Dans la Revue encyclopédique (année
14 LE MOXDE SLAVE
de Mickiewicz .se trouva pourtant réalisée le jour où Chodkzo s'assit sur le trône de Taigle, autrement dit dans cette chaire dont le poète avait fait un trépied de sibylle apocalyptique- La famille d'Alexandre Chodzko n'était point riche; il fut envoyé à l'Académie orientale de Saint-Pétersbourg, qui devait lui ouvrir la carrière consulaire. Tout en cultivant la poésie, il apprit les langues musulmanes. Il fut expédié en Perse et résida successivement à Recht et à Téhéran. Il joignit à ses fonctions des opérations commerciales qui lui valurent une assez jolie fortune.
Vers 1840 il quitta le service. Il aurait pu pousser plus loin sa carrière, mais il voulut aller vivre en Occident, retrouver ses compatriotes émigrés. De la Pologne il ne connaissait guère que la Lithu^nie. Il ne se sentit pas le courage d'y retourner après le naufrage des espérances et des illusions qui avaient bercé sa jeunesse. La France surtout l'attirait. C'était chez elle que la plupart de ses compatriotes avaient trouvé une seconde patrie. Il visita l'Italie, l'Angleterre. Il sema le long des chemins une fortune dont plusieurs de ses compatriotes moins favorisés que lui l'aidèrent
promptement à s'alléger. 11 publia en anglais et en français des travaux qui lui valurent Testime des orientalistes. Dans ses voyages il rencontra en Suisse une Lithuanienne, femme de grand esprit et de grand cœur, Mlle Hélène Jundzill. Elle lui donna trois fils qui sont aujourd'hui dispersés à tous les vents de l'horizon ; Tun est en Angleterre, l'autre en Cochinchine, un troisième en Amérique. Mickiewicz a écrit le livre des Pèlerins polonais ; il croyait que le pèlerinage finirait par aboutir à la terre sainte, c'est-à-dire à la patrie reconstituée. Les petits-fils des combattants de 1830 sont plus loin que jamais de l'idéal qu'avaient rêvé leurs pères. La plupart d'entre eux ignorent môme cette langue pour le maintien de laquelle leurs aïeux versaient naguère un sang généreux; quelques-uns, pour ne point affliger nos oreilles, ont traduit leurs noms en français ou l'ont dépouillé d'une terminaison qui trahirait leur origine exotique ^
A Paris, Alexandre Chodzko retrouva Mickiewicz : il le rencontra vers l'époque où ce puissant génie se débattait sous les étreintes du
1. Par exemple Sigismond Lacroix né Krzyzanowski. Albert Gim né Gimochowski.
mysticisme et de rhallucination*. Un illuminé dangereux, Towianski, avait pris possession du poète; un certain nombre d'émigrés se trouvaient sous la domination spirituelle de ce néfaste personnage. Chodzko faillit succomber; s'il échappa, ce fut grâce au bon sens et à l'énergie de sa femme. Elle se refusa à donner dans ces visions; chrétienne sincère et pratiquante, elle se défiait des faux prophètes ; mère de famille exemplaire, elle défendait de son mieux son mari contre le flot toujours montant des exploiteurs qui s'en prenaient à sa bourse et qui vers la lin de sa vie pillèrent même sa bibliothèque. J'en sais quelque chose ; j'ai eu l'occasion d'en faire l'inventaire et d'eu faire acheter les débris par le Collège de France et la Bibliothèque nationale après la mort de mon ancien maître.
Orientaliste distingué, M. Chodzko avait eu au moment de la guerre de Crimée l'occasion de rendre quelques services à notre ministère des affaires étrangères.. En 1857 la chaire de langue et de littérature slave du Collège de France devint vacante par suite de la dispari-
1. Voir sur Mickiewicz mes études dans Russes et Slaves, t. II et 111, et dans Le monde slave, t. IL
tion du chargé du cours, Cyprien Robert *.
M. Chodzko fut appelé à le remplacer. Les langues russe et polonaise lui étaient familières ; les autres étaient restées étrangères à ses études. 11 entreprit de se les assimiler et il y réussit; il avait le don des langues, mais il était tout à fait étranger aux méthodes de la philologie, de la grammaire comparée ou de la critique historique. Il ne put jamais s'y faire; il avait un profond mépris pour la philologie à la manière allemande. Rappelait cela, tuer des puces.
