‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 5 sur 32 · Paris, librairie du Luxembourg · texte numérisé non relu

Paris, librairie du Luxembourg

2. Chants héroïques et chansons populaires des Slaves de Bohême. Librairie internationale, 1866. Il renferme notamment une traduction du manuscrit de Kralove Dvor (Kœniginhof) auquel je croyais en ce temp&-là. Ce volume donna lieu à un intéressant article de Gaston Paris dans la Revue critique. Cet article fut le point de départ de mes relations d'amitié avec mon futur collègue et confrère.

M. Rieger, le chef du parti vieux-tchèque, qui m'accueillit avec la plus vive sympathie.

M. Rieger était le véritable chef spirituel de sa nation. Priez, dont Texaltation s'accordait mal avec l'opportunisme des vieux Tchèques, avait fait tout son possible pour m'empêcher d'entrer en relations avec lui.

Pour assurer la publication de notre volume, nous avions demandé à la Bohême des souscripteurs à un prix relativement élevé pour un pays dont les conditions économiques étaient beaucoup moins prospères qu'elles ne le sont aujourd'hui (dix francs, soit environ cinq florins d'Autriche). Quand nous eûmes expédié en Bohême quatre cents exemplaires, le gouvernement s'avisa que Fouvrage pouvait être dangereux. Il le fit poursuivre, condamner et interdire dans tout l'empire. Les raisons par lesquelles on jusiiliait ces mesures feraient actuellement sourire le plus loyal serviteur de l'empereur François-Joseph. Pour avoir écrit, par exemple, que l'empereur Ferdinand V, dit le Bienfaisant, était faible de corps et d'esprit, nous étions taxés de lèse-majesté. L'Autriche libérale d'aujourd'hui rougirait en lisant les considérants de ce document juridique sur le-

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quel il serait cruel d'insister au début du xx* siècle.

Joseph Fricz avait au cœur deux passions, Tamour de la patrie slave, la haine de TAutrîc;he. Il se considérait comme le Kossuth de la Bohême ; pour combattre la dynastie des Habsbourg, il se fût au besoin allié avec l'enfer. Quand les Prussiens pénétrèrent en Bohême pendant Tété de 1866, il crut le moment venu de réaliser ses rêves patriotiques. 11 se glissa en Bohême à leur suite. Est-ce lui qui inspira la proclamation du roi Guillaume « au glorieux royaume de Bohême?» Il ne me Ta jamais dit.

Toujours est-il qu'il entra à Prague avec les Prussiens et qu'il y résida quelque temps. Bismarck était homme à faire flèche de tout bois. Fricz rédigea ou fit rédiger un pamphlet intitulé Les pleurs de la couronne de Bohème, qui fut répandu à des miliers d'exemplaires et qui n'avait certainement pas pour objet de rattacher les Tchèques à la maison d'Autriche. Beaucoup de libéraux, voire de révolutionnaires voyaient en ce temps-là dans la Prusse bismarckienne le champion de leur cause contre l'Autriche réactionnaire.

Fricz était de ce nombre. En revanche, nourri à l'école des Polonais et même des Hongrois, il restait Tennemi de la Russie autocratique. Ses compatriotes, menacés par le dualisme autrichien, n'avaient aucune confiance en Bismarck et commençaient à se demander si, au cas d'une lutte suprême contre le germanisme, la Russie ne leur serait pas plus utile que la Pologne. Pendant Tété de Tannée 1867, les deux chefs du parti vieuxtchèque, MM. Palacky* et Rieger, vinrent à Paris visiter l'exposition universelle et négocier avec les chefs de l'émigration polonaise, Ladislas Czartoryski et André Zamoyski. Il s'agissait de les décider à exercer leur influence sur la Galicie pour une action commune en faveur du fédéralisme. Ils promettaient en revanche leur médiation auprès des Russes pour améliorer le sort des Polonais dans l'empire du tsar. Ils eurent à Khôtel Lambert où résidait alors , le prince Ladislas un certain nombre d'entrevues fort courtoises qui, en somme, n'aboutirent pas. De Paris ils se rendirent à Moscou, où les appelait une invitation de la

