MA VISITE AU TOMBEAU D'HAMLET
AVANT-HIER, pendant la visite que nous avons faite à M. Mounet-Sully à l'hôtel « Le Roi de Danemark » nous avions bien promis au grand tragédien d'être son compagnon et son guide pour une excursion au tombeau de Hamlet, à Marienlyst, près de Elseneur, Hier, nous sommes donc arrivés à l'hôtel à lo heures du matin, juste pour voir le célèbre Français passer sa pelisse de loutre, et la toque de fourrure jusque sur les yeux (M. Mounet-Sully suppose probablement qu'il s'agit d'une expédition au pôle Nord), il monte en voiture.
Sa première question : « Où peut-on acheter des cigarettes françaises?» M. Mounet-Sully, comme la plupart des Français, est un passionné fumeur. En route, nous achetons un paquet de cigarettes, et, l'interprète de Hamlet, qui ne paraît pas très au courant de la monnaie danoise, tire de sa poche une vingtaine de billets de lo couronnes qu'il tend au marchand. Celui-ci ne prend qu'un billet et M. Mounet-Sully paraît tout étonné qu'on lui rende encore beaucoup de menue monnaie d'argent.
— Je voudrais bien aussi acheter un petit souvenir de Danemark, quelque chose de national, un encrier de porcelaine, par exemple.
— Alors, il nous faut aller là, demain. Et nous indiquons la fabrique royale de porcelaine.
— Comment s'appelle cette rue?
— Amagertoro. Pourrez-vous vous en souvenir?
— Jamais de la vie !
Pendant le reste du trajet, M. Mounet-Sully nous fait subir une petite interview au sujet de la représentation d'hier soir. Il paraît très satisfait lorsque nous lui racontons les nombreuses appréciations flatteuses de la presse. A la gare du Nord, un de nos collègues se joint à nous et nous montons dans un compartiment de i'* classe de l'express d'Elseneur. En voyant le confort du coupé, le grand tragédien ne laisse pas échapper l'occasion de diriger une petite attaque contre les chemins de fer français, bien connus pour leur manque de luxe. A la gare, nous achetons le dernier Figaro, et M. Mounet- Sully se met aussitôt à lire les nouvelles de Paris. 11 nous dit, en souriant, qu'il n'a pas vu depuis trois mois un journal français.
Le train passe à travers le paysage dénudé. Mais M. Mounet-Sully est plein d'admiration pour tout ce qu'il voit : les villas de « Charlottenlund », la forêt « Dyrehave », 1' « Ermitage » et le « Sund » avec l'île de «Ilveen».Il est cependant visiblement déçu de ne pas apercevoir la Suède, à cause du brouillard : « C'est curieux, dit-il, comme tous les pays se ressemblent. Même cette partie du Danemark me rappelle l'Amérique. Lorsque j'ai visité le Niagara et que je suis entré dans le petit bois de l'île qu entourent les cascades rugissantes, je me croyais au bois de Boulogne! C'étaient les mêmes