‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 8 sur 32 · Les Russes de bonne foi reconnaissent eux-mêmes ce · texte numérisé non relu

Les Russes de bonne foi reconnaissent eux-mêmes ce

Je n'avais pas cessé de lutter pour rémancipation des Slaves et de leur langue en Bohème, en Croatie, en Bulgarie. Ce n'était pas pour renier mes doctrines en Pologne. Je n'admets pas qu'un idiome national, dans un pays où il est parlé par la majorité, soit l'objet de mesures restrictives ou vexatoires. Les procédés des Russes me semblaient d'autant plus douloureux qu'ils me rappelaient ceux des Prussiens dans notre Alsace-Lorraine.

Je n'oubliais point d'ailleurs les appréhensions de M. Thiers. Je ne passai que deux jours à Varsovie, incognito, me réservant de m'y arrêter plus longuement à mon retour. Je ne rendis visite qu'à une seule famille polonaise.

Le chef de cette famille était un savant distingué, directeur d'un grand établissement d'éducation, mon confrère à la Société de linguistique, M. P... 11 m'accueillit cordialement, me présenta à sa femme et à sa fille. Quelque réserve que je me fusse imposée, la conversation finit par dévier sur la situation actuelle des Polonais, et sur leurs rapports avec les maîtres

qu'il y a d'anormal dans leur façon d'agir. Voyez dans mon Monde slave, 1" série (Paris, Hachette, 1897), p. 328-329, mon Éltude sur l'expansion des langues slaves.

de leur patrie. Mon hôte, fonctionnaire, homme d'expérience, se monlfait naturellement très réservé. Mais sa fille ne put se contraindre devant un étranger qu'elle savait ami de ses compatriotes. Elle donna un libre cours à sa patriotique douleur. Je la comprenais d'autant mieux que mon pays était encore en ce moment même mutilé et sous Tétreinte de Fétranger, mais, hélas ? je ne voyais actuellement ni pour la France, ni pour la Pologne aucune possibilité d'échapper à leur cruelle destinée. Le mieux était donc de se résigner et de se réserver l'avenir. Cet avenir il ne fallait pas le rêver trop grandiose : la Pologne de Sobieski étendant sa domination de la mer à la mer sur des millions de sujets non Polonais était aussi i-mpossible à reconstituer que l'empire de Napoléon.

Le lendemain de cette conversation, j'assistai dans les rues de Varsovie à la procession de la Fête-Dieu et je constatai que l'autocratie du tsarisme est parfois moins intolérante que celle de' nos Jacobins. La pompe catholique se déployait librement sous l'œil de la police russe, dans cette ville où le gouvernement s'efforce de multiplier les sanctuaires orthodoxes. Beaii sujet de méditations pour ceux de nos sectaires

qui se croient libéraux. Je vis aussi se' dérouler SOUS mes yeux les funérailles du célèbre musicien Moniuszko ; il est moins connu que Chopin ; en Pologne il est presque aussi populaire. Ce fut une grandiose manifestation : Torchestre de rOpéra suivait le cercueil et jouait la Marche funèbre de Chopin. Cinquante mille personnes, de toute condition accompagnèrent au cimetière les restes de Tartiste national. Toute occasion est bonne aux peuples vaincus pour manifester leurs sentiments. Les funérailles de Moniuszko étaient certainement beaucoup plus grandioses à Varsovie que ne Teussent été à Paris celles d'un musicien de même valeur.

J'avais hâte d'arriver à Moscou. De Varsovie, je m'y rendis d'un seul trait. Pendant une halte d'une detoi-heure à la gare de Smolensk, je fus témoin et acteur d'un épisode qui me permit d'apprécier dans toute sa profondeur la naïveté de certains Slaves panslavistes occidentaux.

