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fléau. Dans la Bibliothèque universelle de novembre 1831, il avait publié sous ce titre : f/ne étoile, une sorle de poème en prose, où il racontait, sous une forme allégorique, les destinées de sa patrie et prédisait sa résurrection.
... C'élail une jeune comète, échevelée, flamboyaDte, indomptable, efTrénée ; elle s'élança d'un bout du ciel à l'autre, sans compter ses années de marche, sans compter les myriades d'obstacles, ne voyant, n'adorant que son but et poursuivant ses lins.
Quoique belle et fraîche, elle ne rallia personne à sa cause ; pas une de ses compagnes ne la précédait dans sa course, pas une seule ne marchait à sa suite. Les unes, en silence, bordaient sa route, disparaissaient sous les gerbes d'étincelles qu'elle jetait en passant ; les autres, plus éloignées, gravitaient dans leur indifférence, de peur de rompre l'équilibre d'un monde si vieu.v. Mais il y en eut qui coururent à sa rencontre pour la heurter de leurs masses. Elle ne s'arrêta point pour cela, mais, poussant en avant, elle passa par-dessus et les envoya tourner plus bas.
Elle volait, elle volait toujours, ayant confiance en son ange gardien, en son Dieu, qui l'avait créée, invoquant parfois de ses rayons d'or le reste des cieux ; mais te reste des cieux, immobile, oubliait ses célestes destinées.
Alors elle s'arrêta comme pour prendre haleine ; cl c'était pour mourir. Se balançant dans le plus pur de l'espace, elle attendit l'avalanche des sombres étoiles qui se détachaient de toute part pour se précipiter sur elle. Ses derniers rayons étaient pâles et sanglants, ' mais pourtant, quelquefois encore, se ranimaient de clartés qui éblouissaient nos yeux et faisaient frémir nos
femme, avaient également trompé ses espérances, et il n'avait pas encore dix-neuf ans î Son imagination s'exalte, il se voit de retour en Pologne, déporté en Sibérie, et il se plaît à établir de poignants contrastes entre la majesté sereine des Alpes et du Léman et les mornes solitudes du Septentrion. (Lettre du 31 décembre 1831.) L'avenir ne devait pas être aussi tragique qu'il l'imaginait pour lui et aussi pour son ami. Reeve, nous l'avons déjà dit, se croyait poète, et Krasinski partageait ses illusions :
Avant que votre heure sonne, il faudra, lui disait-il (lettre du 10 novembre 1831), que vous ayez agi sur le monde, arraché des cris d'admiration et de louange, d'horreur et de tendresse, d'après le ton dans lequel vibreront vos accords.
Le grave publiciste du Times et de la Revue d'Edimbourg dut sourire étrangement, s'il lui arriva vers la cinquantaine de relire cette correspondance :
Oh ! mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse * !
Au milieu de ces généreuses rêveries, un cri
i. Victor Hugo.
m LE MONDE SLAVE
sont les plus ternes. La crainte du cabinet noir retient la plume du poète et l'empêche de se livrer & ses épanchemenls patriotiques. Les tempéraments des deux jeunes gens sont fort différents, Reeve entre dans la vie pratique, dans ta carrière administrative et dans ia presse ; Krasinski reste « un jeune homme qui ne Fait rien >< pour toutes sortes de raisons. D'une part, il ne veut pas servir un régime qui lui est odieux : d'autre part, il est possesseur d'une fortune considérable qui lui permet d'attendre l'inspiration et de promener sa fantaisie inquiète à travers tous les pays de l'Europe.
Krasinski souffre profondément des misères de sa patrie ; il souffre aussi du mal du siècle.
Qui peut prévoir où il vivra, où il mourra? Je voudrais bien revoir Henriette en même temps que vous, puis finir cette vie si mauvaise. Je ne sais quel amour du néant s'empare peu à peu de moi. Le repos commence à me sourire, à moi qui n'ai rien fait.
Ces lignes attristées sont datées de Vienne, 21 juillet 1832. Quelques jours après, le poète assistait dans cette ville à l'enterrement du Roi de Rome.
Je voudrais pouvoir citer entier ta lettre mélancolique où il raconte les impressions que
des preuves pour le matérialisme, pour l'idéalisme, pour le mysticisme, el noua n'avons de certitude en rien : la foi comme le doute nous vient par moments, sans que nous puissions découvrir pourquoi nou» croyon5aujourd'hui,oupourqLioi nous avons douté hier.