J. Voir sur Palacky mes Etudes slaves (Paris, Leroux, 2" volume).

Société des sciences naturelles, qui organisait une exposition d'ethnographie slave. Cette exposition donna lieu à des manifestations slavophiles qui exaspérèrent les Allemands et qui furent mal comprises en France. M. Rieger tint parole ; il prononça en faveur des Polonais un discours fort éloquent et fort habile, dont rémigration lui sut d'aijleurs fort peu de gré. Le pauvre Joseph Fricz était désespéré ; il croyait représenter la véritable opinion politique de son pays; il traitait de puissance à puissance avec MM. Rieger et Palacky et leur soumit avant leur départ des observations dont ils ne tinrent aucun compte. 11 se vengea de leur dédain par un pamphlet qui eut peu de retentissement. Ainsi qu'il arrive le plus souvent aux émigrés, il n'était plus en harmonie avec la majorité de ses concitoyens.

Parmi les hôtes slaves venus à Paris pour l'exposition de 1867 figuraient encore le D** Prazak, avocat à Brno (Brunn), député à la diète de Moravie, qui fut depuis ministre pour la Bohême dans le cabinet cisleithan ; Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie, alors inconnu en Occident, mais dont le concile de Rome allait bientôt révéler le nom au

monde chrétien ; son compatriote le chanoine Raezki d'Agram, l'historien national des Croates, qui devait être le premier président de l'Académie sud-slave ; le poète ragusain Medo Pucic, connu des Italiens sous le nom d'Orsato Pozza.

Tous ces personnages se rencontraient dans un café des environs du Palais-Royal où siégeait alors le cercle tchèque-slave aujourd'hui disparu. On Ta remplacé par un sokoly ou société de gymnastique. Le sport envahit tout.

Dans une salle de ce café je vis arriver un soir un homme de haute taille, vêtu de cette longue lévite qui est l'habit de ville du clergé en AuiHche et en Hongrie. Un liséré violet au collet, une améthyste au doigt révélaient seuls la dignité épiscopale. L'œil du nouveau venu était vif, l'allure noble et affable, le sourire exquis*; M. Rieger, qui l'accompagnait, lui donnait le

1. Voir dans le Monde slave (t. I"*, 2* édition) les chapitres : Un évêqiie slave, Mgr Strossmayer et Agram et les Croates. J'avais un jour chez moi un de mes amis qui se pique d'être graphologue. Je fis passer sous ses yeux une lettre de Mgr Strossmayer, en langue croate, dont il ne pouvait comprendre un traître mot: « Dieu! la grande âme, le noble caractère, que je voudrais connaître cet homme-là! » Depuis que j'ai entendu porter ce diagnostic, je suis tenté de croire à la graphologie. L'ami en question est M. Philippe Godet, un Neuehâtelois huguenot, peu suspect de préjugés catholiques.

titre A'ExcelienZy lequel correspond à notre monseigneur. C'était Téminent évf*que de Diakovo, le mécène des Slaves méridionaux. Il avait lutté de toutes ses forces contre Tarrangement inique que les Hongrois prétendaient imposer et réussirent en effet à imposer à sa patrie. L'empereur-roi était intervenu personnellement et avait invité le fougueux prélat à voyager. Il avait quitté son diocèse et venait visiter l'exposition universelle. J'eus l'honneur de lui être présenté et de le saluer dans sa langue maternelle, le serbo-croate, que mes nombreuses relations avec les étudiants serbes m'avaient rendue familière. Je l'interrogeai sur son savant ami le D' Raczki, sur l'Académie sud-slave qui allait être prochainement inaugurée. L'évêque fut ravi de trouver un jeune Français si au courant des choses de son pays et me demanda si j'avais déjà voyagé chez les iSlaves méridionaux. Sur ma réponse négative il m'invita à venir le visiter dans sa résidence de Diakovo et à prendre pari à l'inauguration de l'Académie, qui devait avoir lieu prochainement. Il m'offrait à Agram et à Diakovo la plus complète hospitalité. J'acceptai avec transport cette offre si cordiale. Plus tard, en dé-

