i voL in-8. Paris, Alcan
SOUVENIRS D'UN SLAVOPHTLE 177
la composent. L'intérêt qu'ils offrent est sans doute surtout anecdotique. Mais peu de personnes se sont trouvées en état de les observer comme je les ai observées. C'est peut-être dans cette précision, dans cette exactitude méticuleuse d'observation, qu'est l'intérêt de ces esquisses.
Je n'ai jamais été qu'une fois exécuteur testamentaire, mais dans des circonstances qui m'ont dégoûté pour longtemps d'accepter ce mandat. Je supplie mes amis, si par hasard l'un d'entre eux songe jamais à moi pour exécuter ses dernières volontés, de vouloir bien prendre la peine de me survivre ; si c'est moi qui ai la douleur de leur survivre et qu'ils aient eu la délicate attention de me faire quelque libéralité post mortem, je les supplie de vouloir bien me la faire sous une forme telle que je puisse entrer en jouissance sans difficulté et que je n'aie pas la tentation de maudire leur générosité.
Voici l'histoire. Vers 1883, je reçus la visite d'un Polonais que nous appellerons, si vous voulez, Bzikowski. Ce n'était point un émigré. Il vivait dans une petite ville de la Pologne
russe, il y avait même rempli les fonctions de juge de paix. 11 différait par bien des côtés de ses compatriotes émigrés. 11 ne poursuivait point la reconstitution de la Pologne historique; il ne détestait point les Russes. Il rêvait au contraire la concentration de tous les Slaves sous Tégide de la Russie. C'était un panslaviste de l'école de ce mystique Kollar que j'ai étudié autrefois *. Il y en a quelques-uns même en Pologne. Il détestait les Allemands. Il venait m'entretenir d'un projet qui lui tenait fort au cœur.
« Monsieur, me dit-il, je n'ai pas d'enfants. J'ai une fortune que j'évalue à environ quatre cent mille francs. Je voudrais la léguer à la France. Comment faut-il faire ? »
Je fis remarquer à l'excellent homme que léguer quatre cent mille francs à la France, ce n'était pas lui faire un bien riche cadeau. Cela donnait à peu près un centime par tête d'habitant; dans ces conditions le legs ne pouvait avoir pour le légataire aucun intérêt et n'avait aucune chance de perpétuer la mémoire du testateur. Le mieux était de choisir un corps
1. Voir Russes et Slaves (l'« série, Paris, Hachette, 1890). Cette série est malheureusement épuisée.
illustre, par exemple Tlnstitut, et de lui léguer la somme sous certaines conditions, qui répondraient aux intentions du donateur. Que voulait-il? attester la sympathie des Slaves pour la France, entretenir en France des sympathies pour ses congénères. Eh bien, il pouvait, en léguant sa fortune à Tlnstitut, stipuler que chaque année les arrérages seraient consacrés à récompenser une œuvre ayant pour objet Tétude de quelque question slave, — philologie, histoire, politique, littérature, — et pouvant contribuer au rapprochement intellectuel de la France et des pays slaves.
Mon interlocuteur adopta cette idée avec enthousiasme. En sortant de chez moi, il se rendit chez un notaire et deux jours après il me rapportait un testament parfaitement régulier, rédigé en polonais et en français sur papier timbré, par lequel il léguait toute sa fortune à rinstitut de France, en le chargeant de s'entendre avec moi pour l'exécution de ses intentions. Il instituait trois exécuteurs testa- Oientaires, deux en Pologne, un troisième à Paris, c'était moi. Pour nous dédommager de nos peines un article du testament nous allouait une indemnité de 20 000 francs à nous parta-
ger, soit par tête 6 666 francs 66 centimes.
C'est la seule fois de ma vie que j'ai été couché sur un testament. Je mis le document dans un tiroir et je n'y pensai plus. Il était entendu que, si M. Bzikowski venait à mourir en Pologne, je serais informé de son décès par Tun des deux coexécuteurs.
Quelques années plus tard je revis le testateur à Paris. Il était venu visiter l'exposition de 1889. Il me confirma ses intentions:
« J'ai réalisé mes terres, me dit-il; toute ma fortune est maintenant en valeurs liquides.
Vous n'aurez presque rien à faire pour mettre l'Institut en possession. »
L'influenza sévissait alors à Paris. Le pauvre Bzikowski toussait à fendre l'âme. Je rengageai à rentrer vivement dans son pays.
