‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 19 sur 32 · Vie des Pérès · texte numérisé non relu

Vie des Pérès

chez nous, dans nos couvents — pendant qu'il en existe ejicore — des mystiques prêts à s'infliger d'aussi cruelles épreuves. En plein Paris, rue de Vaugirard, dans la crypte de l'église des Carmes, on montre encore aujourd'hui la croix sur laquelle le père Lacordaire se fit naguère attacher pour partager les affres du supplice infligé au Sauveur du monde.

Nous ne pouvions malheureusement prolonger notre séjour à Serguiéevo ; l'heure du train nous talonnait et aussi celle du déjeuner qui nous attendait au buffet de la gare. Nous n'étions pas des ascètes, nous. Le déjeuner fut exquis ; un représentant de la compagnie du Nord russe v assistait et nous informa de la part de M. Mamontov, que ce festin nous était offert par la Compagnie qui nous avait déjà si gracieusement hébergés dans ses wagons. Il n'y avait qu'à remercier et à crier: Vive la . Russie. C'est ce que je fis au nom de nos compatriotes.

Une autre surprise nous attendait encore. En repassant devant la station de Khotkovo, nous fûmes tout étonnés de voir le quai garni de femmes élégantes en tenue de villégiature portant toutes des gerbes de fleurs. C'étaient les

parentes et les voisines de M. Mamontov qui apportaient aux femmes de France ce gracieux témoignage de leur sympathie. De telles journées laissent dans le cœur de ceux qui les ont vécues des souvenirs ineffaçables. Je ne m'étais pas trompé en disant à mes compatriotes que si le président Faure était empêché d'aller à Moscou, nous pouvions, dans une certaine mesure, le remplacer et donner lieu à des manifestations aussi enthousiastes que celles dont il avait été l'objet à Cronstadt et à Pétersbourg.

Quelques types de détraqués et d'aventuriers. — Le testament d'un Polonais. — Un publiciste. — La plus belle des langues slaves. — Un philologue bulgare. — Les fantaisies du patriotisme en Bohême. — Wronski. — Souvenir de l'École des langues orientales, — Une méthode infaillible pour apprendre les langues. — Le boursier du prince de Syrmie.

Toutes les nations présentent des types d'excentriques, de détraqués, d*escrocs et d'aventuriers. La race slave en offre-t-elle, en moyenne, plus que les autres races de l'Europe? Je n'oserais l'affirmer. Me trouvant depuis près de quarante ans en rapport avec elle, soit par mes voyages, soit par le fait de ma résidence dans ce Paris où viennent échouer les épaves de toutes les nations, j'ai eu plus que personne Toccasion d'observer des types qui méritaient d'être croqués au passage et dont quelquesuns offrent au psychologue des traits assurément fort intéressants.

Un philosophe célèbre, mon confrère M. Al-

fred Fouillée, a publié récemment une Esquisse psychologique des peuples européens^. J'ai lu son travail avec tout Tintérêt que méritent et rimportance du sujet et le nom de Fauteur. J'y ai trouvé sur la Russie des pages fort dignes d'être méditées. M. Fouillée m'a fait ThoTineur de mettre à profit quelques-unes de mes observations. C'est pour moi beaucoup d'honneur, mais, en ma qualité de vieux Slavophile, je suis un peu peiné de certaines lacunes de ce beau travail. 11 n'y a pas que des Russes dans la famille slave ; il y a des Polonais, des Tchèques, des Serbes, des Croates, des Bulgares. M. Fouillée les a absolument négligés. Chacun de ces peuples a une histoire et une physionomie morale distinctes. L'idée me viendra peut-être quelque jour d'essayer de tracer une esquisse de ces physionomies.

En attendant, je me contente de cueillir aujourd'hui dans mes souvenirs quelques anecdotes qui mettent en scène des détraqués et des aventuriers appartenant aux divers groupes ethniques. Ce n'est point par ces types qu'il convient de juger ni la race slave, ni les peuples qui

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