Vers 1860, aucun Français n'aurait été capable de donner renseignement des langues et des littératures slaves. M. Chodzko y était certainement plus apte que ceux de nos rares compatriotes qui savaient plus ou moins la langue russe. Mais il était gêné par ses origines polonaises.
Le français, qu'il parlait avec beaucoup de pureté, restait néanmoins pour lui une langue étrangère, surtout quand il s'agissait de l'écrire. Corrigeant avec lui les épreuves de ses Contes slaves^ j'eus un jour beaucoup de peine à lui
1. Voir mon essai sur la chaire du Collège de France, Russes et Slaves, t. I.
faire comprendre qu'il ne fallait pas écrire: Il y avait une fois une veuve dont le mari était mort. Il me demandait naïvement : « Mais où donc est la faute? Je ne la vois pas ». Ses leçons n'étaient guère suivies que par quelques compatriotes polonais. Il ne se rendait pas compte de l'état d'âme de l'auditeur français qui se présentait à son cours ; il ne soupçonnait pas que renseignement est une adaptation perpétuelle de l'esprit du professeur à celui de Télève. L'enseignement est un métier comme un autre ; il faut s'y être préparé dès sa jeunesse. On ne s'improvise pas professeur à soixante ans.
M. Chodzko avait d'ailleurs certaines raisons de se méfier de lui-même. Il ne se sentait pas complètement indépendant. Iln'étaitquechargé de cours, par conséquent ré vocable arfnw/wm. Il avait subi l'influence de Towianski et il savait que cette influence néfaste avait coûté jadis à Mikiewicz la possession de sa chaire. Il craignait de se compromettre. Le mieux était de se délier de sa propre parole, de se borner à des traductions. De 1864 à 1872 je ne l'ai entendu qu'une fois faire un cours de littérature, c'était en 1863 ou 1864, au moment où le public libéral se passionnait pour la cause polonaise.
Nous n'avions pas encore appris à réserver nos larmes pour nos propres malheurs. M. Chodzko, pour répondre à Tattente de ses compatriotes, traitait delà littérature polonaise au xix*" siècle. Beau sujet s'il en fut. Mais il avait eu soin, pour écarter le public, de mettre sa letton à midi et demi dans la petite salle que nous appelons au Collège de France la salle des langues. De cette façon il était sûr de n'avoir pour auditeurs que quelques Polonais.
Cet auditoire peu nombreux ne laissait pourtant point au professeur une pleine liberté.
Sans doute, il n'était plus dans celte période d'exaltation dont Towianski et Mickiewicz avaient été les initiateurs. Mais, au lendemain de l'insurrection de 1863, il vivait dans une sorte de fièvre dont le successeur de Mickiewicz pouvait difficilement éviter la contagion. 11 faisait peser sur le professeur une contrainte mo- , raie, analogue au terrorisme que le fameux gouvernement national occulte [rzond narodowy) avait récemment fait peser sur Varsovie.
Quiconque n'acceptait pas certaines formules, certaines théories à la mode dans Témigration, se voyait qualifié de traître, de Moskal, de vendu. A l'exaltation mystique avait succédé pour
quelques rêveurs, d'ailleurs médiocrement éclairés, le dogmatisme scientifique. Ce n'était plus avec des larmes, des prières et des adjurations qu'on allait refaire la patrie, c'était avec la science.
Un Polonais venu des bords du Dnieper avait élaboré toute une théorie, qui d'après lui et ses adhérents devait valoir à sa patrie une armée et renouveler la face de l'Europe.