Je me promenais dans Je hall en attendant ' •le départ du train, lorsque mon attention fut attirée sur une altercation assez vive qui s'était produite entre un voyageur et l'employé pré-

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posé à la vente des billets. Le voyageur criait très fort dans une langue qui n'était pas du russe, mais qui avait évidemment quelque parenté avec lui. Je prêtai Toreille et je m'aperçus que c'était du slovaque. Avoir la prétention de se faire comprendre en slovaque à Smolensk, c'est comme si l'on voulait parler portugais à Commercy.

« Faites-moi donner ma malle qui est restée à la consigne et délivrez-moi un billet de troisième classe pour Moscou, hurlait le Slovaque.

— Parlez russe si vous voulez qu'on vous entende, répliquait l'employé. »

Le Slovaque recommençait sa litanie:

« Voulez-vous, oui ou non, parler russe?

répondait le préposé. »

A la fin, exaspéré, il ferma brusquement son guichet au nez du Slovaque tout déconfît.

« C'est abominable, vociférait le pauvre diable en son jargon. Je suis venu chez mes

frères slaves ; ils refusent de m'entendre et, —

montrant le guichet d'un geste furieux, — ils me ferment la porte. »

Je m'approchai de lui : « Calmez-vous, lui dis-je en bon tchèque (les Slovaques entendent le tchèque comme les Wallons ou les Picards

entendent le français). Un employé russe n'est pas tenu de savoir notre langue. Je vais vous servir d'interprète. »

Je frappai discrètement au guichet, exposai au préposé la requête du voyageur. Une minute après il avait sa malle et son billet. Sa joie était sans bornes.

« Que je suis heureux d'avoir enfin rencontré un frère slave qui me comprend I Vous êtes sans doute de Prague ?

— Un peu plus loin vers TOuest.

— Alors vous êtes de Beraun ?

— Non.

— De Rokicany?

— Non.

— De Domazlice ?

— Non plus.

— : Mais au delà de Domazlice, il n'y a plus que des Allemands. Vous n'êtes pourtant pas Allemand ?

— Je n'ai aucune envie de l'être. Je suis Français et Parisien.

— Vous êtes de Paris ! Ah ! c'est trop fort ! — et notre homme se mit à agiter les bras avec désespoir. C'est trop fort! Je suis venu ici, en Russie, chez mes frères slaves. En voilà

un — il montrait le guichet avec^ fureur — qui fait semblant de. ne pas me comprendre. En voici un autre qui me comprend, qui rougit d'être mon frère, qui me raconte qu'il est Parisien. Comme si un Parisien avait jamais parlé le russe et le tchèque ! Je ne suis qu'un pauvre fondeur de cloches (il se rendait à Moscou pour exposer ses produits), mais je ne permettrai pas qu'on se moque ainsi de moi. »

El il me tourna le dos, et, quand nous nouô retrouvâmes aux stations, il affecta de ne pas me voir. Je fus mal récompensé de mon obligeance et de mes petits talents de polyglotte. J'arrivai à Moscou le 6 juin 1-872. La Russie célébrait cette année le deux centième anniversaire de la naissance de Pierre le Grand. A cette occasion, une exposition avait été organisée à Moscou. Un pavillon spécial était consacré à la mémoire du tsar réformateur : la plupart de ses reliques y étaient réunies : son canot, Vaieul de la flotte russe, y occupait une place d'honneur. A la cérémonie d'inauguration une compagnie d'infanterie avait revêtu la tenue du xvu® siècle. A l'ombre des murailles du * Kremlin, sur lès rives sinueuses de la Moskva, l'exposition présentait un spectacle vraiment

merveilleux. Elle n'avait pas seulement un caractère historique ; la Russie contemporaine y était brillamment représentée. Je pus me rendre compte, du premier coup d'œîl, de ses progrès, de ses efforts constants et souvent heureux pour rivaliser avec les industries étrangères. Tout ce que je voyais n'avait rien de commun avec la barbarie moscovite, dont la (wresse parisienne* avait entretenu ma jeunesse. L'une des parties les plus intéressantes de cette exposition était celle qui était consacrée aux souvenirs du siège de Sébastopol. A côté de plans en relief, de dessins, de cartes, de croquis figuraient les glorieuses reliques des officiers russes morts en défendant leur pays. J'eus l'occasion de rencontrer dans cette section le général Le Flô, alors notre ambassadeur à Pétersbourg, et de me présenter à lui. 11 m'accueillit avec une extrême bienveillance et me pria de l'accompagner dans sa visite. Des officiers russes lui faisaient les honneurs de la section. Moins de vingt années s'étaient écoulées depuis les événements tragiques dont des mains pieuses avaient réuni ici les souvenirs. Le Flô, s'il avait été en service actif, aurait pu se trouver dans les rangs de l'armée assié-