Il a perdu In foi chrétienne, il a perdu aussi la foi en l'avenir de son pays ; lui qui naguère s'exaltait à l'idée de sa résurrection glorieuse, il en est réduit à reconnaître que la vieille Pologne est bien finie. » Le nom peut rester et s'appliquer à mille modifications, mais la chose n'est plus et ne reviendra plus, » La lettre oà il fait ce triste aveu est datée non pas de Varsovie ou de l'étershourg, mais de Cracovie, où le poète est allé saluer les •- — '--- ^-- ■- ' nationaux.
Nous le retrouvons à Rome Il vient d'écrire son drame Le die. Il essaye de l'expliquer à pas l'intention d'analyser ici de Krasinski, et je n'insiste ]
Ce qui nous intéresse dans la personne et non l'œuvre lettre sans date, mais écrites nous révèle les impression éprouver le mariage d'IIenrie ". ,' Quand j'eus appris le ma
Et cela en était bien une pour moi ; car, sans cette subite transition de Tassoupissement au réveil, de Tapathie à la passion, de l'inertie à l'action, vous couriez grand danger de ne plus trouver en moi qu'un idiot. Donc, depuis ce moment, — et si je ne me trompe, c'était le jour de Pâques, tout de suite après la bénédiction du Pape, — j'ai mené une vie pleine de réalités et de songes, une vie corps et esprit, une vie humaine enfin, environnée de dangers graves et de petitesses ridicules, embellie par une poésie de saccades, attristée par des positions f&cheuses,^tour à tour s'élevant au tragique, puis tombant dans le bouffon ; une vie parsemée d'admiration et de moquerie, de faiblesses et d'exaltations, de niaiseries, telles que la mode, un ruban, un commérage, et de choses graves, solennelles, telles que la séduction, l'enivrement d'amour, le remords d'une femme vertueuse après s'être sacrifiée, la haine pour celui qui est son mari, les mille craintes de surprise et de vengeance, les mille attentes de bonheur, trompées cent fois et accomplies une fois ; enfin le désespoir, fin habituelle d'un drame semblable, « où, comme dit Balzac, deux belles âmes sont séparées par tout ce qu'il y a de lois, et réunies par tout ce qu'il y a de séductions dans la nature. » Et ces scènes se passèrent à Florence, à Venise, par des journées de printemps,. par des soirées délicieuses où tout criait volupté, amour ; — puis parfois, en passant sous le Pont des Soupirs, j'entendais une voix qui me disait : punition et crime. Mais cette voix, c'était une niaiserie pour la passion qui me dévorait. Souvent je souffrais comme un damné ; mes yeux étaient presque détruits, et néanmoins, au milieu du jour, aux reflets éblouissants du soleil d'Italie, je la menais sur ma chaloupe au Lido, à Malamocco, à Chiosa. . .
Ne traduisons pas ceci en vile prose. M. Kal-
H8 LE UONDE SLAVE
cider son âme à force de tourments et de souvenirs » .
Ainsi, celte déchéance entraîne avec elle son châtiment. Krasinski est bien obligé de le reconnaître.
Je suis niaiiilenanl plongé dans la plus profonde apathie, dégoûléde tout, haïssant jusqu'aunuage qui passe au-dessus de ma tête et demandant à Dieu, à la uature, à la société humaine, à l'univers, quelque chose qui puisse remplir mon cœur, combler le vide de mon âme. Oreuse et vide est mon &me. Je ne ^uis qu'un sépulcre blanchi. Mes idties ne valent pas la pourriture des os des morts. Tous les jours, Je deviens plus seul, plus isolé dans le monde ; k chaque moment, j'ai moins de choses en commun avec les hommes. Tout ce qui leur arrive en outre ne marrive à moi qu'en partie. Leurs plus simples jouissances renferment de gigantesques obstacles pour moi et, d'un autre côté, mes désirs, mes passions sont incompréhensibles pour eux. Us ne savent pas comment m'appeler; un jour, ils disent : « C'est un fou, » puis: «c'est un enfant, «puis: «c'est un démon». Et qu'en savent ils, et qu'en sais-je moimèmetJene sais que le poids qui m'accable, que l'ennui qui me dévore, que les désirs effrénés qui m'agitent. Je voudrais me dissoudre dans quelque chose que j'aimerais comme une sainte aime Jésus-Christ. 4e voudrais qu'il marrivàt ce qui advint à Sémelé quand Jupiter dans sa gloire descendit au chevet de son lit, Elledevintcendre à force d'avoir été flajnme ; à force d'avoir éprouvé et senti, elle devint néant. Et moi, je suis quelquefois si proche du néant que j'ambitionnerais, pour me remettre, pour me relever, les sensations d'un demi-Dieu-
...II y a des sentiments infernaux qui se glissent par-
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tf.
glais ; peut-être avait-il appelé sur lui Tattention de son ami.
