AU TOMBEAU D'HAMLET
beefsteak à la danoise à un beefsteak à la française. On doit se conformer aux usages du pays où l'on se trouve. »
Le grand tragédien est d'une gaieté charmante et, levant son verre :
« Nin skaal. Din skaal. Aile vakreFlickorsskaal 1 » (A ma santé. A votre santé. A la santé de toutes ces jolies filles.)
Naturellement les Suédois n'ont pas manqué de faire apprendre cette phrase à M. Mounet-Sully qui, également, est tout ravi de pouvoir prononcer correctement le mot « Kjobenhavi' » Copenhague).
Il est joyeux comme un enfant lorsque l'inspecteur apporte quelques photographies du tombeau de Hamlet, de Marienlyst, etc., etc., et, sur une page du registre de l'établissement, le célèbre artiste écrit :
« C'est avec une profonde émotion que j'ai salué le monument de Hamlet et que j'ai parcouru les terrasses où le spectre de son père lui a fait entendre de si redoutables paroles de justice et de pardon. Je conserverai toujours dans mon cœur un doux souvenir de la cordiale petite fête qui nous a réunis à Marienlyst après la promenade du matin. »
MoUNET-SuLLY.
Elseneur, le 19 décembre 1899.
M. Mounet-Sully exige que nous mettions nos noms sur ce document historique qui sera détaché du registre, mis sous verre, encadré et placé dans un des salons du nouvel « Hôtel des étrangers » à Marienlyst,
Après que l'illustre tragédien a bu trois verres
MS souvenirs D'UN TRAGÉDIEN
d'eau glacée, nous allons faire une courte promenade dans le parc. Là, c'est principalement la « Source de Hamlet » qui intéresse notre hôte. 11 considère également la « Source dOphélie » avec la plus profonde dévotion. Nous lui racontons que plusieurs membres de la famille royale ont bu de l'eau de la source cet été. Le grand tragédien s'approche et suit l'exemple des augustes personnages. Nous montons ensuite en voiture et nous terminons notre expédition par une visite au château de Kronborg dont l'imposante beauté Renaissance excite l'admiration de Mounet-Sully. Nous visitons les batteries de la cour d'honneur, puis nous descendons dans la nuit profonde des casemates, précédés par un cicérone féminin qui tient à la main une torche fumeuse. Mounet-Sully se cramponne à notre bras et il lance de temps à autre, d'une voix éclatante, des exclamations répétées par l'écho sous les voûtes. Lorsque nous remontons, Mounet-Sully sécrie :
« Que c'est bon de revoir un peu de lumière ! »
Mais le jour baisse, il fait froid. Vite nous allons
à la gare et, dans le coupé, le Hamlet français goûte
quelques instants d'un repos bien nécessaire après
cette fatigante journée.
Du JOURNAL DANOIS « DaNNEBROG »
ao décembre x8qd.
APRÈS Shakespeare, Musset. .. Après le pourpoint noir d'Hamlet, je revêtis le veston du poète de la ISIilit d'Octobre. Puis je jouai Un Caprice. Il me fut agréable de reprendre cette pièce, la première que j'eusse jouée, la première avec laquelle j'avais paru devant le public, au petit théâtre d'élèves de la rue de la Tour-d'Auvergne...
Un Caprice est une des rares œuvres où il m'ait fallu revêtir le costume moderne. Cela me paraît ridicule de me montrer au public tel que je suis à la ville. Je ne fais qu'exprimer ici mon opinion toute personnelle. Ce n'est pas amusant. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un héros ou un monstre, Polyeucte ou Néron... Mettre mes mains dans les poches d'un veston ! J'aime mieux traîner l'épée diiernani, ou le
manteau d'Œdipe !... Le mo)'^en de faire de la vraie grandeur, en jaquette, ou en frac!... Je sais bien qu'on le peut, sans doute... Mais il faut que je le répète, et le confesse : Ça ne m'amuse pas.
J'ai joué en costume moderne /ca;î Je Thomnieray, Un Caprice, la Nuii d'Octobre, V Etrangère, et le Réveil, de Paul Hervieu. Dans cette dernière pièce, je jouai le prince Grégoire. Jamais je ne reçus autant de compliments que dans ce rôle.
— Enfin ! s'exclamait-on, un roi !... Il fallait que ce fût vous ! Quoi ! « Enibarbouillé » jusqu'ici dans les toges, les pourpoints, les épées, vous avez pu être si noble, si grand, si simple ! dans une redingote! Jamais vous n'avez rien fait de si beau !