Quelques jours après on vint m'annoncer sa mort. Surpris par la maladie dans son hôtel, il s'était fait transporter à l'hôpital de la Charité. Comme il délirait dans une langue inconnue, on appela auprès de lui une étudiante en médecine polonaise. Elle découvrit mon adresse dans les papiers du malade et crut devoir m'apprendre la triste nouvelle.
Mon rôle d'exécuteur commençait. Je m'^m-
pressai de prévenir mes deux coUèg-ues de Pologne. Puis je courus au consulat de Russie pour le prier de mettre les scellés sur la chambre que Bzikowski occupait à Thôtel et où ses bagages étaient restés. On me reçut assez mal. Le consulat ne s'occupait pas des émigrés.
J'eus beau insister, affirmer que mon Bzikowski était un loyal sujet de l'empereur Alexandre III, rien n'y fit. On me renvoya au juge de paix du P' arrondissement. Ce magistrat me refusa ses services, attendu qu'il s'agissait d'un étranger. Enfin, au bout de quatre jours, le consulat se décida à apposer ses scellés. Il était bien temps.
J'avisai l'Institut de la bonne fortune qui allait lui échoir, et au bout de quelques jours je fus invité à comparaître devant la commission centrale qui administre cette illustre maison. Elle me remercia de mon zèle pour les intérêts académiques et chargea un éminent jurisconsulte de suivre l'affaire avec moi.
Un scrupule me prit. Bzikowski était mort à l'hôpital. N'avait-il pas emporté avec lui des valeurs, des papiers ? Je me rendis à la Charité; je fis connaître ma qualité d'exécuteur testamentaire et j'appris que le de atjus avait en
effet avec lui des valeurs, sur lesquelles l'hôpital s'était payé de ses frais de pension, et des papiers privés, brouillons, correspondances.
Les valeurs, l'hôpital les gardait pour les remettre au consulat ; les papiers, on me les confia sans difficulté. Or, parmi ces griffonnages, je découvris... quoi? un testament en polonais parfaitement régulier, signé et daté. Ce testament, de date très récente, n'annulait pas le précédent. Il semblait même le confirmer, en attestant Tamour du testateur pour la France.
Seulement, les libéralités qu'il stipulait paraissaient dépasser singulièrement la fortune réelle du regretté Bzikowski. Quelques-unes des dispositions testamentaires étaient particulièrement pour rinstitut de France d'une exécution difficile. Ainsi, il déclarait qu'une somme de cinquante mille francs serait consacrée à l'érection sur une des places de Paris d'un monument destiné à attester la reconnaissance des Polonais pour l'accueil fraternel qu'ils avaient toujours reçu en France. Dans l'état actuel de nos relations internationales, cette clause était délicate. Un article fort bon en luimême allouait cent mille francs pour la publi-
cation d'un dictionnaire polonais. Mais cette clause intéressait assez peu Tlnslitut de France, qui n'était pas en état d'en surveiller l'exécution ; enfin Bzikowski léguait je ne sais plus quelle somme pour la publication d'un journal qui devait paraître en cinq colonnes parallèles rédigées chacune en l'une des grandes langues slaves : russe, polonais, tchèque, serbe et bulgare. L'idée était bizarre, mais elle n'était pas irréalisable. Le défunt m'en avait souvent entretenu et j'avais toujours essayé de la lui faire abandonner. En somme, le premier testament laissait les mains libres à l'Institut ; le second les lui liait, l'obligeait à s'occuper d'entreprises qui étaient étrangères à l'objet habituel de ses méditations. D'autre part, les libéralités qu'il renfermait dépassaient évidemment la fortune présumée du testateur. Si j'avais jeté au feu ce chiffon de papier, la solution était très nette. Le premier testament restait seul en vigueur, l'Institut l'acceptait, ma mission était finie, et je touchais pour prix de mes peines 6 666 francs 66 centimes. Ce maudit papier compliquait singulièrement la situation. Je le portai à mon notaire, qui m'apprit qu'il fallait en faire faire une traduction par un
traducteur juré et assermenté et le déposer au tribunal. Bien entendu, j'avais à avancer les frais de cette traduction, qui vue coûta cent soixante francs, — environ un franc par ligne ; je n'ai jamais été payé à ce taux, — et qui pour ce prix renfermait des conlresens. Décidément, tout n'était pas rose dans le métier d'exécuteur testamentaire. Après avoir déposé chez mon notaire le malencontreux griffonnage, je dus nécessairement informer la commission centrale de l'Institut de ce nouvel incident et des complications qu'il pouvait entraîner. Dans ces conditions, la commission, d'accord avec moi, crut devoir refuser purement et simplement le legs. Je m'empressai d'informer mes coexécuteurs de ce qui s'était passé et demandai leurs instructions. En les attendant, je me mis en rapport avec le consulat de Russie qui, conformément aux arrangements diplomatiques, avait mis la main sur les valeurs. Je réussis à rentrer dans mes déboursés et j'attendis les événements.