diant à. réminent prélat mon livre sur les Apôtres slaves, je n'ai fait qu'acquitter une dette de reconnaissance. A ce moment Tévêque rêvait de fonder à Paris un organe périodique qui mettrait l'opinion publique au courant du mouvement politique et intellectuel des Slaves méridionaux. Il songeait à Ubicini et à moi pour la direction. Ce projet ne devait pas se réaliser.

Quelques jours plus lard l'évêque me présentait son alter ego, le chanoine Raczki, ardent patriote, profond érudit qui avait renouvelé l'histoire de son pays, qui devait être pendant de longues années l'àme de l'Académie sudslave, le promoteur de toutes les grandes entreprises littéraires. Sous un aspect froid et correct, le chanoine cachait une âme tendre et généreuse ; une profonde sympathie s'établit entre nous. La mort seule, — il a quitté ce monde en 1896, — devait mettre fin à nos affectueuses relations.

Un autre ami et compatriote de Mgr Strossmayer était aussi arrivé à Paris. C'était le comte Medo Pucic (Orsato Pozza), — les familles ragusaines ont parfois un double nom slave et italien, — originaire de cette ville de Raguse qui a joué un rôle si glorieux dans les

annales des Slaves méridionaux ; il était le type accompli du gentilhomme de lettres: poète délicat, historien amateur, il écrivait tour h tour en croato-serbe et en italien. Une modeste fortune lui assurait une situation indépendante. Il passait sa vie à voyager ; il avait longtemps vécu en Russie, mais Paris surtout l'attirait. Pendant de longues années je l'ai vu à chaque printemps revenir avec les hirondelles; il se plaisait aux fins dîners dans les restaurants à la mode, aux longues flâneries sur les boulevards. Il connaissait à merveille la littérature populaire des Serbes. Comme les gonslarsy ces naïfs rapsodes, il avait le don de l'improvisation. De toutes les langues, le serbo-croate est peut-être celle oii l'improvisation est la plus aisée. Le deseterac, vers épique de dix syllabes, qui chante les désastres de Kosovo et les exploits de Marko Kralievitch, se plie à tous les besoins de la pensée, à toutes les licences de la prosodie, à toutes les fantaisies de l'imagination. Inter pocula, Pucic m'envoyait la balle, je lui donnais la réplique : les deseterci succédaient aux deseterci, sous les yeux du garçon eff'aré devant ces deux étrangers qui oubliaient par moments le boire et le manger.

Patriote irréconciliable, Medo Pucic avait répudié la nationalité autrichienne; il avait été chambellan de la cour de Lucques et était devenu sujet italien. Après la mort du prince Michel de Serbie, il fut appelé à Belgrade pour servir de gouverneur au jeune Milan ; j'avais rencontré, dans un banquet donné en 186S à l'occasion du cinquantième anniversaire de la délivrance de la Serbie, ce futur prince avec son précepteur, M. Huet : il m'avait fait l'effet d'un bon gros garçon assez insignifiant.

Medo Pucic ne m'a jamais parlé de son auguste pupille. 11 est mort vers 1883 avant d'avoir vu se produire dans le ménage du jeune roi et dans le jeune royaume les incidents douloureux qui eussent certainement affligé son cœur de galant homme et de patriote.

Voyage chez les Slaves méridionaux. — Agram. — Belgrade. — Garachanine. — Novi Sad. — A Diakovo chez Mgr Strossmayer. — La Revue des Deux-Mondes. — A Prague. — Fricz à Berlin. — La société d^histoire et de littérature polonaise.