J'étais exaspéré. En vérité, j'avais fait, me semblait-il, de plus grands efforts dans Néron, dans Polyeucte, dans le Cid...
En 1889, le 15 juin, mon frère Paul était engagé au Théâtre-Français, et débutait dans Don Salluste, le 15 juillet. Il venait del'Odéon.
Il devait d'abord être médecin. (Il le fut, au demeurant.) Mais il s'intéressait à tout ce qui touchait au théâtre, et particulièrement à son frère, qu'il aimait d'une affection inaltérable, affection qui lui était et lui est chèrement rendue. Un jour (je venais de débuter à la Comé-
die-Française), on organisa une représentation de charité au Théâtre de Versailles. On voulait jouer le dernier acte d'Androniaque, et l'on avait commencé à répéter. Mais il manquait un Pylade :
— Je vais demander à mon frère, dis-je.
Il avait déjà joué la comédie en amateur, au cercle des Hydropathes, dont il faisait partie.
Quand je lui demandai son concours, il ne dissimula pas sa joie.
Je lui fis travailler Pylade. Il le joua, et ma foi. fort bien.
Puis il se remit à ses études médicales. Il passait ses examens... quand il y pensait. Il me disait souvent :
— Présente-moi au directeur de TOdéon, La Rounat,je veux être comédien... La médecine m'embête.
— Termine tes études, lui disais-je.
— Non, le Théâtre m'attire impérieusement. . . Et ton exemple m'entraîne.
— Termine tes études, répétais-je opiniâtrement. Je te ferai travailler quand tu seras docteur, et je te présenterai moi-même à l'Odéon . . quand tu seras prêt. Mais sois médecin dabord.
— Fais -moi travailler le théâtre, préparemoi ; présente-moi à l'Odéon. Et si je ne réussis pas, je reviendrai à mes études de médecine.
— On ne reprend pas des études abandonnées.
— C'est bien. Dans six mois, je passerai ma thèse.
Sachant son insouciance, je souris un peu. Il fut cependant docteur, au bout de six mois. Je lui fis alors travailler Horace. Puis je le présentai à La Rounat, qui l'engagea pour trois ans sur une simple audition.
11 débuta dans le jeune Horace et y réussit. Puis il eut toute une série de succès et des plus brillants. Ceux qui Tont vu à cette époque, n'oublieront jamais l'être naïf et fort, tendre et viril, souple et beau qui se présenta au public dans Andromaque, dans Crime et Châti' ment, dans Antony, dans Amhra, dans Michel Pauper, dans Caligtila, dans Clandie, dans VAî'lésienne... que sai.s-je ? Tout un répertoire qu'il travaillait fébrilement sous la direction de notre ami Porel qui dirigeait alors rOdéon sous le nom de La Rounat.
En 1889, il venait me rejoindre à la Comédie- Française.
Peu après, je jouai Saint-3IegTin, à! Henri III et sa cour. Pendant les trente premières représentations, je fus en proie à une crise rhumatismale atroce... Cette crise me permit, tout au moins, de vérifier le phénomène bien connu, si souvent décrit, de l'abolition de la
douleur dès le moment où l'on entre en scène. Il doit se produire, à ce moment, un renversement de circulation... Provost avait également fait cette expérience. 11 souffrait, vers la fin de ses jours, d'épouvantables névralgies. Lorsqu'il ne pouvait plus résister à la douleur, il disait au père Davesnes, régisseur général :
— Affichez-moi, je souffre trop !
Et Provost oubliait son mal tout le temps qu'il était M. Poirier ou Perrin Dandin. Mais le mal reprenait sa victime dès que celle-ci sortait de scène.
Pour moi, je me souviens que, pendant ma crise, au dernier acte à' Henri III^ je sautais par la fenêtre de la duchesse de Guise, pour aller me faire assassiner dans la rue, tandis que le duc de Guise enfonçait la porte. On m'entendait hurler dans la coulisse : Assassin!... Assassin!... Je criais très bien. Mais il fallait ensuite, des dessous où j'étais, remonter à la fenêtre pour venir saluer le public. . Et je n'ai jamais pu remonter cette fenêtre. Mon rôle était fini. Ponctuelle, implacable, la douleur était revenue...
