rafraîchissements, à jouir de leur enthousiasme. Notre bâtiment était entré à Saint-Pétersbourg en

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franchise, avec toutes les denrées que ses soutes renfermaient. Notre Champagne était du vrai Champagne de France et, n'ayant pas payé de droits d'entrée, il coûtait beaucoup moins cher que le Champagne importé — ou même fabriqué en Russie. Un soir, au moment où je m'habillais pour aller à la réception de l'ambassade de France, je fus mandé en grande hâte à la salle à manger pour mettre à la raison un marchand indigène, qui ayant trop fêté le Clicquot, menait grand tapage, demandant à grands cris qu'on lui jouât la Mayonnaise^ et se refusait absolument à quitter le Versailles.

J'étais in fiocchi ; j'avais au cou les cravates de Sainte-Anne et de Saint-Stanislas. L'effet de ces insignes fut prodigieux.

Le buveur se redressa : « Excellence ! Mon général ! Je présente mes profonds respects à Votre Excellence. Vive la Frrrannnnce ! »

Mon Excellence réussit à prendre l'aimable ivrogne par le bras et, tout en lui prodiguant les épithèles les plus affectueuses de la langue russe: « Petit père, petit oncle, petit frère, voire même petit pigeon », je réussis à le con-

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