‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 7 sur 32 · UN MISÉRABLE ROI · texte numérisé non relu

UN MISÉRABLE ROI

Tout le monde comprit l'allusion.

Au moment où j'arrivai à Prague (avril 1871), nos soldats, prisonniers deguerre, étaient

encore retenus en Allemagne. Mais la surveillance s'était un peu relâchée et ceux qui résidaient près des frontières autrichiennes profitaient de toutes les occasions pour s'échapper. Ils arrivaient en Bohême, très étonnés de trouver des gens qui ne parlaient point Tallemand, qui, à Taspect de leurs uniformes déchirés, poussaient des cris enthousiastes dans une langue inconnue, les invitaient à leur table, leur jouaient la Marseillaise^ faisaient des collectes en leur faveur et leur payaient les frais de route jusqu'à Prague. Arrivés dans cette ville, ils demandaient le consulat de France. On leur répondait qu'il n'y en avait pas — il n'a été institué qu'en 1897 — mais qu'il se publiait un journal français dont le rédacteur était leur compatriote. Ils venaient à mon bureau, et, naturellement, je les recevais de mon mieux. Ils me racontaient d'étranges aventures. Celui-ci s'était évadé d'Erfurt et était parvenu jusqu'aux frontières de Bohême en se cachant dans les bois, le jour, en se guidant, la nuit, sur les étoiles. Cet autre arrivait de Dresde : une grande dame russe s'était intéressée à lui et lui avait fait passer la frontière en le donnant pour son valet de chambre. Cet autre avait été

interné à Anhalt; il avait fait la conquête d'une servante d'auberge qu'jl laissait enceinte de ses œuvres; elle lui avait procuré des vêtements civils, de l'argent et le poursuivait jusqu'en Bohême des lettres les plus tendres :

« Fais-moi savoir quand tu seras rentré à Paris, je viendrai te retrouver, nous nous marierons, nous achèterons un fonds de marchand de vin et nous vivrons heureux. » Le troupier, auquel je traduisais ces tendres propos, haussait les épaules, riait dans sa barbe et paraissait peu disposé à prendre au sérieux les serments échangés naguère dans la brasserie d'Anhalt.

Un grand diable d'artilleur se trouvait pour la seconde fois à Prague. Soldat de l'armée de Metz, il s'était évadé en novembre, de je ne sais quelle forteresse ; bien accueilli en Bohème, expédié à Vienne, rapatrié par l'ambassade, il était rentré en France et .avait été incorporé h l'armée de Garibaldi. A la bataille de Dijon il était de nouveau tombé aux mains des Allemands. Interné en Silésie il s'était encore échappé : « Tenez, me dit-il tout à coup en me montrant une darae qui passait de l'autre côté de la rue, la première fois que je suis venu ici cette personne m'a donné deux florins. » Je

connaissais précisément la charitable dame.- Je lui présentai mon protégé qui fut, cette fois encore, l'objet de ses libéralités.

Un matin je vis arriver un individu vêtu en civil, assez propre, qui se présenta, lui aussi, comme un prisonnier de guerre évadé. A ma grande surprise, il m'interpella, non pas en français, mais en allemand, et qui pis est, avec l'accent autrichien.

« Parlez français, lui dis-je.

— Je ne sais pas le français. »

Je le dévisageai un instant, et, brusquement, au moment oîi il s'y attendait le moins, je lui décochai une question en langue tchèque. Il me répondit dans la même langue.

« Pourquoi me raconter que vous êtes Français, puisque vous êtes Tchèque ?

— Je vais vous expliquer. Monsieur le professeur, c'est très simple. Au mois de juillet dernier, j'étais ouvrier brasseur en Alsace, à Haguenau. Je n'aime pas les Allemands. Quand j'ai vu passer les régiments français, je n'ai pas pu y tenir ; je me suis engagé.

— C'est fort bien. Si vous avez servi sous nos drapeaux, je suis tout prêt à vous traiter comme un compatriote. Permeltez-moi seule-

ment de vous demander quelques renseignements. Dans quel régiment avez-vous servi?

— Je ne peux pas me rappeler le numéro.

— Ah ! et comment s'appelait votre colonel?

— Je ne l'ai jamais su.

— Votre capitaine?

— Je rignore.

— Votre sergent, votre caporal ? »

Même réponse.

« Où avez-vous été fait prisonnier?

— Sous Metz.

— Pendant le blocus on a eu le temps de vous établir un livret militaire. L'avez-vous conservé ?

— Je n'en ai jamais eu.

— D'où vous êtes- vous évadé ?

— De Dresde. »

Et, à l'appui de son dire, le naïf aventurier tira de sa poche un billet graisseux de troisième classe. Ce billet porlaitla mention Roudnice-Praha, Roudnitz-Prag. Roudnice est une petite ville de cinq ou six mille habitants, sur la ligne de chemin de fer Dresde- Prague, à vingt kilomètres environ de cette ville.