Vers la fin de juin 1867 je quittai Paris pour me rendre chez les Slaves méridionaux, à Âgram notamment, oiî m'appelait Taimable invitation de Tévêque Strossmayer. J'avais rêvé un autre voyage : durant Tété de cette même année, la Société des sciences naturelles de Moscou avait organisé dans cette ville une exposition anthropologique particulièrement consacrée à la race slave. C'est de cette exposition que date l'admirable collection de mannequins représentant tous les types slaves qu'on peut voir au musée Roumiantsov. Un congrès scientifique devait avoir lieu à cette occasion. Les Slaves d'Autriche et de Turquie y étaient invités. J'avais sollicité une mission scientifique de notre ministère. On m'avait courtoisement ré-

pondu qu'il n'y avait pas de fonds. La vérité vraie c'est qu'en ce temps-là on n'imaginait pas que la vie slave pût être une matière d'études scientifiques.

Je me dirigeai donc par l'Italie vers les régions de la Save et du Danube. Je résidai successivement à Agram et à Belgrade. J'ai raconté dans un de mes premiers ouvrages le séjour assez long que je fis dans ces deux capitales*. J'ajouterai à ce récit quelques détails inédits. Lorsque j'arrivai à Agram, cette ville avait été récemment honorée de la visite d'un Français qui se disait journaliste, sans qu'on sût bien à quelles feuilles il collaborait ; il se faisait remarquer par des allures gasconnes et charlatanesques, parlait de ses relations, de son talent, et promettait le concours de sa plume à ces pauvres Croates tout éblouis d'une pareille bonne fortune. Nos hôtes se figuraient posséder un des premiers publicistes de France, et furent très désappointés quand je leur appris que le personnage était totalement inconnu, à Paris. Je n'eus pas Toccasion de le voir. A la suite de je ne sais quel incident, il avait tiré contre je

i. Voir Le monde slave , 2* éd., 1'* série. Paris, Hachette,

ne sais plus qui des coups de revolver, et gémissait sur la paille humide des cachots. On me montra la photographie du personnage.

C'était une tête de cabotin ou d'aventurier. J'ai eu l'occasion de retrouver depuis sa trace, et les événements n'ont que trop confirmé le diagnostic que j'avais porté alors. Il est mort il y a quelques années.

J'arrivai à Belgrade au moment où cette ville venait d'être évacuée par les troupes musulmanes et savourait avec délices la lune de miel de l'indépendance. Grâce à ma connaissance pratique de la langue indigène, je fus accueilli et traité comme un enfant du pays.

J'avais rencontré à Agram un certain nombre de Serbes venus en députation pour fêter l'inauguration de l'Académie sud-slave. En ce tempslà les relations entre Serbes et Croates étaient fort intimes. Ils se considéraient volontiers comme un seul peuple, difTérencié seulement par la religion et par l'alphabet. Nul n'aurait pu prévoir les haines que la mainmise de l'Autriche sur la Bosnie et l'Herzégovine devait faire éclater entre les deux groupes. Un de mes compagnons serbes, apprenant que j'étais installé à l'hôtel, vint aussitôt m'y relancer.

« Je veux que vous descendiez chez moi », me dit-il d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Pendant six semaines entières lui et sa femme me traitèrent comme Tenfant de la maison. Au bout de deux jours, le tutoiement familial avait remplacé le vous, cérémonieux.

Quinze ans après, quand je revins à Belgrade, mon ami Neditch m'offrait encore la même hospitalité. Cette fois, les circonstances ne me permirent pas d'en profiter. L'Orient -Express aura, j'imagine, fait quelque tort à ces mœurs patriarcales. A vrai dire, les Français parlant le serbe ne sont pas tellement nombreux qu'il y ait lieu pour les familles belgradiennes de redouter l'encombrement de pareils hôtes. J'ai passé de charmantes semaines dans cette société cordiale et affectueuse, tantôt à Belgrade, tantôt dans les vignobles où les riches citoyens ont leurs villas. En Suisse on dit : « Je vais à la montagne ; » en France : « Je vais à la campagne ; » en Serbie : « Je vais à mon vignoble. » De ces vignobles, on aperçoit la ville de Belgrade, le confluent de la Save et du Danube et, derrière, les vastes plaines de la Slavonie ou de la Hongrie. Paysage mélancolique qui, sous certains effets de lumière, n'est pas sans grandeur.