Après Henri III et sa cour, je jouai Alain Chartier, un acte en fort beaux vers du vicomte de Borelli. Le vicomte de Borelli était un poète de talent, et un excellent homme.
154 SOUVENIRS DUN TRAGEDIEN
Mais je lui garde rancune, car le rôle d'Alain Cliartier fut le seul où je dus paraître sans barbe. Ce me fut un gros sacrifice. C'était la première fois de ma vie. Et ce fut la dernière. Le public me trouva fort laid. Il est vrai qu'Alain Chartier, à ce qu'on sait de lui, n'était pas beau.
Puis ce fut Athalie (Joad).
Joad et Pol3^eucte étaient les deux rôles que j'avais toujours rêvé de jouer. Outre leur beauté, leur grandeur, ils s'attachaient à moi par une sorte de pieux sentiment envers ma mère...
Naguère, lorsque, jeune homme, je disais à ma mère, à Bergerac, mon grand rêve de venir à Paris et d'être tragédien, je voyais bien que ma mère, au seul mot de théâtre, évoquait dans son esprit des saltimbanques, des gens de la foire...
— Tu te trompes, lui disais-je. Ce que je veux faire, c'est de la tragédie... C'est incarner Joad, Polyeucte, que tu aimes, qui sont de grandes figures... l'une de prophète, l'autre de martyr chrétien.. .
— Oui, disait ma mère. Mais ceux-là sont exceptionnels...
— Mais ce sont surtout ceux-ci que je veux être ! . . .
Et ce désir filial m'avait toujours obsédé.
Quel formidable rôle que Joad ! En vérité, il faudrait, pour le bien Jouer, commencer, si l'on peut dire, par la centième représentation ! C'est un rôle où il faut sans cesse « se tenir sur les sommets » ! Je sais très bien comment il le faudrait interpréter. Je l'indique à ceux qui suivent mes travaux, à mes camarades... Mais ce ne sont que des approximations... Je suis loin de réaliser le personnage...
Quand je songe qu'après cette reprise à'Athalie, on a discuté, à propos de Joad, Racine, la Bible. .. que d'aucuns ont voulu voir en Joad un politicien... ont laissé de côté l'aspect religieux et prophétique du personnage — qui est tout, qui est ce que je voulais montrer...
Joad, c'est le prophète de Dieu, le véritable prophète, qui ne parle que pour le plus grand intérêt de la religion et de la race . . .
Le rôle est tellement beau, qu'il reste toujours des fulgurations, même si l'interprétation est imparfaite...
Je cherchais, en le jouant, et selon ma méthode habituelle, à me persuader que « c'était vrai », que j'étais Joad... Mais allons donc! Je crois n'avoir bien joué que le premier acte... L'ampleur du personnage fait « craquer la peau » de quiconque l'interprète...
CETTE même année (1889), j'eus la grande joie de recevoir la croix de la Légion d'honneur. Cette distinction me fut d'autant plus sensible que mon titre de nomination portait simplement ceci :
Sociétaire de la Comédie-Française . Dixhuit ans de services. Titres exceptionnels.
J'étais donc décoré comme comédien. La profession dont j'étais si fier, on l'honorait en même temps qu'on honorait ma personne, en y accrochant ce ruban rouge qui. pendant si longtemps, avait été refusé aux acteurs, ou qui, du moins, ne leur avait été accordé que sous des prétextes qui semblaient faire fi de leur métier véritable.
Cette innovation fit sensation. Les uns approuvèrent, les autres blâmèrent. Ce fut, dans la Presse, un concert de réflexions, presque toutes favorables, en somme, à la décision du
ministre. D'ailleurs, voici quelques extraits qui donneront une idée de l'intérêt que cette décoration suscita dans le monde intellectuel :
Le Siècle :
C'est un Mounet-SuUy raconté par lui-même que j'ai l'honneur de présenter ici.
« Ma nomination, nous dit l'excellent artiste, m'a plongé dans une émotion que je ne saurais traduire par des mots. Non pas tant à cause de la distinction par elle-même, mais à cause de la considération que cette faveur jette sur nous, gens de théâtre, qui trop longtemps avons été les victimes de la société.
« Cette distinction, vous le savez, m'a été accordée sur les instances de M. Vacquerie.
« Je profite de la publicité de votre journal pour remercier sincèrement l'homme bienveillant, le grand écrivain qu'est M. Auguste Vacquerie, de ce qu'il a bien voulu obtenir pour moi.