géante. Il avait peut-être devant lui les fils de ceux qui auraient été ses adversaires. Ils lui expliquaient les épisodes de cette lutte héroïque avec une respectueuse courtoisie. Aucun sentiment de rancune, aucune goutte de fiel ne se mêlait à cet entretien chevaleresque. On eût cru vraiment qu'il s'agissait du siège de Troie commenté par des Académiciens. Je songeais à nos récents désastres et je me disais que dans un quart de siècle il serait impossible à nos officiers de faire à un général allemand les honneurs du siège de Paris, de Belfort ou de Verdun. Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette époque et je n'ai pas changé d'avis.

J'étais à Moscou au moment même où le gouvernement de M. Thiers réussit de façon si heureuse la colossale opération de l'emprunt des cinq milliards. L'impression fut très profonde en Russie. Les félicitations de mes amis émurent délicieusement mon patriotisme. Il n'était guère moins flatté de constater quelle opinion le peuple se faisait des Allemands.

Il les traitait habituellement de kolbasniki (charcutiers), sans doute à cause de leur amour pour la charcuterie et la choucroute.

A Moscou, j'avais trouvé dans le monde de

rUniversilé et dans le inonde des lettres les plus courtoises et les plus affectueuses relations. Les amitiés que j'ai nouées à cette époque lointaine durent encore aujourd'hui et se prolongent en quelque sorte sur les représentants de nouvelles générations. Parmi les hommes éminents qu'il m'a été donné de fréquenter alors je ne citerai que les morts : Bouslaev, Pogodine, Pisemsky.

Bouslaev, professeur à l'Université, était avant tout grammairien, philologue, archéologue. C'était la première fois qu'il rencontrait un Français en état de lire ses livres et de les apprécier et il en était singulièrement flatté. Que de bonnes soirées nous avons passées ensemble autour de son samovar hospitalier!

Toutes les fois qu'il constatait chez moi la connaissance de quelque fait historique ou philologique qu'il supposait que j'aurais dû ignorer, il appelait sa femme pour lui faire part de sa joie et de sa surprise : « Aniouta, Mousié Léger connaît ceci ; Mousié Léger a dit cela. » Il est venu quelques années après me rendre à Paris les visites que je lui avais faites à Moscou. La dernière fois que je suis retourné dans cette ville en 1897 il venait de quitter ce monde.

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Tout ensemble historien et publiciste, Pogodine était par excellence le représentant du vieil esprit moscovite. Il avait puissamment contribué à mettre en lumière l'histoire primitive de la Russie par des travaux aujourd'hui bien dépassés. Sans relâche sa plume -infatigable, depuis près d'un demi-siècle, avait combattu pour l'intégrité et la gloire de la patrie russe. Par plus d'un trait de caractère il me rappelait notre

Henri Martin, dont il était la bête noire, et qui lors des affaires de Pologne avait mené contre lui dans le Siècle une campagne acharnée. Pogodine avait réuni dans sa vaste maison, sur le Champ des Vierges, un véritable musée d'histoire russe. Le jour où l'on me présenta, il était en train de faire un modeste goûter de pain noir et de lait caillé qu'il m'invita à partager avec lui. Puis il me fit les honneurs de sa collection. Elle était surtout riche en manuscrits et en autographes. Unç galerie renfermait les bustes des principaux écrivains russes. Arrivé devant celui de Pouchkine, mon hôte ouvrit une petite armoire dissimulée dans le piédestal et en tira une relique précieuBe entre toutes, la redingote que portait le poète lorsqu'il fut tué. Il introduisit mon doigt dans le

trou qu'avait fait la balle. Il avait les larmes aux yeux et j'eus peine à contenir mon émotion. Le meurtrier était mon compatriote.