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Peu à peu je connus toute la ville,- le tout Belgrade et le corps consulaire, qui seul en ce temps-là représentait la société exotique. Le consul de France, M. Engelhardt, que j'ai depuis retrouvé à Paris, m'accueillit avec une courtoisie bienveillante. Le consul d'Autriche- Ilongrie, — j'ai oublié son noin, — m'observait d'un œil assez inquiet ; je fréquentais les hommes politiques serbes et il me soupçonnait de remplir quelque secrète mission politique. Le consul de Russie était en revanche fort aimable ; c'était M. Schichkine, décédé, récemment; je l'ai revu en 1896, à Paris. Il était alors gérant du ministère des affaires étran-. gères russe. En cette qualité il avait accompagné son souverain lors de la visite mémorable qui révéla au monde étonné l'alliance de la république française et du tsar. Le consul d'Italie était un M. S... ; on le disait frère naturel de Victor-Emmanuel, auquel il ressemblait furieusement. Il avait comme lui des manières brusques et familières, une gaieté exubérante. Il était fort bien vu dans la société belgradienne, dont il parlait la langue et par^ tageait les plaisirs innocents.

Parmi les indigènes, mes meilleurs amis

étaient, — en dehors de mes excellents hôtes^ — deux anciens camarades du Quartier latin :

Fun, Georges Simitch, devint plus tard chef du cabinet (en 1896), sous le règne du roi Alexandre, et ministre de Serbie à Sophia ; l'autre, Kouïoundjitch, poète et philosophe, devait mourir assez jeune, après avoir rempli de hautes fonctions dans l'administration et la diplomatie. J'étais en fort bons termes aussi avec M. Stoïan Novakovitch, devenu depuis ministre de l'instruction et diplomate, un homme qui, par son érudition et la loyauté de son caractère, fait certainement grand honneur à son pays, avec un jeune publiciste nommé Kalievitch qui à la suite de la dernière révolution est devenu ministre des affaires étrangères du roi Pierre Karageorgevitch. L'amour du cheval me mit en rapport avec le major Gioka Vlaikovitch, ancien combattant de la guerre de Crimée. 11 était allé étudier le métier militaire dans les rangs de l'armée russe, il avait combattu contre nous à Sébastopol et y avait laissé une jambe, emportée par un boulet français.

Nous n'en étions pas moins très bons amis et nous galopions ensemble de furieuses chevauchées. Il enfilait dans un fourreau de cuir le

moignon qui lui restait et faisait, malgré sa mutilation, un superbe cavalier.

La présidence du conseil et le ministère des aflfaires étrangères appartenaient alors au vieux Garachanine. Il inspirait de grandes espérances aux patriotes. Titulaire de son portefeuille depuis 1862, il avait fort habilement mené les négociations qui avaient abouti à Tévacuation des forteresses serbes parles Turcs. Il semblait devoir être le Cavour d'une politique balkanique où la Serbie était destinée à jouer le rôle du Piémont. Il n'était pas encore question de la Bulgarie dans ce tèmps-là.

J'eus l'occasion de demander audience à M. Garachanine. Mes amis croates songeaient, comme je Tai dit plus haut, à fonder à Paris un organe destiné à faire connaître les Slaves de r Autriche-Hongrie et du Balkan, et à défendre leurs intérêts. Nous avions tout lieu de penser que le gouvernement serbe ne resterait par indifférent à cette entreprise. M. Garachanine consentit volontiers à me recevoir. La Serbie, à ce moment, n'était pas encore inféodée à l'Autriche, et la France jouissait en Orient d'un crédit qui, depuis, a beaucoup baissé.