« La première lettre de félicitations que j'ai reçue vient de M. Henri de Bornier. Elle m'est arrivée ce matin, et savez-vous ce qu'elle contenait? Un morceau de ruban rouge.
« Par une délicate et touchante attention, l'auteur applaudi de la Fille de Roland m'envoyait la moitié du ruban de la croix que Napoléon I" avait attachée lui-même sur le champ de bataille à la poitrine de son père.
« Vous me demandez des détails sur le commencement de ma carrière dramatique ? Mon Dieu, comme tous les débutants, j'ai eu à souffrir, beaucoup, même. »
Le XIX' Siècle :
Il n'y a eu, pour les Parisiens, que la croix donnée à M. Moun<jt Sully qui ait piqué la curiosité et donné matière à des commentaires.
Pour moi, je suis heureux d'avoir à féliciter un grand artiste, qui se double d'un des plus galants hommes que je connaisse. Je suis particulièrement heureux, aimant les choses nettes, que M. Mounet- SuUy n'ait pas été décoré sous un prétexte, quelque bien choisi qu'il soit, et que la distinction dont il est l'objet soit franchement accordée à son talent de comédien. C'est au péplum d'Oreste et au pourpoint d'Hernani qu'on a attaché la croix de la Légion d'honneur, et on a, enfin, tranché un différend et résolu une question qu'on tournait depuis une dizaine d'années.
Au point de vue philosophique, le préjugé contre les comédiens est une chose qui ne pouvait plus s'expliquer. C'était un reste du débat entre l'Eglise et le Théâtre, des ennemis, peut-être des concurrents, disent les irrespectueux, débat qui dure encore, mais bien atténué. Par définition, l'Etat ne pouvait plus y intervenir. Les francs-maçons sont autrement brouillés avec l'Eglise, excommuniés comme les comédiens — encore qu'il y en ait de très catholiques — et on les décore tout de même. Il ne restait donc que « l'indignité » de la profession. Le sentiment de l'indignité du métier n'a plus cours aujourd'hui. La logique ne permet pas de distinguer entre le comédien qui joue une oeuvre et les auteurs qui la font, le directeur qui la monte, le chef d'orchestre qui en dirige la musique.
Tous ceux-ci, on les décore. Et ils sont d'accord pour déclarer que les comédiens sont leurs collabo-
MA DÉCORATION 15g
rateurs utiles et que, si l'oeuvre est bonne, réussie, a une influence heureuse, les comédiens ont une part de la gloire qu'elle donne.
Le Rappel :
On lit dans le Journal Officiel :
« >/. Monnet Sully, sociétaire de la Comédie- Française est nommé chevalier dans l'ordre de la Lcoion d'honneur. Depuis dix-huit ansàla Comédie- Française. Titres exceptionnels. »
Ayant reproché au ministère de ne pas donner cette croix, j'ai le devoir de le louer quand il la donne.
Pour venir quelques jours après la distribution des croix de l'Exposition, elle n'en est pas moins donnée à l'exposition dramatique, etl'on ne pourra plus dire que l'art qui jette tant d'éclat sur la France ait été oublié. On nous dit, d'ailleurs, que le ministre qui a été le commissaire général de l'Exposition n'avait jamais eu l'intention de l'oublier, et que, bien avant qu'on lui eût demandé la croix pour M. Mounet-Sully, c'était lui qui lavait demandée à un de ses prédécesseurs.
Enfin, elle est donnée. Tout est bien qui finit bien.
Ce n'est pas seulement un grand comédien qu'on honore, c'est tous les grands poètes qu'il interprète, c'est Shakespeare, c'est Sophocle^ c'est Corneille, c'est Victor Hugo.
Nous en avons fini, décidément, avec le préjugé stupide qui frappait de déchéance et d'infériorité ceux qui font vivre et marcher les chefs-d'œuvre, qui les font toucher à la foule, qui sont le corps et le geste des génies.
i6o SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN
Quand on pense au temps où, pour avoir été acteur. Molière mort, n'obtenait « un peu de terre » que « par prière » 1
Sans doute, nous n'en étions plus là. Les fanatiques et les idiots pour qui les comédiens n'étaient pas des hommes, ne réussissaient plus depuis longtemps qu'à faire hausser les épaules ; mais un reste d'excommunication écartait encore les comédiens de la Légion qui admettait tous les autres hommes, soldats, peintres, industriels, commerçants, etc. Nous avons ouvert, disons le vrai mot, nous avons forcé la porte, et eux aussi ont pu entrer.