Quelques jours après cette visite, on me montra dans une allée de l'exposition un vieillard. Celait le Martynov qui, en 1842, avait tué Lermontov à Piatigorsk. Mon cœur se serra.

La littérature russe n'a vraiment pas eu de chance dans la première moitié du xix® siècle.

Lorsque, dix-neuf ans plus tard je suis revenu àMoscou pour l'inauguration du monument de Pouchkine, on avait organisé une exposition des reliques du poète. J'y cherchai en vain la redingote historique. Je m'informai et j'appris qu'elle avait été volée après la mort de Pogodine, et sansdoule vendue à quelque marchand d'habits. La redingote mortuaire du poète sur le dos de quelque malandrin ! Quelle misère !

J'ai souvent entendu dire que les Russes étaient plus durs que nous. C'est possibler. A coup sûr ils ont plus que nous le don des larmes. Quelques jours après ma rencontre avec Pogodine je visitais, en compagnie du poète Berg et de riiistorien Solovi.ev, le musée des armures. Nous arrivâmes devant le drapeau

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historique du prince Pojarsky, le sauveur de Moscou en 1612. Soloviev pria le poète d'improviser quelques vers, Berg s'y prêta de bonne grâce. Je ne me rappelle plus le texte de ses vers. Ce que je sais, c'est que Thislorien fondit en larmes et se jeta dans les bras du poète. A Paris on m'avait raconlé que les Russes n'avaient pas dans leur langue de mot pour exprimer l'idée de pairie et qu'ils ne savaient même point ce que c'était que la notion du patriotisme !

J'eus l'occasion de me lier tout particulièrement avec le romancier Pisemsky. 11 est moins connu en France que ses glorieux rivaux Gogol, Tourguenev, Tolstoï, Dostoïevsky. Mais il mérite une place d'honneur non loin d'eux. Pour moi je regrette que mon ami M. de Vogué l'ait complètement laissé de côté dans son livre sur le roman russe. Aucune de ses œuvres n'avait encore été traduite en français et il avait un vif désir d'être présenté à notre public. Il pensa que je pourrais peut-être l'introduire auprès de ces Athéniens de Paris dont il briguait les suffrages. Il me fit l'accueil le plus empressé ; il m'offrit toutes ses œuvres déjà parues, il m'invita à la lecture d'une comédie inédite. 11

était très lié avec Tourguenev ; mais autant Tourguenev était devenu Parisien, autant Pisemsky était resté Russe et Moscovite. Il ne parlait pas volontiers le français et je trouvais un charme inexprimable à sa conversation émaillée de boutades, d'anecdotes parfois très rabelaisiennes. En voici une qui me revient à la mémoire. Peut-être la re trouverai t-on ailleurs qu'en Russie :

Une bonne vieille octogénaire va à confesse.

Elle s'accuse de toutes sortes de péchés, notamment d'avoir trompé son mari avec un jeune homme.

« Comment, s'écrie le prêtre interloqué, à votre âge?

— Oh ! mais, il y a longtemps de cela, mon père ; il y a plus de cinquante ans.

— Alors, vous avez dû recevoir depuis longtemps l'absolution. Pourquoi reparler d'un péché pardonné ?

— Ah ! mon père, il est si agréable de s'en souvenir. »

Je n'avais rien remarqué d'extraordinaire chez Pisemsky lors de mon séjour à Moscou.

Quand je quittai cette ville pour me rendre à Saint-Pétersbourg, nous nous retrouvâmes par

hasard dans le môme coupé. Pendant le voyage je fus très surpris de certaines particularités qui, jusqu'alors, m'avaient échappé. Au moindre ralentissement de la machine, au moindre coup de silUet, l'écrivain était pris d'une terreur folle.