M. Garachanine ne parlait que le serbe et l'ai-

lemand, et me fit prévenir que la conversation aurait lieu avec le concours d'un interprète. Il fut très agréablement surpris quand on lui répondit que le serbe ra*était familier. Il me reçut à la mode orientale, avec le café à la turque, le verre d'eau et le cbibouk traditionnel. La conversation s'engagea très cordiale ; -le ministre se montra fort bien disposé ; il me promit une subvention assez considérable eu égard aux finances serbes. A chaque instant, il interrompait le dialogue pour s'écrier : « Mais est-il possible que vous soyez Français ? Je n'ai jamais rencontré un Français parlant notre langue. »

Quant au prince Michel, je ne le vis qu'une seule fois ; après un assez long séjour à l'étranger, il revint un jour débarquera Belgrade, sur la berge de la Save : la capitale n'avait alprs point de quais et je crois bien qu'elle n'a pas encore eu le temps d'en construire. C'était un assez bel homme, d'aspect sympathique. Mais il paraissait triste et fatigué. Sa vie domestique n'était pas heureuse ; il n'avait pas eu d'enfant de sa femme, la belle Hongroise Hélène Hunyadi ; il vivait, disait-on, en assez mauvais termes avec elle et en coquetterie avec une de

ses cousines. Avait-il déjà le pressentiment de la terrible catastrophe qui devait, peu de temps après, mettre fin à ses jours ? La petite Serbie s'agitait comme la grande France ; le gouvernement du prince Michel était accusé de despotisme. Un journal révolutionnaire s'imprimait à Genève et fomentait la révolte. La presse n'était pas libre à Belgrade. Le centre réel de l'opposition, c'était, non loin de la frontière serbe, sur le Danube, «n Hongrie, la petite ville de Novi Sad (en allemand Neusatz, en hongrois Uj-videk). C'était le Bruxelles d'un petit monde dont Belgrade était le Paris. Un publiciste de talent, Svetozar Miletilch, y dirigeait un journal, La Zasiava (le drapeau), qui était quelque chose comme V Indépendance belge du monde serbe. Cette dernière n'arrivait pas tous les jours à Paris sous Napoléon III, et la Zastava n'arrivait jamais à Belgrade.

En quittant la capitale de la Serbie, j'allai visiter ce foyer d'opposition. Les littérateurs serbes de Novi Sad, Miletitch en tête, me firent bon accueil. La ville m'intéressa, non point par son caractère pittoresque, — elle est assez terne, — mais par le rôle fort honorable qu'elle a joué

et joue encore dans l'histoire intellectuelle des

Slaves méridionaux. Elle a été le premier théâtre de Tactivité du grand Schafarik, le véritable fondateur de Fethnographie et de Tethnogénie slaves. Elle a créé en 1826, une société littéraire, la Matitsa (reine des abeilles), qui a servi depuis de modèle à de nombreuses sociétés analogues en divers pays slaves. Mon séjour à Novi Sad me valut le titre de correspondant de cette société ; peu de temps après mon retour à Paris, la Société des sciences de Belgrade m'honorait du même titre. Toutes deux ont, depuis trente-cinq ans, enrichi ma bibliothèque de leurs précieuses publications. La société de Belgrade est maintenant une académie royale en pleine prospérité. Ces titres, acquis dans un âge oîi Ton ne songe pas encore à les rechercher,

- Chatouillaient de mon cœur Torgueilleuse faiblesse

et m'encourageaient à persévérer dans une voie difficile, oii mes amis ne m'avaient pas vu m'engager sans effroi.

De Novi Sad je me rendis dans la ville épiscopale de Diakovo, en Slavonie ; c'était là que m'attendait le véritable promoteur de mon

SOUVENIRS D'UN SLAVOPHILE ol

voyage, Tévêque Slrossmayer. Je me réjouissais fort de le revoir. Dans ce temps, la Frontière militaire existait encore ; j'étais accompagné d'un jeune Croate enlevé depuis par une maladie qui ne pardonne guère, la phtisie. A Yinkovci, nous entrâmes dans une auberge où un certain nombre d'officiers confinaires prenaient pension. C'étaient des Croates ou des Serbes ; ils en étaient au dessert, fort gais et en train de chanter des chansons slaves. Ils se turent tout à coup en nous voyant entrer. L'un d'entre eux prit à part mon compagnon :

« Êtes-vous bien sûr de l'homme qui est avec vous ?