Quel était le grand ennemi de la Pologne? La Russie. Pour refaire la Pologne, il n'y avait qu'à supprimer la Russie, tout au moins sur le papier. Dans des publications fort indigestes, j'oserai même dire illisibles, l'ethnographe en question démontrait que les Russes n'étaient pas des Slaves, pas même des Indo-Européens, mais de vulgaires Touraniens. Cette démonstration établie, l'Europe éliminait la Russie comme un corps étranger et la Pologne redevenait ce qu'elle était ou croyait être naguère au temps des Sigismond et des Sobieski. La théorie était fort simple, comme on voit. Si par hasard elle ne semble pas très claire à ceux qui me font Thonneur de me lire, j'essaierai de l'expliquer par un exemple emprunté à l'Allemagne. Tout le monde sait que l'Allema-
gne du nord, — autrement dit la Prusse, — a complètement absorbé TAUemagne du sud. Or qu'est-ce que les Allemands du nord ? Ce sont des Slaves germanisés. Jusqu'au x** siècle et même beaucoup plus tard, les pays situés sur la rive droite de TElbe appartenaient à des peuples de race slave. Le nom même des Prussiens n'est pas germanique. Ceci établi, supposons un Bavarois patriote qui veut émanciper Munich du joug de Berlin. Il invoque l'histoire et l'anthropologie pour démontrer que les Prussiens ne sont que des pseudo-Allemands. Après cette démonstration lumineuse ils n'ont plus rien à faire en Allemagne ; ils rentrent dans le sein de la race slave, d'où ils n'auraient jamais dû sortir, et la Bavière redevient le chef de chœur d'une Germanie affranchie et régénérée. C'est par ces théories enfantines que l'ethnographe en question prétendait anéantir la Russie et refaire la Pologne. Il entassait pour la soutenir des livres écrits en médiocre polonais et en mauvais français. Incapable d'atteindre par lui-même notre public, sympathique en principe à la cause polonaise, mais rebelle aux questions d'ethnographie slavo-touranienne , il s'efforçait de recruter dans la presse des
adhérents qui se fissent les apôtres de sa doctrine. Vu Tignorance générale des journalistes en ce temps-là, il réussissait de temps en temps à mettre la main sur quelque publiciste qui dissertait gravement sur les Aryens etlesTouraniens. 11 fut au comble de la joie le jour où il parvint à jeter le grappin sur Henri Martin. Le laborieux historien, épris de toutes les causes généreuses, menait dans le Siècle une campagne en faveur de la Pologne, comme il en avait mené une en faveur de Tltalie. 11 crut trouver dans Tethnologie polonaise des armes de combat et il publia en 1866, sous ce titre La Russie et rEtfrope\ un gros volume qui avait pour épigraphe : L'Europe aux Européens^ et qui n'a rien ajouté à sa gloire. Cet ouvrage sans valeur scientifique nous semblerait aujourd'hui singulièrement démodé.
Henri Martin n'était pas toujours infaillible, mais c'était bien l'âme la plus loyale qu'il y eût au monde. Nous nous rencontrions dans nos sympathies pour les Slaves opprimés, Polonais, Tchèques, Serbes ou Bulgares. Mais, — j'avais l'honneur de le connaître personnel-
i. Librairie Fume.
SOm^ENIRS D'UN SLAVOPHILE 23
lement, ^— nous n'étions plus d'accord quand il s'agissait de la Russie. Parfait galant homme^ respectueux de toutes les opinions, il accordait même à un jeune inconnu le droit de n'Otre point de son avis. Après la guerre de 1870, il fut plus que personne affligé de nos revers et il comprit que ce ne serait pas le concours de la Pologne qui nous aiderait à rétablir nos affaires. Aussi, lorsque dans le courant de Tannée 1872 je sollicitai une mission pour aller étudier sur place cette Russie sur laquelle on avait tant raisonné sans la connaître, il fut le premier à me recommander à son confrère Jules Simon.
Je raconterait plus loin comment cette mission excita l'inquiétude de M. Thiers, qui craignait que son ministre n'eût en ma personne envoyé chez les Russes « un agent polonais ». Je n'ai pas encore nommé l'ethnographe en question. Je ne le nommerai point. Il a tellement aimé de son vivant le bruit et la réclame que ce sera de ma part, si l'on veut, une vengeance posthume. Son âme n'était pas précisément celle d'Henri Martin. Il avait essayé de m'attirer dans le chœur de ses adeptes. Je m'y étais carrément refusé. Tant qu'il a vécu, il ne m'a épargné ni les injures ni les calomnies. Il
a fait tout ce qu'il a pu pour m'arrètcr au seuil de ma carrière. Il n'y a pas réussi. Ses théories avaient enthousiasmé un certain nombre de ses compatriotes, qui, à défaut du miracle annoncé par Towianski et par Mickiewicz, se raccrochaient à des formules prétendues scientifiques qu'ils n'étaient pas toujours en état de comprendre. X., appelons-le de ce nom, me- , nait un groupe de disciples pour qui ses théories étaient devenues un dogme national et qui flélrissaient de Tépithète de traître ou de renégat quiconque restait indifférent à sa doctrine et se permettait d'en signaler les lacunes ou les incohérences. Ils avaient tellement confiance dans le pouvoir de ces théories qu'un jour ils firent célébrer une messe d'actions de grâces pour remercier le Seigneur d'avoir donné à la Pologne un si précieux champion. Que loutcela est loin de nous!