« Qu'avez- vous ? lui demandai-je.

— J'ai peur.

— Peur... de quoi?

— Je ne sais pas, j'ai peur de tout. Je suis un poltron fieffé. »

Quelques années plus tard, je le retrouvai k Paris. 11 logeait dans un hôtel du boulevard Saint-Michel et prenait ses repas dans sa chambre. Je l'invitai à venir dîner avec moi au restaurant.

« Je n'irai pas, me répondit-il d'un air effaré- Je n'irai pas. J'ai peur...

— Peur de quoi ?

— Des chiens ; chez vous il y a des gens qui mènent des chiens au restaurant. J'ai peur des chiens. »

Tourguenev me donna plus tard l'explication de ces phobies,

Pisemsky, comme plus d'un'deses confrères^ était un alcoolique. Dans sa jeunesse il s'était

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livré aux pires excès. Un jour, après avoir touché aux bureaux d'une revue le prix d'un roman grassement payé, il était rentré chez lui :

« Tiens, dit-il à sa femme, en lui remettant cinq cents roubles. Voilà de quoi faire aller le ménage. Moi je vais m'amuser. »

Et il disparut pendant cinq jours et cinq nuits. Le sixième, on le retrouva aux environs de Moscou dans un champ couvert de neige.

Il n'avait pour tout vêtement que ses bottes. Des paysans couraient après lui en criant :

(c Arrêtez-le! ».

Il ne put jamais expliquer aux siens comment il était arrivé en pareil état dans cette campagne glacée.

Vers la soixantaine il sentit sa santé gravement compromise ; il vint à Paris consulter Charcot, le médecin favori des névropathes et des alcooliques. 11 n'entendait pas assez le français pour s'entretenir directement avec lui.

Tourguenev servait d'interprète. Charcot examina longuement le patient et prit à part Tourguenev : « Le mal dont souffre votre ami, lui dit-il, n'est autre que l'alcoolisme. Dites-lui de ne plus boire que de l'eau et il pourra sinon

guérir complètement, du moins améliorer sa situation. »

Tourguenev transmit à son ami le diagnostic -et le traitement avec tous les ménagements possibles.

(c II a raison le... pourceau (svinia), répliqua d'un ton grognon Pisemsky, mais il n'aurait pas dû le dire... »

Lorsque je revis pour la troisième fois Pisemsky à Moscou, en 1880, un deuil terrible «'était appesanti sur lui. Il avait eu deux fils. L'un, à vingt ans, s'était tué, sans motif •connu, d'un coup de revolver. L'autre était devenu fou. J'avais rencontré ce jeune homme à Paris ; il se destinait à l'enseignement du -droit et suivit pendant un an les cours de notre Faculté. C'est à lui que j'ai dû le plaisir d'être présenté à Ivan Tourguenev qui, jusqu'à sa mort, m'a témoigné la plus bienveillante amitié.

Châtié si durement dans sa vieillesse, le pauvre Pisemsky faisait vraiment peine à voir. Sa douleur paternelle n'était pas compensée par la joie qu'il ressentait d'avoir enfin trouvé un excellent traducteur français dans la personne de M. Derély. Il me parla de cet iuter-

prête si longtemps désiré avec une véritable tendresse. Il aurait voulu l'attirer à Moscou, le remercier de vive voix. Il mourut sans que ce vœu eût été réalisé.

De tous les^pays européens, la Russie est à coup sûr le plus hospitalier. Les touristes se plaignent, non sans raison, de n'y point rencontrer ces cafés ou ces brasseries si nombreux en Occident où l'étranger peut observer les types indigènes et abriter son désœuvrement. Je suis de leur avis. Lors de ma dernière visite à Moscou, cette capitale, où vit un million d'hommes, possédait en tout et pour tout un' café qui n'eût été qu'un établissement de troisième ordre pour telle de nos villes de province. Ceux qui, comme moi, ont eu la bonne fortune de se voir ouvrir l'accès des familles, ont bien vite oublié ce léger grief. Le Russe ne connaît que le club ou le foyer, domestique.

