‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 21 sur 32 · Paris, Delarue · texte numérisé non relu

Paris, Delarue

vrage qui se présentait sous un si glorieux patronage. Je crois bien même que je me suis appuyé sur lui dans mes juvenilia. J'ai dû dire de rudes sottises. J'ouvre au hasard ce volume. Il débute par un tableau statistique. A l'article Russie, je lis à la colonne culte : gréco-russe doublement schismatique et politique. Pourquoi le cuite russe e%i-\\ doublement schismatiquel Sans doute, par contraste avec le culte catholique romain des Polonais. Mais, pour les Russes, les Polonais sont schismatiques. Le sont-ils doublement? Un peu plus loin j'apprends que le russien est un dialecte du polonais (p. 9) et (p. H) que le lithuanien est d'origine celtique ou finnoise \ Ailleurs (p. 65), Tauteur affirmait que la voix presque unanime des publicistes modernes et indépendants présageait à Tempirie russe une dissolution peu éloignée. Ailleurs (p. 145), il déclarait que le polonais et le russien, langues de la Pologne, se distinguaient du moscovite par leur pureté primitive, et que par conséquent les habitants de la Pologne possédaient un avantage incontestable sur les Grands-Russes ou Moscovites.

1. Kubalski aimait cette formule élastique. Il l'a reproduite, p. 184, à propos des Magyars.

Il enseignait que les Vendes de Lusace se servent d'un des dialectes illyriens (p. 159). De rillyrien en Saxe et en Prusse !

Dans les notes de son savant ouvrage, il n'oubliait pas de citer comme authentique le fameux testament apocryphe de Pierre le Grand. L'impassible sérénité avec laquelle le grave, judicieux, exact auteur émettait ces assertions acceptées par Saint-Marc Girardin ne pouvait manquer de m'en imposer. J'étais tout disposé à m'instruire à l'école du grave et judicieux statisticien et à lui venir en aide ; car il était fort nécessiteux. Bien que résidant depuis plus de trente ans en France, le pauvre homme n'avait jamais pu apprendre à écrire correctement le français. Il méditait une foule de publications pour lesquelles il voulait me faire jouer le rôle de correcteur et de secrétaire. II n'avait guère de crédit sur les éditeurs parisiens et comptait sur moi pour lui en donner. Il venait chez moi un manuscrit à la main :

« Je vais porter ceci à tel libraire ; évrivez-moi une lettre où vous me diriez à peu près ceci : « Votre publication est d'un haut intérêt. Mes « amis et moi sommes tous prêts à y collabo- « rer. » Par charité chrétienne, j'écrivais la

lettre ; l'éditeur avait Tintelligence de n'en tenir aucun compte et il avait raison. Ces refus ne faisaient pas Taffaire du pauvre statisticien, qui comptait sur le produit de ses manuscrits pour alimenter sa maigre cuisine. Un jour, aux abois, il vint recourir à ma bourse. Je n'étais pas riche et je ne mis à sa disposition qu'une pièce de cent sous. Quelques jours après il revint m'en demander une seconde. Je savais que je ne la reverrais pas: j'alléguai les meilleures raisons pour ne pas consentir un second prêt.

« Alors, tu ne peux pas me prêter cinq francs? (on se tutoie en polonais).

— Impossible aujourd'hui.

— Je ne t'en veux pas. Tu vas me faire Tamitié de venir déjeuner avec moi. »

Il n'avait peut-être pas mangé la veille, et il m'offrait à déjeuner! Je refusai; je déclarai que j'étais engagé pour ce jour-là. Rien n'y fit. Je dus accepter pour le surlendemain et me laisser entraîner dans unegargotte où le pauvre diable avait encore quelque crédit. Je me serrai le ventre autant que je pus pour diminuer mon écot. Ah I si Cherbuliez avait connu ce détail !

Après la guerre, j'appris que Kubalski s'était

retiré chez ses compatriotes en Galicie. Il mourut vers 1874, et les Polonais lui firent de magnifiques funérailles. Peut-être le pauvre diable aurait-il mieux aimé manger de son vivant l'argent qu'on dépensa pour lui après sa mort.