Ceux qui n'ont pas vécu sous le second empire ou qui n'ont pas étudié de près l'histoire de cette époque ne peuvent se faire une idée de l'action quel'émigration polonaise exen^ait alors sur l'opinion publique. Nous ignorions les langues étrangères ; les Polonais sont généralement polyglottes. Ils offraient à la presse des
SOUVENIRS D'UN SLAVOPHILE 2o
services qu'on acceptait volontiers. Depuis la guerre de Crimée, la Russie, sans nous être ce qui s'appelle antipathique, était officiellement considérée comme le grand ennemi de l'Europe et de la France. La plupart des représentants de la classe dirigeante professaient les mêmes sentiments pour les Slaves autrichiens ou balkaniques. Leurs efforts pour s'affranchir de la domination des Allemands, des Hongrois ou des Turcs étaientconsidérés comme des manœuvres inspirées par la Russie et flétries du nom vague de panslavisme. Les Polonais régentaient l'opinion publique par l'intermédiaire de la Revue des Deux Mondes, du Journal des Débats, du Siècle et de V Univers. Le public français n'avait aucun moyen d\Hre sérieusement informé des évéuements qui s'accomplissaient dans l'Europe orientale. Pour l'émigration, il s'agissait avant tout d'ameuter l'opinion publique contre la Russie; les Polonais mettaient leur plume au service de quiconque était l'adversaire de la Russie : Turcs, Allemands, Hongrois, peu importait. En agissant ainsi, ils servaient peutêtre leurs intérêts. Ils ne servaient pas les nôtres.
Au début de mes études, les émigrés m'a-
valent accueilli avec enthousiasme.' J'étais une recrue aussi précieuse qu'inespérée : jamais leurs amis les plus chaleureux, pas même, quoi qu'on en ait dit, Montalembert, n'avaient eu le courage d'apprendre leur langue*. Vers 1863 ou 1866 je fus reçu à l'unanimité membre de la Société d'histoire et de littérature polonaises, — aujourd'hui dissoute, — et qui était alors présidée par le prince Ladislas Czartoryski. Cette société était inspirée par un patriotisme ardent, mais aveugle et intolérant. Dès que j'essayai de penser par moi-même, j'eus l'occasion d'en faire l'expérience.
1. On a souvent répété que Montalembert avait traduit le Livre des pèlerins, de Mickiewicz. C'est une erreur. Il a tout simplement retouché le français du traducteur polonais Jasinski.
Un émigré tchèque. — Joseph Fricz. — Voyages en Bohême.
— Jeunes et vieux Tchèques. — Rieger et Palacky à Paris.
— Négociations avec l'hôtel Lambert. — Mgr Strossmayer j le chanoine Raczki ; le poète Medo Pucic.
Je n'entendais pas limiter mes études à la Pologne. La Bohême slave m'intéressait également. En 1864 je vis un jour entrer dans la petite salle du Collège de France un Tchèque qui a exercé quelqiie influence sur ma carrière. C'était un poète appelé Joseph Fricz. A côté de l'émigration polonaise il représentait, — à lui tout seul, — l'émigration tchèque. Etudiant, il avait joué un rôle prépondérant dans la révolution de Prague ; il avait été condamné par les conseils de guerre, interné en Hongrie ; il avait fini comme tant d'autres par échouer à Paris. Les révolutions manquéesde Pologne, de Bohême, de Hongrie, d'Italie hantaient son imagination. Il aurait voulu être pour la Bohême tout ensemble un Kosciuszko, un Kos-
suth, un Mazzini, tout au moins un Herzen.