— Sans doute, c'est un Français, un grand ami de notre peuple.

— Alors tout va bien. »

Et ils se remirent à chanter. Ils craignaient qu'un Allemand ne les dénonçât aux grands chefs pour avoir exhalé leur juvénile exubérance dans une autre langue que l'idiome officiel de l'armée.

Partout la terreur planait sur ces pauvres Slaves. A Agram, les fonctions de ban, ou viceroi, étaient alors occupées par un certain baron Rauch, l'âme damnée du dualisme germano-

magyar. Une réunion d'étudiants serbes, TOmladina, avait eu lieu à Belgrade pendant mon séjour. Le ban Rauch avait rigoureusement défendu aux jeunes Croates d'y assister. Un d'eux avait adressé à l'Omladina un télégramme qui commençait ainsi : « Une noire fumée nous couvre et nous empêche devenir. » Toute l'assemblée comprit l'allusion et éclata de rire : on sait que Rauch, en allemand, veut dire fumée.

De Vinkovci je gagnai en voiture Diakovo.

La résidence de l'illustre prélat m'apparut sous l'aspect d'un grand village poudreux. Sur la chaussée, les roues de ma voiture enfonçaient jusqu'au moyeu dans une poussière sèche qui' aveuglait les yeux, obstruait le nez et les oreilles, affolait le cocher et l'attelage. L'évêque commençait seulement à construire la cathédrale à laquelle son nom restera attaché. Son palais était une immense bâtisse sans style et sans grâce ; il y avait réuni une belle galerie de tableaux, qu'il a offerte depuis à la ville d'Agram. S'il n'avait eu que des ambitions mondaines, s'il avait songé uniquement à plaire aux puissances laïques, à l'empereur et au ministère hongrois, l'évêque aurait pu échanger

le siège de Diakovo contre Tarchidiocèse d'Agram, qui assuré généralement à son titulaire un chapeau de cardinal. Mais il tenait avant tout à servir son peuple ; il menait dans son palais rustique la vie d'un gentilhomme fermier, très occupé à mettre en valeur ses forêts, ses fermes, ses haras, ses bergeries, et les vastes revenus de cette exploitation rurale étaient uniquement employés à des œuvres nationales, religieuses ou patriotiques.

Une grande déception m'attendait en arrivant au palais. Au lieu du maître de maison si cordial, si aiBFable, si paternel, je vis arriver son secrétaire.

« Monseigneur est en retraite, me dit-il, il ne peut voir ni recevoir personne. Il m'a chargé de vous faire les honneurs de sa demeure. »

Force était de faire contre fortune bon cœur. Je pris possession de la chambre qui m'était destinée. Un cheval de selle fut mis à ma disposition et je passai la journée à vagabonder sur les routes poudreuses de Diakovo et des environs. Le soir, je soiipai mélancoliquement avec le médecin et le secrétaire. Vers neuf heures, Tévêque vint me voir un instant inco-

gnito, en rupture de ban, et m'invita à disposer librement de son écurie et de sa bibliothèque. Des jésuites étrangers étaient venus prêcher une retraite au séminaire et le pasteur devait donner à son troupeau l'exemple de la mortification. Certains laïques, — mauvaises langues, évidemment, — prétendaient que les susdits jésuites étaient tout simplement des espions déguisés, chargés d'observer les faits et gestes du prélat, et de les rapporter à Budapest.