Cet incoercible idéalisme, les Polonais que j'ai rencontrés dans l'émigration le portaient partout, même dans les questions qui leur étaient le plus étrangères, par exemple dans le domaine de la philologie. Mes amis les émigrés ne connaissaient guère des langues slaves que leur langue maternelle et peut-être un peu de russe. Il raisonnaient et déraisonnaient à perte de vue sur le sanscrit, voire sur le zend, avec une naïve confiance, une présomption ingénue qui en aurait imposé à des esprits moins sceptiques ou moins critiques que le mien. En 1868, je faisais mes débuts dans l'enseignement public : j'enseignais, dans une salle de la Sorbonne, la grammaire de la langue serbe, sujet austère s'il en fut, et qui prête peu aux allusions religieuses ou politiques. Je vis entrer dans ma salle de cours un vieux Polonais aisément reconnaissable à ses yeux gris bleu, à sa moustache taillée en brosse, à la légère saillie

de ses pommettes. Au moment où je venais d'écrire au tableau je ne sais plus quel paradigme, il m'interrompit brusquement :

« Pardon, monsieur le professeur, puisqu'il y a des langues slaves, pourrais-je vous demander quelle est celle que vous trouvez la plus belle? »

La question était absolument étrangère à l'objet de mon enseignement et j'aurais pu me dispenser d'y répondre ; mgiis je voulus bien prendre au sérieux mon interlocuteur. La façon dont il posait la question indiquait la réponse qu'il désirait.

Puisqu'il y a des langues slaves, cela voulait dire: « Je sais fort bien, moi, qu'il n'y en a pas, qu'il n'y en a qu'une, la mienne. Je veux bien toutefois vous faire une concession. En revanche, j'attends de vous que vous proclamiez publiquement la supériorité de mon idiome national.

— Monsieur, répliquai-je gravement, nous sommes en train de faire de la grammaire ; or, en grammaire, une langue est d'autant plus belle qu'elle est plus riche et plus ancienne. Pour nous, la plus belle des langues slaves, c'est indubitablement le slavon. »

Cette réponse ne faisaitnullementraflFaire du malencontreux visiteur. Le slavon, c'était pour lui ridiome de Féglise russe, la langue des schismatiques et des persécuteurs.

<( Eh bien! moi, s'écria-t-il, d'une voix tonnante, en agitant ses grands bras, je vous soutiens que, s'il est une langue qui doit être proclamée plus belle que les autres, c'est celle que le catholicisme a développée, c'est le polonais ! »

Je lui fis remarquer que ces observations n'avaient rien de commun avec la démonstration que j'étais en train de faire au tableau et je l'invitai à vouloir bien me laisser continuer mon cours. Il sortit en gesticulant et en marmottant je ne sais quels propos. Il n'était pas venu à la Sorbonne pour apprendre le serbe.

Ce Polonais me rappelle un Bulgare qui vint bien des années plus tard s'asseoira mon cours du Collège de France. C'était un homme politique assez connu, paraît-il, dans son pays. Il était au plus mal avec le ministre Stamboulov, et s'était réfugié en France pour échapper, disait-il, à ses persécutions. Il se cachait dans un faubourg lointain et ne sortait le plus souvent

qu'à la nuit pour se dérober aux sicaires de son

redoutable adversaire. J'avais au cours de ma leçon donné un certain nombre d'étymologies et signalé des rapprochements curieux entre la langue que j'interprétais et le grec, le latin ou l'allemand.

La leçon finie, il s'approcha de moi et d'un air grave :

a Tout ce que vous nous avez expliqué est fort intéressant, me dit-il ; mais vos raisonnements pèchent par la base ; vous n'ignorez pas. qu'autrefois nos pères écrivaient de droite à gauche et que tous les mots slaves doivent être interprétés en les lisant de cette façon. »

Je ne répliquai rien. Il n'y avait rien à répliquer. On ne discute pas avec un fou. Le brave homme est rentré depuis en Bulgarie, et est devenu député au Sobranié. J'espère que sa politique est de meilleur aloi que sa philalogie.

J'ai beaucoup fréquenté les Tchèques. J'ai rencontré chez eux moins de détraqués que cheîr les Polonais. Ils sont moins malheureux qu'eux, ils ont moins souffert, ou du moins leurs souffrances sont de plus ancienne date. Ils ont certes un grand amour-propre national.

Mais aucun de leurs poètes ou de leurs publicistes n'a imaginé de faire d'eux un peuple expiatoire, un Christ des nations destinéà racheter les péchés du monde. Ils n'ont jamais eu dans notre siècle qu'un seul émigré, dont j'ai raconté plus haut les fantaisies*.

11 en est pourtant quelques-uns, parmi eux, chez lesquels le patriotisme prend parfois un caractère morbide. Lors de mon premier voyage à Prague, en 1864, on m'amena im certain capitaine Schmidt, qui venait, me disait-on, me faire de graves révélations. Le pauvre homme était aveugle: il avait longtemps servi en Lombardie. Malgré son patriotisme slave, il avait, durant de longues années, contribué à maintenir dans l'esclavage autrichien des populations qui ne demandaient qu'à y échapper.

Forcé d'obéir à des Allemands, il en avait eu sous ses ordres. A peine entré dans ma chambre, il se mit à débiter toute espèce d'horreurs contre les Teutons. Un trait surtout l'exaspérait. A Milan, un Allemand qui servait dans sa compagnie avait ouvert un bocal contenant des préparations anatomiques pour en absorber

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