Ses compatriotes, beaucoup moins idéalistes que les Polonais, ne se prêtaient que médiocrement à la réalisation de ses rôves. Il me rendit de sérieux services en m'aidant à apprendre la langue tchèque, en appelant mon attention sur Thistoire et les luttes politiques de son pays. Il m'inspira un ardent désir de le visiter. Pour une bourse d'étudiant la Bohême était plus accessible que la Pologne, où d'ailleurs la police russe, prussienne ou autrichienne m'aurait gêné dans mes explorations. Quanta la Russie, elle m'apparaissait dans un lointain presque inaccessible.
Au mois de juillet 1864 j'arrivai en Bohême.
Prague, la ville aux cent tours, m'enchanta par ses aspects romantiques. Je devais y revenir bien souvent depuis et y faire de longs séjours. C'est avec Paris et Moscou la ville de l'Europe que je connais le mieux. J'ai toujours rêvé d'un livre sur Prague. Je n'ai pas réalisé ce rêve et je ne puis que renvoyer à ce que j'ai dit au deuxième volume de Russes et Slaves (p. 319 et suivantes). En 1864, la nation tchèque n'avait pas encore accompli tous les progrès qu'elle a réalisés depuis lors. Elle offrait ce-
pendant à l'observateur un spectacle des plus intéressants; c'était une lutte sans trêve, un combat corps à corps du slavisme contre le germanisme. Cette lutte n'a pas encore aujourd'hui abouti à un triomphe définitif, mais chacune des passes d'armes a été signalée par un succès.
Je me liai avec quelques-uns des combattants les plus intrépides de cette lutte nationale : avec les frères de Joseph Fricz, Antoine et Vacslav, savants aussi distingués qu'ardents patriotes : avec Jules Gregr, le rédacteur de la Gazette nationale (Narodni Listy) qui avait expié, par Dieu sait combien de mois de prison, les exploits de sa vaillante plume ; avec E.
Tonner, depuis directeur de l'académie commerciale ; avec le feuilletoniste Xeruda ; avec le romancier Sofie Podlipska, qui avait traduit en tchèque le Consuelo de George Sand et qui me remit un exemplaire de cette traduction pour mon illustre compatriote. Je m'acquittai de la commission et George Sand répondit par une lettre où elle disait à peu près ceci : « La Bohème a montré qu'un petit peuple peut être une grande nation. »
Tous mes amis de Prague appartenaient au
m LE MONDE SLAVE
parti jeune-tchèque, c est-à-dire démocratique, radical si Ton veut. Les vieux Tchèques représentaient le parti opportuniste et conservateur. Au fond, tous deux étaient d'accord sur le but à atteindre. Ils ne différaient que sur le choix des moyens et sur certaines questions sociales.
Tous les Tchèques détestaient la domination allemande et rêvaient de voir la France s'associer à leur lutte contre le germanisme. Tous Citaient passionnés pour la cause de la Pologne ; ^n ce temps-là, la Galicie n'était pas encore réconciliée avec l'Autriche officielle, et les Tchèques voyaient en elle l'auxiliaire de leurs revendications. Le point de vue a changé depuis 1867.
Les Tchèques ne pouvaient s'empêcher d'établir un certain parallèle entre la destinée de leur pays et celle de la Pologne. Mais la Russie n'était pas pour eux comme pour les Polonais un objet d'horreur. Ils suivaient avec le plus vif intérêt son mouvement social et intellectuel. Les Slaves du Midi, qui se débattaient contre les Italiens, les Magyars ou les Turcs, étaient l'objet d'ardentes sympathies. L'enquête que j'entrepris pendant quelques semaines de se-
jour à Prague me révéla vraiment ce monde slave dont je n'avais à Paris que la notion indistincte et confuse. Il me sembla que j'avais le devoir de communiquer à mes compatriotes le résultat de mes observations. Je fis paraître peu de temps après mon retour à Paris une brochure sur VÉtat autrichien^ qui a été le point de départ de mon histoire de TAutriche- Hongrie, publiée pour la première fois en 1878. J'écrivis deux volumes sur la Bohème :
l'un était purement littéraire*; l'autre intitulé La Bohême historique^ pittoresque et littéraire^ publié à l'occasion de l'exposition de 1867, fut rédigé avec la collaboration de Joseph Fricz et d'un certain nombre de publicistes. Il apprit beaucoup au lecteur français. Il excita un véritable enthousiasme en Bohême. Pour préparer ce volume, j'avais entrepris dans l'été de 1866 un second voyage en Bohême. C'est alors que j'eus l'occasion de faire la connaissance de