« Ce billet me prouve que vous venez de Roudnice, rien de plus.

— Je me suis arrêté à Roudnice en venant de Dresde.

— Pardon, si vous venez de Roudnice, vous avez dû remettre ce billet en arrivant à Prague. Comment se fait-il que vous Tayez conservé?

— Je m'ennuyais en chemin de fer; à la dernière station j'ai sacrifié la fin du trajet et je suis venu à pied jusqu'ici.

— Vraiment! Connaissez-vous ici quelques personnes qui puissent me donner des renseignements sur vous? »

Il me cita quelques noms d'hommes publics qu'il connaissait évidemment par les journaux.

« Eh bien, apportez-moi un mot de quelqu'un de ces messieurs. Je verrai ce que je pourrai faire pour vous. »

Le gaillard s'en alla fort penaud et je ne le revis plus.

Ce n'était pas seulement par leurs bons procédés envers nos fugitifs que les Tchèques témoignaient de leurs sympathies pour notre pays. Ils la manifestaient aussi dans le domaine scientifique. Un jour les journaux annoncèrent

qu'une thèse de doctorat en droit allait être soutenue à l'Université par un Allemand de Reichenberg. En dehors de la thèse elle-même, il devait défendre un certain nombre de propositions choisies par lui et indiquées d'avance. Parmi ces propositions figurait celle-ci :

C'est à bon droit, de jure, que TAlsace-Lorraine a été réannexée à l'Empire germanique.

Le candidat devait disputer contre tout venant. Aucun Allemand bien entendu ne se présenta pour argumenter contre lui. Mais un Tchèque se leva, c'était le D' Toman, publiciste et député. Dans un langage énergique il revendiqua le droit des peuples à disposer d'euxmêmes et flétrit l'immoralité de la conquête.

Ainsi le conflit des deux nations, en Bohême, se retrouvait même dans les régions sereines de la science juridique.

La chute du ministère Hohenwart, l'échec de la politique fédéraliste avaient un peu découragé les patrons de la Correspondance slave. Ils commençaient à n'avoir plus foi dans leur cause. D'ailleurs, l'ordre était rétabli en France grâce à la sagesse et à l'énergie de M. Thiers, qui, soit dit en passant, attend encore le monument destiné à transmettre à la postérité le

témoignage de notre reconnaissance Je n'avais pas rintention.de continuer à vivre à l'étranger, même dans un pays qui était pour moi une seconde patrie. Au mois de décembre, je quittai Prague et retournai à Paris. Je restais collaborateur de la Correspondance slave ;

comme directeur, j'étais remplacé par un

Allemand qui se disait. très slavophile, mais qui, m'assure-t-on, avait écrit des romans où il exaltait Tunité germanique. Les petits peuples ne se laissent que trop aisément duper par ceux qui affectent de s'intéresser à eux.

En prenant la direction de ce journal destiné à éclairer la France sur les intérêts slaves et leur solidarité avec les nôtres, j'avais eu la curiosité de consulter la liste de ses abonnés. En tète figurait la chancellerie de M. de Bismarck. En revanche, notre ministère des Affaires étrangères n'avait jamais compté parmi les souscripteurs. Je m'empressai de faire remarquer cette anomalie à M. de Rémusal, alors ministre des Affaires étrangères, qui répara — mais un peu tard — l'oubli de ses prédécesseurs. Ce petit fait en dit beaucoup sur les ignorances et les légèretés de la diplomatie

impériale.

Rentré à Paris, je repris mes études et mes travaux tout en collaborant à la Correspondance slave et à divers recueils. Le nouveau régime avait supprimé les cours annexes de la Sorbonne institués par M. Duruy, où j'enseignais naguère, et ne les iavait pas encore remplacés par les cours complémentaires, ou les conférences, qui ont été établis depuis. M. Jules Simon était alors titulaire du ministère de rinstruction publique ; le secrétaire général de son' département était M. Saint-René Taillandier. Il s'intéressait à mes travaux, il avait quelque peu étudié les pays slaves à travers la littérature allemande, notamment la Bohème et la Russie. Je lui demandai de m'aider à obtenir une mission scientifique en Russie. Il s'entremit obligeamment auprès du ministre, mais il désirait que ma requête fût appuyée par quelque personnage politique. Je songeai immédiatement à Henri Martin. C'était Thonneur, le patriotisme et la loyauté personnifiés. Sous l'Empire, il s'était passionné pour la cause polonaise: sous l'influence de certains publicistes polonais, il en était arrivé à s'imaginer que les Russes n'étaient ni des Indo-Européens, ni des Européens, mais des Touraniens, et qu'il

