‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 18 sur 32 · La Marseillaise · texte numérisé non relu

La Marseillaise

duire à la coupée, à lui persuader de descendre l'escalier; pendani celte délicate opération, je ne le quittai pas un instant des yeux, car je craignais qu'il n'allât cuver son Champagne dans les eaux de la Neva.

Avec nos visiteurs russes, nous échangions toute espèce de petits cadeaux. Si l'on trouve ' un jour dans mes papiers une toute mignonne photographie de jeune fille, en forme de cœur, que l'on ne se hâte pas de croire à quelque galante aventure. C'est tout simplement un souvenir d'une de nos visiteuses. Elle m'avait extorqué ma dernière photographie, j'exigeai la sienne en échange ; elle en avait dans son porte-monnaie une réduction destinée à garnir une broche en forme de cœur. Elle s'en dessaisit pour moi. Il n'y avait point assez de place derrière ce cœur pour écrire le nom de l'aimable donatrice, et ce nom — ingrat — je l'ai déjà oublié.

Pendant la traversée, j'avais fait à mes compagnons de voyage — je l'ai dit plus haut — quelques conférences. J'avais surtout insisté sur l'intérêt que Moscou devait avoir pour eux, comme ville essentiellement russe, comme foyer historique de l'Empire. A Saint-Péters-

SOm'ENlRS D'UN SLAVOPHILE

j'allai trouver le grand-maître de la police . Je lui expliquai le caractère de la manifestation projetée et sollicitai une autorisation qui fut accordée, je ne dirai pas avec empressement, mais avec reconnaissance. 11 fut décidé que le lendemain, à dix heures du matin, nous viendrions en groupe au monument, que je prononcerais un discours en français et en russe, que la couronne serait déposée sur les marches du piédestal. Le grand-maître de la police ajouta que des agents à pied et à cheval seraient places autour du monument pour nous protéger contre la curiosité de la foule. Le piédestal est entouré de chaînes fort basses. La couronne, une fois déposée, risquait fort de se voir dégradée parles curieux ou, tout simplement, emportée par quelque collectionneur.

Déposée à onze heures du matin, elle devait rester exposée à la vue du public, sous la garde de la police, jusqu'à trois heures de l'après-midi. A ce moment-là, nous devions venir la chercher pour la transporter au Musée historique, où elle serait déposée ad perpetuam rei memoriam.

Ce programme fut suivi de point en point.

Une de nos plus charmantes compagnes de

voyage voulut bien se charger de représenter les femmes de France et de m'accompagner ; nous nous rendîmes au monument dans un landau découvert. Nous portions sur nos genoux la large couronne nouée aux couleurs fraternelles de la France et de la Russie et qui de loin attirait les regards.

Arrivé au pied du monument, autour duquel mes compatriotes étaient déjà réunis, je prononçai une allocution en langue française et je déposai la couronne. Cette allocution terminée, je priai Tofficier de police de vouloir bien laisser approcher la foule qui, jusqu'alors, avait été tenue à Técart, et je lui expliquai dans sa langue l'objet de notre visite et le caractère de la manifestation à laquelle nous venions de nous livrer.

Ce fut un délire : Eourrah ! Da zdrastvoidet Frantsia ! (Vive la France!) Spasibo ! (Merci !) Je me vis entouré d'une foule de braves gens avec lesquels je dus échanger des poignées de main et des baisers à la russe, c'est-à-dire sur les deux joues et sur les lèvres. Quand on a affaire à quelque moujik ivrogne, dont la barbe est inculte et dont Phaleine sent Teaude-vie, il faut quelque courage pour s'aban-

donner à ces témoignages de tendresse. Mais^ en voyage, on doit savoir s'imposer quelques sacrilrces, quand on a l'honneur de représenter son pays.

A trois heures, suivant le programme fixé la veille par le maître de police, je retournai, toujours en voiture de gala et accompagné de mon aimable compatriote, chercher la couronne pour la transporter au Musée historique. Nous descendîmes la rue de Tver et nous arrivâmes à la place Rouge, la place légendaire où s'élèvent, en face du Kremlin, la tribune dite du Golgotha (Lobnoe Miesto) d'où jadis étaient proclamés les ukazes, le monument des patriotes Minine et Pojarsky, l'extraordinaire église de Saint-Basile. Nul endroit ne pouvait être mieux choisi pour y construire un Musée à la gloire de l'antique Russie. En débouchant sur la place Rouge par la fameuse porte d'ibérie, j'aperçus rangée en bataille devant le Musée la musique d'un régiment de ligne. Elle entonna la Marseillaise, On nous traitait vraiment comme les représentants ofiîciels de la France.

