‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 22 sur 32 · Voir chapitre i · texte numérisé non relu

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aoi LE MONDE SLAVE

garde ; rinsurrection avait été une folie héroïque: l'héroïsme n'ayant plus occasion de so manifester, la folie seule était restée.

Je l'avais perdu de vue et j'ignorais absolument ce qu'il avait pu devenir. Je l'accueillis comme une vieille connaissance.

« Je suis professeur de russe, me dit-il...

Ah ! je suis bien guéri de mes rêves d'autrefois. J'enseigne le russe et je viens vous offrir mon concours.

— Pour quoi faire?

— Pour vos leçons. »

Je lis remarquer que le programme de mon cours n'avait pas prévu de répétiteur indigène.

« Mais si vos élèves désirent des leçons particulières, vous me recommanderez.

— Nous verrons.

— Je pourrai assister h vos leçons; non pas pour apprendre le russe, qui est ma seconde langue maternelle, mais pour étudier la méthode de l'enseignement.

— Parfaitement; il suffit de vous inscrire à l'école comme auditeur libre,

— Et si vous étiez malade ou empêché, je pourrais faire le cours à votre place?

— Non pas.

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piers graisseux el chiffonnés. L'un de ces papiers était un cerliljcai de malurité d\i gymnase de Belgrade. J'y jetai les yeux d'un air négligent, mais avec assez d'attention pour constater que mon interlocuteur avait vingt-neuf ans accomplis.

Je lui rendis ses papiers; m'approchant de lui, je me mis à examiner les d«''Corations dont il était constellé :

B Tiens, vous avez la médaille serbe pour la valeur? (za hrahrosl). Auriez-vous pris part à la dernière campagne contre les Turcs?

— Certainement, monsieur le professeur.

— El dans quel corps d'armée ? »

Silence prolongé.

« N'auriez-vous pas servi sous Tcherniaev?

— Oui, monsieur le professeur, sous Tcherniaev. Ah ! quel brave général ! Quel héros !

— Et dans quelle arme? »

Nouveau silence.

« A quelles affaires avez-vous pris part?

N'étiez- vous pas au siège d'Alexinats?

— Sans doute, d'Alexinats.

— Vous rappelez-vous ce que les Turcs ont fait? »

Nouveau silence.

un affreux malheur. J'avais sur moi, dans mon portefeuille, une somme de cinq cents roubles. Je me suis endormi en wagon, et quand je me suis réveillé, mon portefeuille avait disparu.

— C'est épouvantable! Eh bien, qu'avezvous fait à ce moment? Avez-vous remarqué si vous aviez toujours les mêmes compagnons de voyage, si personne n'était descendu du wagon pendant votre sommeil? Comment s'appelait la première station où vous vous êtes arrêté après ce fâcheux incident?

— Je ne me rappelle pas.

— Vous avez appelé le conducteur? vous avez prévenu le gendarme?

— Non. J'étais tellement accablé que je n'ai pensé à rien. Je n'avais qu'une idée, c'était d'arriver à Paris.

— Résumons-nous. Vous venez à Paris étudier, vous ne savez pas quoi, avec des ressources dont vous ignorez le montant. En chemin de fer, vous vous laissez voler votre portemonnaie et vous n'êtes pas même capable de vous rappeler le nom de la station à laquelle le train s'est arrêté après cette catastrophe. Vous êtes un pauvre enfant inexpérimenté, et vous venez vous jeter dans un gouffre comme Paris, dans

continua sa plus ou moins lucrative industrie. J'ai su depuis que, tout en exploitant de son mieux ses compalriotes ou congénères slaves du Quartier latin, il s'était plu à me noircir dans leur esprit: « Je n'étais, disait-ïl, qu'un faux ami des Slaves. »

Je retrouvai plus tard sa trace dans les journaux. Il rentra en Syrmie, où ses escroqueries le liront jeter en prison; puis il alla dans un pays voisin où règne encore la vendetta. Il fut tué par un compairiote, que les magistrats condamnèrent à être pendu. Si j'avais été informé de l'époque du jugement, j'aurai certainement écrit à l'avocat du meurtrier pour lui offrir mon témoignage. Ce n'était pas la peine de mort que méritait le justicier de ce sinistre gredin ; j'aurais plutôt deiriandé pour lui une distinctioa honorifique. La vendetta devient presque légitime quand elle délivre ie monde d'un misérable.

Revue des Deux Mondes'. Les hommes de ma génération se rappellent les pages ardentes que Laurent Pichat écrivit dans les Poêles de combat^. Les œuvres complètes du poète ont pourtant été publiées en français. Mais, durant bien des années, la littérature polonaise n'a guère eu la faveur du public.

Elle la mériterait pourtant, en dépit de si nombreux mauvais ouvrages consacrés à des questions historiques , ethnographiques que le public français, même au temps de ses plus ardentes sympathies, n'a jamais suffisamment comprises. Le moment serait peut-être venu d'intéresseruotrecuriositéàl'œuvredesSkarga.

des Pasek ou des Kochanowski. C'est mal connaître un peuple et une littérature que de l'étudier uniquement dans les imaginations de quelque romancier. Un lecteur qui ne connaîtrait que Dickens, Walter Scott et Thackeray n'aurait que de bien vagues idées sur TAngleterre,

Exilé volontaire, point émigré, il erra sans cesse à travers l'Europe et mourut jeune en- «are, à l'âge de quarante-sept ans. C'est un poète chrétien comme Mickiewicz ; comme lui, c'est un mystique ; mais, plus docile que lui aux enseignements de l'Eglise, il ne s'aventure point comme lui à verser dans l'hérésie' ; il est à bien des égards un précurseur de nos symbolistes modernes et sa pensée, comme la leur, est parfois bien difficile à entendre. Son style a des envolées superbes : nul peut-i>tre parmi ses compatriotes n'a plus de grandeur et de majesté ; mais il est difficile à suivre dans son essor; il trouvera dans l'élite des lecteurs des admirateurs passionnés, enthousiastes : il ne sera jamais populaire.