Quoi qu'il en soit, au bout de trois jours la captivité de l'évêque cessa. Les exercitia avaient pris fin. Ils se terminèrent par un grand dîner que l'évêque offrit aux missionnaires. J'étais, s'il m'en souvient bien, le seul laïque admis à figurer parmi tant de lumières de l'église. La conversation avait lieu en latin. On m'appelait Illustritas tua ou Clarissime domine ; je répondais par Rêver endissime ou Colendissime domine. Où le latin de cuisine serait-il mieux venu qu'à table ! En ces pays lointains, le latin est encore langue vivante parmi les gens d'église. L'élégance cicéronienne avec laquelle le maniait Mgr Strossmayer a été pour beaucoup dans les succès oratoires qu'il obtint depuis au concile de Rome, en 1869.

La retraite finie, le prélat redevenu libre put me consacrer quelques heures et je jouis pleinement du commerce de cette noble intelligence. Il vivait uniquement pour Téglise et pour son peuple, — sve za vjeru i za domoviniiy tout pour la foi et la patrie, disait sa devise — mais à côté de la petite nation croate, qu'il aimait passionnément, il donnait dans ses affections la première place à la race slave ; il rêvait l'union des deux églises catholique et orthodoxe, la réconciliation des Russes et des Polonais, Tafifranchissement des Slaves de Turquie, la justice enfin rendue à tous les Slaves dans un état autrichien franchement fédératif. Tel était le programme que nous devions défendre dans la revue que nous méditions de fonder à Paris. Il répondait, il répond encore aujourd'hui à toutes mes aspirations.

Quand verrons-nous une Europe où, suivant le mot dePEcriture, la justice et la paix se seront enfin embrassées?

Ame généreuse, vibrante, Tévêque ressentait cruellement comme une offense personnelle toutes les injures faites à son peuple et à sa race. Un matin, je le vis arriver dans ma chambre, les larmes aux yeux, tout ému.

a Tenez, mon ami, me dit-il, voilà ce que les Polonais écrivent de nous à Paris. »

Il tenait à la main le numéro de la Revue des Deux-Mondes du 1" septembre 1867. Cette revue renfermait un article intitulé Le Congrès de Moscou et ta propagande pansl'aviste .

L'article était dû à la plume d'un homme de grand talent, qui passait à tort ou à raison pour être le porte-voix de Thôtel Lambert, M. Julian Klaczko.

Néophyte ardent de la nationalité polonaise, ee publiciste éminent, qui avait débuté naguère par des écrits en hébreu et en allemand *, jouissait alors d'une autorité considérable. La Revue des Deux-Mondes, inféodée à Témigration, n'était pas en état de comprendre qu'un Polonais ne pouvait être assez désintéressé pour renseigner exactement le public français sur le caractère véritable des relations des Russes et des Slaves non polonais. Je viens de relire cet article. Ce n'était pas seulement un réquisitoire contre la Russie, — toutes les armes sont bonnes contre l'ennemi, — c'était aussi

1. Dodajun Vislœ. Sylloge hebraicorum cannhium aique narratiOïiMwi (Leipzig, 1843). — Die Deutschen Hegemonen. Offenes Sendschreiben an G. Gervinus. Berlin, 1849. L'Iiôtel Lambert était la résidence du prince" Gzartoryski.

un pamphlet venimeux et maladroit contre tous les Slaves suspects de sympathie pour la Russie. L'auteur oubliait que la politique ne peut pas uniquement se régler sur les intérêts d'un peuple malheureux, que ses compatriotes, si chrétiens qu'ils fussent, n'avaient point dédaigné de s'allier à TOsmanli ou de se mettre à son service pour maintenir dans l'obéissance les chrétiens balkaniques. Le pamphlet de M. Klaczko provoqua de terribles rancunes; j'en recueillis l'écho non seulement à Diakovo, mais encore à Vienne, à Prague et dans la presse des Slaves autrichiens. A mon retour à Paris, je me fis l'interprète de mes amis slaves dans un article sur Agram et les Croates qui a été réimprimé dans les deux éditions du Monde slave \ Le patriotisme des émigrés était alors d'une farouche intransigeance.

« Vous avez commis une mauvaise action, me dit mon vieux professeur Alexandre Chodzko. »

Ma conscience, je dois le dire, ne me reprochait absolument rien.

Tout cela est fort loin de nous. Mais, au lieu

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