fallait fonder en dehors d'eux une fédération aryenne. Il avait exposé ses théories dans un livre bien oublié aujourd'hui : la Russie et F Europe (Paris, Fume, 1866). J'avais toujours refusé de m'associer à ces rêveries soi-disant ethnographiques. Henri Martin savait que je ne partageais pas ses convictions sur le prétendu Touranisme des Russes. Mais il sentait fort bien qu'il n'avait et ne pouvait avoir sur le problème russe aucune opinion, vraiment scientifique, et qu'il s'était borné à répéter les assertions de Polonais qui n'étaient pas précisément désintéressés dans la question. Il était profondément patriote. Il comprenait que la France était isolée dans le monde, que les événements avaient donné un terrible démenti à son rêve idyllique d'une fédération européenne et anti-moscovite. Ce n'était plus le Moscovite qui était l'ennemi maintenant, c'était le Teuton. Il me recommanda chaleureusement an ministre, la mission fut accordée. Elle avait officiellement pour objet d'aller constater l'état des études d'histoire et d'archéologie slaves en Russie. Une somme considérable eu égard à l'état de nos finances — cinq mille francs — était mise à ma disposition.

M. Jules Simon me (jonna une lettre de recommandation très chaleureuse pour son ami le général Le Flô qui occupait alors l'ambassade de France à Pétersbourg. M. de Rémusat me remit un passeport diplomatique, et sans me confier aucune espèce de mission, même officieuse, il m'invita à observer tous les faits politiques et sociaux qui pouvaient intéresser son département et à lui en rendre compte à mon retour. Noufs étions au mois de mai 1872. Mes malles étaient bouclées, mon départ imminent lorsque je reçus une dépêche de M. Jules Simon qui me mandait à Versailles oîi était alors le siège du gouvernement.. Je m'y rendis sans tarder. Le ministre me reçut d'un air préoccupé :

« Monsieur, me dit il, je vous ai accordé une mission en Russie ; elle m'a valu hier au Conseil des ministres une interpellation très vive de M. Thiers : « Comment, m'a-t-il demandé, « vous envoyez M. Léger en Russie? Vous ne « savez donc pas que c'est un agent de l'émi- « gration polonaise ! »

Ici je suis obligé d'ouvrir une parenthèse et de remonter à quatre années en arrière. En 1868, à la suite de circonstances qu'il serait

trop long de rappeler en ce moment, j'avais réussi à faire venir à Paris Tun des hommes les plus considérables du parti national tchèque et à le mettre en rapport direct avec Napoléon ni. C'était M. Rieger, dont la Bohême déplore la perte récente. Cet homme éminent avaijt essayé de faire comprendre à Tempereur et à son entourage l'appui que les Slaves pourraient donner à la France en cas de lutte avec rAUemagne. Il avait été reçu chez M"™® Cornu qui était la sœur de lait de l'Empereur et qui passait pour être son Egérie. Il m'avait désigné à elle comme l'un des hommes qui pouvaient le mieux éclairer nos hommes politiques sur les intérêts réciproques de la France et des . pays slaves. « M. Léger, s'était écrié M"™® Cornu en tressautant sur son fauteuil, mais vous ne savez donc pas que c'est un panslaviste, un agent russe. » L'entourage de Napoléon 111 .était en rapport intime avec des Polonais qui flétrissaient indistinctement du nom de vendu, de Moskal, d'agent russe quiconque n'acceptait pas aveuglément leurs théories politiques, quiconque s'intéressait à une autre nationalité que la leur. Tant que je m'étais contenté d'étudier uniquement le polonais et de répéter les for-

mules de... ski, ou de... ko, j'étais un jeune homme de génie; du jour où je m'étais avisé de m'occuper des Tchèques, des Serbes, des Bulgares et des Moscovites, j'étais un vendu, un renégat, un agent russe !

Je racontai cet épisode à M. Jules Simon. Je lui expliquai que, pour étudier des langues, il est indispensable de fréquenter ceux qui les parlent, que si j'avais été en rapport avec des membres de l'émigration, je l'étais aussi avec les représentants politiques et littéraires des Tchèques, des Croates, des Serbes, que, si j'étais membre de la Société d'Histoire et de Liittérature polonaises de Paris, je l'étais également de la Société royale des sciences de Prague, de la Société ^des sciences de Belgrade, de l'Académie sud-slave d'Agram, de la Matiça serbe de Novi-Sad, que je n'avais encore que des relations épistolaires , avec les • savants russes, que si je voulais aller en Russie, c'était précisément pour développer ces relations, pour observer sur place un grand pays dont nous avions besoin et qu'il était impossible d'étudier du fond d'un cabinet.