Bien différente fui la destinée d'Henri Reeve ', Il était né en Angleterre en 1813; il était de quelques mois à peine le cadet de Krasinski. Il devait lui survivre de longues années. 11 mou-

1. Voir mon étude sur Mickiewicz, Ruises et Slaees, t. II, et le Monde ttave, i" série. Paris, Hachette.

2. L'ouvrage capital sur Reeve est celui de J. K. Laughlon, Memoiri o{ the Ufe and. Corregpondence of Henry Reeve, 2 vol., Longman, Green and C°. London, 1898, Voyez sur cet ouvrage.

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entré à ia rédaction du Times el fut un des plus vaillants collaborateurs du célèbre journal. Il y resta jusqu'en 185S, époque à laquelle il prit la direction de la Revue d'Edimbourg.

Il fut en relations avec tous les hommes distingués de l'Angleterre et de la France, avec GuizoL, Thiers, Barthélémy Saint-Hilaire, Jules Simon, Victor Duruy, le Duc d'Aumale, qui fut un de ses patrons à l'Académie des sciences morales, dont il devint membre associé en 1 889. Le Duc d'Aumale l'honorait d'une amitié particulière el le reçut souvent à Chaotilly. Après la mort de Reeve ce fut lui qui prononça son éloge devant l'Académie des sciences morales (séance du 16 novembre 189;i),

La figure do M. Reeve, disait l'illuslre académicien, élait essentiellement originale, et il devait ce caraclèrn non seulement à la nature de son esprit, mais à l'éduralion (ju'il avait rci;ue. Sur la base anglaise de la forte instruction classique, son péi'e voulut ajouter le couronnement des hautes études continentales. Peu de per~ .sonnes, de nos jours, ont aussi bien connu que lui cette charmante et originale sop.iété de Genève qui semblait daterdu xviii' siècle et qui en asi souvent conservé les traditions. Cesl là qu'il acquit la connaissance appro-

avaient faite à la Pologne. Il estimait que les révolutions n'aboutiraient qu'à des catastrophes : il avait, hélas! cruellement raison. Il servait loyalement le régime russe, sachant qu'aucun autre ne pouvait le remplacer. En 1827, dans un procès politique intenté à des Polonais accusés de menées révolutionnaires, il avait franchement voté leur culpabilité. Un peu pluï tard, en 1829, le jour d'un enterrement qui devait donner lieu à une manifestation patriotique, il avait prescrit à son fils de se rendre au cours de droit comme d'habitude. Le jeune homme avait obéi, la mort dans l'âme, et s'était trouvé seul en tête à tête avec le professeur ; le lendemain, il avait été en butte aux outrages et aux brutalités de ses camarades.

Pour mettre fin à cette situation douloureuse, le père se résolut à envoyer son fils à l'étranger, non pas en France, où il pourrait avoir k craindre encore la contagion révolutionnaire ; mais, dans cette sage ville de Genève, où la splendeur de la nature et le ciel bleu du Léman ne pouvaient qu'exercer une action sédative sur les nerfs et l'imagination du sensible adoles-

La vie devait donner quelques démentis à ces illusions. Nous verrons, dans cette correspondance même, Krasinski ti-ahir l'adoration qu'il a vouée à Henriette Willan pour des amours beaucoup moins idéales, et Reeve oublier bien vite son caprice de Genève.

A cette aube de leur vie intellectuelle, tous deux se croient poètes. Sîgismond l'est à coup sûr ; mais Reeve, qui lui envoie tant de rimes et qui recueille de son ami tant de sages conseils et de témoignages d'admiration, passera sa vie en pleine prose. Ce n'est pas en vers blancs ni en strophes spencériennes qu'il écrira les lead'mg articles du Times ou les massifs essays de la Bévue d'Edimbourg.

Et cette amitié si ingénue, si ardente, si tendre, si passionnée, comme elle sera bientôt refroidie par les événements, le temps et la distance ! Les Memoirs of the life of Henry Reeve sont accompagnés d'un index alphabétique : le nom de Krasinski y revient cinq ou six fois dans les vingt-cinq premières pages du premier volume, puis il disparaît tout à fait. II ne reparaîtra que près de trente ans plus tard, en 1859, au moment de la mort de Krasinski.

Reeve en avait été informé, et il avait écrit à

bach a réunis dans les deux volumes qu'il vient de publier avec une véritable piété, ils constituent tout ensemble un chapitre de la vie du poète, un fragment de Thistoire de la société genevoise, et un document psychologique de premier ordre.

Le premier volume renferme cent cinq lettres échangées entre Reeve et Krasinski pendant les années 1830-1832. Ces lettres sont en général fort longues. Les deux correspondants sont jeunes ; ils ont du loisir, ils sont encore dans la lune de miel de Tamitié. Puis surviennent les épreuves de la vie ; Krasinski a manqué de perdre la vue et il est obligé de se ménager ; souvent il réside en Pologne ou à Pétersbourg, et la peur du cabinet noir l'oblige à beaucoup de prudence et de laconisme. Il ne garde plus les lettres de Reeve ; il les détruit. D'autre part, il a commencé à publier : il a fait paraître la Comédie non divine et Irydion, Les lettres se font de plus en plus rares ; Reeve est absorbé par son labeur de fonctionnaire et de publiciste : les deux amis, entrés dans la vie réelle, ne peu-

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