J'ai commencé, ces derniers jours, à lire Tocqueville, et, depuis, je l'ai dévoré. Depuis Tacite, pareil style, depuis Montesquieu, pareil cercle d'idées ne sortit de la plume de personne. Il y a je ne sais quoi de sublimement austère dans l'esprit de cet homme : une odeur de vertu antique perce partout. Où a-t-il retrempé son àme, cet avocat du xix® siècle ? Qui lui a enseigné le secret des siècles passés et peut-être celui de ceux qui sont à venir ? J'ai un profond respect pour cet homme.
Il n'a pas moins d'enthousiasme pour les Lettres d'un voyageur, que George Sand venait de publier :
C'est lord Byron idéalisé par le système nerveux d'une femme ; je ne sache rien de plus beau dans la littérature française. Le désespoir s'y fait sentir à chaque page, et pourtant vous diriez le parfum des roses. C'est l'œuvre la plus artistiquement composée de nos jours, quoiqu'elle ne soit pas un drame. Toutes les fois qu'elle vous dépeint son cœur solitaire et dévasté, son cœur si ferme, et pourtant si endolori, souffrant, déchiré, il vous est impossible de ne pas l'accepter telle qu'elle est, et de ne pas bénir ses erreurs, puisqu'elles ont fait naître de si sublimes regrets.
La lettre à laquelle j'emprunte ces jugements est datée de Vienne, 2S septembre 1837. Reeve est à ce moment en Suisse ; Krasinski a gardé la nostalgie de cette terre bénie :
va LE MONDE SLAVE '
Telle qu'elle est, cette correspondance est particulièrement précieuse pour la psychologie de Krasinski. Suivant la remarque célèbre de Sainte-Beuve, il y a chez beaucoup d'entre nous « un poète mort jeune en qui l'ftme survit ».Ce fut le cas de Henri Reeve. C'est pourquoi je n'ai guère insisté sur ses accès poétiques, sur ses junéviles illusions. Chez Krasinski, au contraire, le poète est resté fidèle à lui-même jusqu'à la fin d'une vie malheureusement trop courte pour l'honneur des lettres polonaises.
Plein de verve et de cet enthousiasme propre au prin temps de la vie, il prend souvent un essor sublime, et, planant au-dessus de la terre, il force Tadmiration et excite l'étonnement par son audace. C'est Icare volant près du soleil, mais ses ailes ne se fondront point ; au contraire, elles se déploieront d'autant plus qu'il s'élève. Nourri de Shakespeare et de Byron, il est loin de les imiter servilement. 11 a su trouver une route où personne n*avait porté ses pas jusqu'à lui et il maintient dignement l'honneur d'avoir été le premier...
En écrivant ces lignes, Krasinski ne se doutait guère que Mickiewicz aurait un jour l'occasion d'invoquer son témoignage, alors que, candidat à la chaire de Lausanne,* il devrait justifier de son talent et de sa notoriété. Il revenait encore sur Mickiewicz, dans la Bibliothèque d'octobre 1836, à propos d'une traduction de Konrad Wallenrod et des Sonnets de Crimée publiée récemment à Paris.
Dans une nouvelle inachevée, intitulée Adam le fouy qui fut écrite en polonais, mais dont il ne nous est resté que des fragments traduits en française l'intention deReeve, le poète s'est mis encore lui-même en scène sous un pseudonyme transparent.
C'est donc mon destin, que je ne peux mourir pour ma patrie. Us m'ont entouré comme une bête sauvage et partout, à ma sortie, je rencontre des filets tendus
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littérature polonaise qui, — malgré les variations delà politique européenne, — n'a jamais cessé de mériter la sympathie et l'intérêt des esprits éclairés.
Varsovie, qui lui ont été libéralement ouvertes, tous les actes concernant son histoire ; il a dépouillé les procès- verbaux, les mémoires, les correspondances des contemporains ; il a voulu que son ouvrage ressuscitât en quelque sorte sous nos yeux les hommes du temps passé et les replaçât dans le cadre au milieu duquel ils se mouvaient, et il y a réussi.
Dès le début de la conquête prussienne, les nouveaux occupants ne songèrent qu'à faire disparaître autant que possible la langue polonaise. Ausrotten\ telle est,. aujourd'hui, la devise du Gouvernement prussien dans ses rapports avec les Polonais de Posnanie ; le mot se trouve déjà, au lendemain de la conquête, dans la brochure d'un pasteur protestant qui sollicitait avec ardeur une place de professeur dans les nouvelles provinces et qui, d'ailleurs, ne réussit point à l'obtenir.
Le ministre prussien Von Voss déclarait dans un rapport que le. plus puissant moyen de police était l'école : das krdftigste Mittel der Polizei besteht im Schulwesen. Les rapports des inspecteurs chargés de visiter les écoles mon-