AU TOMBEAU D'HAMLET
arbres, la même végétation. Mais que le paysage danois est donc joli, et que c'est cultivé ! »
L'architecture de la gare d'Elseneur ne manque pas de faire impression sur le Français enthousiaste d'art :
« C'est un vrai petit château », s'écrie-t-il !
Nous traversons à pied les rues d'Elseneur.
« C'est très intéressant de voir une petite ville comme celle-là, dit Mounet-Sully . Toutes lesgrandes villes sont à peu près semblables. »
Et il considère les magasins. Au coin d'une rue, notre hôte célèbre remarque une affiche de théâtre. Il met son pince-nez et essaie de lire. On joue La Dame de chei Maxim si
« C'est merveilleux ! » s'écrie Mounet-Sully, tout étonné que cette pièce se joue à Elseneur.
« Du reste — ajoute t-il — je ne suis guère au courant des nouveautés théâtrales parisiennes. »
Nous continuons notre route. Tout à coup, M. Mounet-Sully s'arrête, nous prend le bras et dit : « Si vous m'abandonniez en ce moment, je me croirais perdu comme en une île déserte. »
A Marienlyst, où tout est fermé pendant l'hiver, l'inspecteur bien connu de l'établissement vient à nous et, guidés par lui, nous commençons notre promenade dans le nouveau « Hamlet Park ».
Nous montrons à M. Mounet-Sully l'emplacement 011 la statue de Hamlet, de M"^ Nielsine Petersen, sera érigée, et nous arrivons ensuite au vieux château dont le pur style Louis XVI émerveille le célèbre artiste.
Enfin, nous voici au tombeau de Hamlet, et c'est presque avec recueillement que Mounet-Sully s'approche du monceau de pierres. Il regarde longuement tous les détails, et dit :
« Ce n'est vraiment pas mal. C'est arrangé avec goût, pas du tout banal, et cela ne manque aucunement de caractère. »
Nous racontons au grand Français ce qui se rattache à l'origine préhistorique du monument qui cependant conservera de la valeur, parce que la légende et la tradition ont consacré cette place et parce que Sarah-Bernhardt, Rossi,et, à présent, l'illustre Mounet-Sully, y ont été en pèlerinage.
Avant de s'en aller, l'éminent interprète de Hamlet prend quelques reliques : un morceau de pierre du monument, des feuilles de lierre, et il cueille ensuite de ses propres mains quelques petites plantes qu'il enveloppe avec soin.
Nous descendons la petite colline, et Mounet- Sully s'écrie à plusieurs reprises:
« C'était excessivement intéressant. J'aurais beaucoup regretté d'avoir été en Danemark sans visiter le tombeau de Hamlet. »
Il se demande ensuite si, vraiment, Shakespeare a jamais été en Danemark ou s'il a recueilli la légende par le récit des voyageurs. Mais, comme en ce moment le déjeuner qui nous attend nous semble plus attrayant quetoutes les œuvres de Shakespeare, nous conduisons Mounet-Sully dans la petite maison de l'inspecteur, où le cuisinier du château a préparé un vrai déjeuner dînatoire national : le potage gras, un solide beefsteak aux oignons, du beurre, du fromage, le tout arrosé de vin de Bordeaux, d'eaude-vie et de bière (de la brasserie de Hamlet !)
Le déjeuner est excellent, un feu gai brûle dans le poêle, et c'est avec un bel appétit que Mounet- Sully et ses compagnons attaquent le beefsteak.
« Comme on est bien dans la patrie de Hamlet, écries, Mounet-Sully. Aujourd'hui je préfère un