Admis au club, vous y trouvez un chez soi confortable, un accueil courtois et cordial : admis dans la famille, vous y rencontrez une maîtresse de maison essentiellement gracieuse et hospitalière, une simplicité, un sans-gêne que vous chercheriez en vain dans les autres pays

d'Europe. En Allemagne, les hommes vont boire de la bière à la brasserie et les femmes prennent le café ensemble à la maison (Caffee Gesellschaft) ; chez nous les maris ont l'heure du cercle ou de Tapérilif et les femmes celle du five o'cloek. Eu Russie, le samovar groupe autour de son ventre rebondi les visiteurs des deux sexes ; le soir il est le plus souvent flanqué de pâtisseries, de viandes froides, de sandwichs, de fruits. Une invitation à venir prendre le thé, c'est en quelque sorte une invitation à souper. Le Russe aime à se coucher tard. Le thé commencé à huit heures du soir se prolonge aisément jusqu'à deux heures du matin.

La maîtresse de maison qui fait les honneurs du samovar, qui remplit les tasses, qui les lave elle-même dans un bol spécial, est généralement une femme cultivée qui a voyagé en Europe, qui connaît les langues étrangères, qui s'associe parfois aux travaux de son mari. Telle recopie ses manuscrits, telle autre gagne sa vie par des travaux littéraires, notamment des traductions, et contribue au bien-être de la maisonnée. Que de bonnes soirées j'ai ainsi passées à Moscou chez mon ami Alexis Veselovsky, professeur à l'Université, Tun des

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meilleurs moliéristes de l'étranger, et Tun des hommes les plus versés dans l'étude des littëratures !

Les Russes, quand ils viennent chez nous, s'étonnent un peu de ne pas trouver une hospitalité aussi accueillante. Nos maisons ne . s'ouvrent guère qu'une fois par semaine et avec un certain apparat. Nous avons de nombreuses occupations mondaines. Nous aimons à nous coucher de bonne heure. Nos femmes sont moins associées à la vie intellectuelle de • leurs maris. D'autre part, un étranger de distinction est un oiseau assez rare à Moscou ou même à Pélersbourg. Paris est l'auberge du monde, les visiteurs s'y succèdent sans relâche ; s'il nous fallait leur ouvrir à tous notre foyer, nos maisons et nos loisirs n'y suflBraient pas. Et puis, nous faisons la cuisine au gaz, nous n'avons pas de samovar et le thé sans samovar, ce n'est pas le thé familial. C'est une consommation quelconque distribuée sans grâce comme dans un fourneau économique. D'ailleurs, cette large manière de vivre qui offre tant de charmes pour l'étranger ne va pas sans quelques inconvénients. A trop boire dii thé, à trop discuter la nuit dans la fumée des

cigarettes, le cerveau se fatigue, les nerfs se détraquent. La Russie est peut-être de tous les pays européens celui où les maladies nerveuses sont les plus fréquentes et où les étrangers sont le plus disposés à les contracter. J'en ai constaté de douloureux exemples chez certains de mes élèves qui se sont trop plu à mener la vie russe.

Les touristes ne connaissent guère que les monuments, les promenades et les musées de Moscou*. Us n'ont guère Toccasion de visiter ses environs. Pendant Irois beaux mois d'été j'ai pu les parcourir en tous sens. Le Moscovite n'est guère marcheur. Il ne comprend pas que Ton s'aventure hors barrière sans le concours indispensable de l'izvoztchik'^ Grâce à la vigueur de mes jarrets j'ai pu savourer dans tous leurs détails les charmes du paysage russe.

Que d'impressions délicieuses, que d'exquis souvenirs m'ont laissés les datchas^ éparses sous les bouleaux du parc de Sokolniki, les

1. Pour ce qui concerne la ville de Moscou, je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur à la description que j'en ai donnée dans la collection des Yi\U8 à*Ari (librairie Laurens).

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