Mes coexécuteurs me laissèrent absolument sans réponse. En revanche, je vis arriver un beau jour de Varsovie un couple en deuil ; c'étaient les neveux du défunt qui venaient
m'entrelenir. Ils avaient rintention d'attaquer le testament et voulaient me faire avouer que leur oncle était fou. Tout ce que je pouvais leur répondre, c'est qu'il avait à différentes reprises manifesté l'intention de déshériter ses collatéraux et d'employer sa fortune à des œuvres littéraires et patriotiques en faveur de la France. Evidemment, nous ne pouvions nous entendre. Ils me quittèrent d'assez mauvaise humeur en annonçant l'intention d'attaquer le testament devant le tribunal de *** en Pologne. L'ont-ils fait, ontnls gagné leur cause? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai plus entendu parler de rien, que mes coexécuteurs ne m'ont pas donné signe de vie. Quinze ans se sont passés depuis cette époque et je commence à croire que je ne toucherai jamais les six mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes, dont le de cujus avait voulu me gratifier. J'hésiterai désormais, quand il s'agira d'une succession réalisable à l'étranger, à accepter les fonctions d'exécuteur testamentaire et j'engage mes lecteurs à en faire autant.
Feu Cherbuliez, qui avait longtemps vécu à Genève, avait eu l'occasion d'étudier les types
exotiques dont fourmille cette ville cosmopolite, et il en a tracé dans certains de ses romans des silhouettes fort réussies. J'ai pu le constater en lisant son Stanislas Bolski, J'ai passé de 1863 à 1870 un certain nombre d'années en contact avec les hommes de l'émigration polonaise et j'ai vérifié l'exactitude des portraits croqués par le puissant humoriste genevois. Sur. les bords de la Seine comme sur les rives du Léman l'émigré polonais était généralement un rêveur brave, généreux, vivant dans une hallucination perpétuelle, absolument ignorant des conditions réelles de la politique européenne. Le mot impossible n'existait pas pour lui. A l'époque où j'avais vingt ans, nous étions tout disposés à croire tout ce que nous racontaient les émigrés polonais et à le prendre pour argent comptant. Pendant l'insurrection, en 1863, les journaux nous apprirent que le gouvernement polonais de Varsovie avait chargé un Français,
— il s'appelait Magnan, si j'ai bonne mémoire,
— d'organiser la flotte polonaise ; nous crûmes pendant huit jours à Texistence de cette flotte imaginaire. Un de mes jeunes amis quitta Paris pour aller la rejoindre ; il ne put jamais dépasser Nice.
Les vieux émigrés de 1830 n'avaient renoncé à aucune de leurs illusions ; ils n'avaient, suivant le mot célèbre, rien appris et rien oublié. Ils rêvaient toujours d'une Pologne allant de la mer à la mer, de la Varta au Dnieper, alliée de la France, arbitre des destinées européennes. Les rêves qu'ils caressaient pour leur patrie les détournaient bien souvent des réalités de la vie. Quelques-uns avaient su se faire dans le commerce, dans la profession d'ingénieur, dans les administrations publiques, des situations solides et honorables. Un grand nombre vivaient du maigre subside que leur accordait le gouvernement français et nourrissaient leurs espérances de rêveries creuses et de prophéties malsaines. Certains écrivaient, et notre public absolument ignorant prenait leurs billevesées pour de l'argent comptant. L'un d'entre eux, — il s'appelait Kubalski, — m'apporta un jour un livre intitulé : Recherches historiques et statistiques sur les peuples d'origine slave y magyare et roumaine^ « Ce livre, avait écrit Saint-Marc Girardin dans le Journal des Débats, est grave, judicieux, exact. » Je me mis à étudier l'ou-