A l'entrée du Musée, nous trouvons groupés en grand uniforme tous les fonctionnaires de l'établissement. Parmi eux je reconnais mon

ancien confrère du congrès archéologique de Kiev (1874), M. Sizov. De chaleureux discours sont échangés en français et en russe. Puis la couronne est portée solennellement dans le Musée et déposée sur un piédestal spécialement préparé pour la recevoir. Un lunch termine cette belle journée.

Nous devions connaître encore d'autres joies. Le programme de notre voyage comprenait une excursion au célèbre monastère de la Trinité, qui joue un si grand rôle dans l'histoire russe. Je l'avais déjà visité en 1872, tout seul, incognito. Cette fois j'y revenais à la tête d'une centaine de compatriotes tout enthousiasmés de l'accueil vibrant qu'ils avaient trouvé à Moscou. Je leur avais expliqué l'intérêt historique et pittoresque de Texcursion. Ils s'attendaient à voir des choses extraordinaires et leur attente ne fut pas déçue. Mais ce qu'ils ne pouvaient prévoir, c'étaient les surprises qui leur étaient réservées.

Le bourg de Serguiéevo, où se trouve le célèbre monastère est situé sur la ligne d'Iaroslavl, qui par Vologda gagne Arkhangelsk et joint la mer Blanche au centre de la Russie.

Nous avions retenu un train spécial. Le direc-

teur de la compagnie, M. Mamontov, un des hommes d'affaires les plus actifs et les plus entreprenants de la Russie avait tenu à nous accompagner. Le départ eut lieu vers les huit heures du matin. A peine avions-nous quitté la gare de Moscou, nous vîmes circuler dans nos wagons-salons, des domestiques portant du thé, du café et loute espèce de douceurs.

Nous n'avions rien commandé et nous fûmes un peu surpris. On nous fit savoir que la compagnie, trop heureuse d'avoir l'honneur de nous voiturer, tenait à nous faire goûter « le pain et le sel de l'hospitalité russe » et à nous offrir le premier déjeuner. Mon devoir était de remercier la Compagnie de cette aimable attention et je me rendis dans le wagon de M. Mamontov. C'était un parfait galant homme, grand ami de la France, parlant notre langue avec une correction absolue. La conversation s'engagea sur un ton d'exquise cordialité. Le voyage nous sembla fort court. Arrivé à la gare de Khotkovo, à dix verstes environ de Serguiéevo, M. Mamontov nous quitta pour se rendre à sa maison de campagne. Il devait nous reprendre quelques heures plus tard, au retour du train.

La visite du monaistère, de sa cathédrale, de l'église de la Trinité, de l'église de l'Esprit- Saint, fut pour nos compatriotes une série d'enchantements. C'était précisément jour de pèlerinage. Ils purent étudier sur le vif cette foi naïve et ardente du paysan russe qui se manifeste sous des formes si touchantes. Le pèlerin russe n'a rien de commun avec notre pèlerin français qui va à Lourdes en chemin de fer. Sauf peut-être dans quelque recoin isolé de la Basse-Bretagne, le moyen âge est depuis longtemps fini chez nous. Il se prolonge encore en Russie. La besace au dos, le bâton à la main, le pèlerin russe parcourt à pied des espaces immenses, en quête des lieux saints, où il va chercher la guérison de ses maux ou le salut de son âme. Il va de Solovetsk à Kiev, de Kiev à la Trinité ; le temps ne compte pas pour lui ; les aumônes des fidèles suffisent à sa maigre pitance ; un peu de pain noir, un verre de thé, une écuelle de gruau cuit ou de soupe aux choux constituent toute sa nourriture. Il va par les églises, baisant les reliques, contemplant les fresques colossales qui lui rappellent les saints des anciens jours ou qui évoquent les merveilleuses visions de la vie

future, frappant du front les dalles froides, murmurant sans relâche les gospodi pomilouï (Seigneur aie pitié) et il est heureux d'un bonheur naïf qui lui donne comme un avant-goût de Téternelle félicité.

Parmi les religieux russes, quelques-uns ont conservé des pratiques qui, je crois, ne sont plus guère à la mode chez nous. A deux ou trois verstes du grand couvent de la Trinité, nous visitons le skit ou Ermitage de Getsemani. Nous descendons dans des souterrains semblables aux cryptes de Kiev que j'ai décrites naguère *. Ils sont de création toute récente. Ils ne datent que de 1844. Les ascètes modernes tiennent à rivaliser avec ceux des anciens jours. On nous montre les cellules murées oti vivent enfermés, recevant la nourriture par une étroite fenêtre, les reclus volontaires. Dans la vieille chronique de Nestor, dans le Paterik^ de Kiev sont racontés tout au long, les exploits de ces martyrs volontaires qui ont encore aujourd'hui des imitateurs. En cherchant bien on pourrait peut-être trouver

1. Voir mes Etudes slaves (premier volume) et ma traduction de la Chronique de Nestor (Leroux, 1884).

Page 1