M. Jules Simon se déclara convaincu par mes arguments : « Soit, dit-il, j'expliquerai tout

cela au président : mais vous connaissez son caractère, vous savez qu'il aime à tout contrôler par lui-même ; il sera enchanté de vous entendre plaider votre cause. Présentez-vous demain matin à son cabinet. »

Je n'étais pas sans quelque inquiétude. Dans la préface d'un volume publié en 1867 *, j'avais pris à partie M. Thiers à propos de discours prononcés en 1866 lors du conflit entre l'Allemagne et l'Autriche. Il avait prétendu que l'Autriche comptait quinze millions d'Allemands : c'était une grosse erreur. Je l'avais vertement relevée, j'avais raison. Mais les vieillards n'aiment pas que les jeunes gens aient raison contre eux et dans un discours prononcé vers la fin de 1867, M. Thiers avait décoché une phrase violente contre des écrivains à peine échappés du collège qui osent faire la leçon à des hommes d'État blanchis sous le harnais.

J'avais pris ces paroles pour mon compte. Je me flattais peut-être. Quoi qu'il en fût, je me présentai le lendemain matin à huit heures au cabinet du président. Il aimait les audiences matinales. Il reçut pendant trois heures de

i. La Bohême historique, pittoresque et littéraire. Librairie internationale, in-8.

suite toute espèce de très grands personnages et je fus oublié dans Tantichambre. Le lendemain matin je crus toucher au but : M. Thiers reconduisait un visiteur. 11 m'aperçut :

c( Qui ôtes-vous? dit-il.

— Je suis M. Léger et je viens de la part de M. Jules Simon.

— Oui, je sais ; mais je n'ai pas le temps de vous recevoir aujourd'hui. Revenez demain.

— Je vous demande bien pardon, Monsieur le président, c'est que je suis à la veille de mon départ ; je suis fort occupé.

— Et moi, croyez-vous que je n'ai rien à faire? »

Je quittai M. Thiers sur ces paroles et je ne retournai plus à Versailles.

Je partis de Paris le 25 mai 1872 : deux jours après je me retrouvais à Prfîgue. Je constatai avec joie les sentiments de sympathie et de surprise qu'inspirait à mes amis de Bohême le relèvement si rapide de notre pays. Un détail les étonnait particulièrement. C'était qu'un Etat si rudement éprouvé pût encore trouver dans ses finances des ressources pour des missions purement scientifiques.

De Prague, je me rendis à Varsovie. C'était la première fois que je mettais les pieds sur le sol de celte Pologne dont les malheurs avaient passionné ma jeunesse et éveillé pour la première fois ma curiosité. Hélas ! ce qui m'attendait à la frontière ce n'étaient pas les chevaliers de Sobieski, ce n'étaient pas non plus des martyrs portant d^s palmes. Celaient des Juifs sordides, en casquettes graisseuses, en longs caftans, prêts à toules les besognes, courtiers, changeurs, facteurs, commissionnaires, proxénètes. Je devais les retrouver partout sur le sol de Tancienne Pologne à Grodno, à Vilna, à Gniezno, à Brzesc Litowski (ou Brest Litovsk), à Kiev, à Berdvtchev. Ces villes dont les noms m'étaient si familiers depuis dix ans, je les avais crues polonaises ; je les trouvais israélites. Mais ces Israélites, étaient-ils, comme on me le racontait dans l'émigration, des Polonais de la religion mosaïque, un peuple sui generis, ou tout simplement des candidats éventuels à la nationalité russe ? Je ne savais encore. C'est la dernière hypothèse qui s'est réalisée. Je reçois chaque année la visite d'Israélites originaires de l'ancienne Pologne. Tous se présentent comme Russes. Il est vrai que la Russie est à

la mode. Il y a quarante ans les pères de ces néophyles russes, quand ils échouaient en Occident, se disaient volontiers Polonais. Beaucoup de ces Russes sont d'ailleurs tout prêts à devenir citoyens, et si nous le voulons bien, fonctionnaires français. L'un d'entre eux s'est présenté chez moi dernièrement. Il ne savait pas encore un mot de notre langue et il m'a demandé dans combien de temps il pourrait être nommé chez nous juge de paix.

Varsovie ! Comme ce nom vers 1862 ou 63 avait fait palpiter nos cœurs ? J'y arrivais dans un sentiment de recueillement et de respect ; ma première soirée à l'Hôtel de., fut un amer désenchantement. J'y trouvai des mœurs de maison publique que je n'avais encore constatées qu'en Hongrie. mes illusions !

Quelque temps auparavant mon illustre ami rhistorien Palacky me racontait ses impressions d'un séjour dans la Pologne russe : « Quand j'ai vu, me disait-il, les inscriptions en langue russe partout obligatoires à côté des textes polonais, le cœur m'a saigné. » Moi aussi je partageais cette douloureuse impression*.

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