Le décoré d'hier est comédien, et n'est que comédien. Ses seuls titres sont d'avoir été le Ruy Blas, l'Œdipe, l'Hamlet, le Cid qu'il a été et qu'il est. Titres « exceptionnels » ; ici, l'épithète est juste.
Nous sommes heureux que ce soit à la République que les comédiens doivent cette introduction dans une Légion qui leur a été si longtemps et si bêtement fermée, et tous les vrais démocrates s'uniront aux artistes dramatiques pour remercier le Gouvernement d'avoir fait faire ce dernier pas à l'égalité.
Auguste Vacquerib.
Le Gaulois :
M. Mounet-SuUy vient de déclarer à un de nos confrères qu'il devait sa décoration au bienveillant appui de M. Vacquerie, directeur du Rappel. Il a ajouté :
— Ma nomination m'a plongé dans une émotion que je ne saurais traduire par des mots. Non pas tant à cause de la distinction par elle-même, mais à cause de la considération que cette faveur jette sur
MA DECORATION i6i
nous, gens de théâtre, qui, trop longtemps, avons été les victimes de la société.
Vous me demandez ce qu'est mon existence ?... Elle est toute simple et des plus retirée. Je ne me sens bien que chez moi. Je vis tout à fait en dehors de la vie parisienne ; je ne vais pas au café, je ne vais pas aux premières ; bref, je suis un être casanier, aimant son intérieur et la paix du foyer.
Je n'ose pas vous dire que j'écris, mais rassurezvous. J'écris des choses qui restent inédites, je fais des comédies dramatiques, car j'ai la passion du théâtre dans toutes ses ramifications; je lis beaucoup, énormément ; je fais de la peinture, de la sculpture ; je m'amuse à faire les bustes, les portraits de mes amis.
Voilà toutes les passions que je possède, et elles sont incurables, ajouta en souriant le mélancolique Didier de Marion Delorme.Y&Vi ai une autre, repritil, celle des bibelots, et qui est tout aussi violente que l'amour que j'ai du théâtre.
Le Parti national :
Parmi les décorations dont la liste a été publiée hier à YOfficiel, il convient d'accorder une mention particulière à la croix de Mounet-Sully. C'est, en effet, la première fois qu'un comédien est décoré comme comédien, sans que le décret ait inventé un motif à côté : V Officiel porte cette simple indication : « Dix-huit ans de services à la Comédie-Française. »
Delaunay, Got et Maubant ont reçu la croix comme professeurs au Conservatoire. Frédéric Febvre l'a obtenue pour le concours efficace qu'il a donné à la fondation du nouvel hôpital français
i62 SOUVENIRS D'UN TRAGEDIEN
de Londres. Faure a été décoré comme ancien professeur également. M"" Marie Laurent comme fondatrice et présidente de l'Orphelinat des arts. Enfin, un autre comédien, qui appartenait à la Comédie- Française, lui aussi, avait reçu la croix. Mais il n'a pas pu la porter. Elle lui avait été remise sur le lit de douleur où il devait mourir, dans l'ambulance du Théâtre-Français.
Je veux parler de Seveste, mortellement blessé à la jambe pendant la bataille de Montretout, et mort des suites de l'amputation.
Lorsqu'on s'en va, comme dit la chanson, là-bas, là-bas, tout au bout de la terre, auprès du Luxembourg, on aperçoit au cinquième étage de la maison qui fait le coin de la rue Gay-Lussac et du boulevard Saint-Michel, une sorte de jardin suspendu, un balcon chargé de plantes vertes et de fleurs, et qui se termine par un gai pavillon de toile rayée. Ce balcon est celui de l'appartement de Mounet-Sully. C'est là qu'il vit très tranquille, très retiré, en famille ; Paul Mounet habite immédiatement audessous de lui et il est difficile de citer une intimité plus affectueuse que celle des deux frères. Cette union aurait encore été resserrée, si elle avait dû l'être, par le mariage des deux artistes : ils ont, en effet, épousé les deux sœurs.
Mounet-Sully a toujours rêvé le théâtre et n'a jamais tenté d'autre carrière.
Paul Mounet, lui, est arrivé par les chemins détournés. Il a commencé par être médecin. Mais la vocation l'a emporté, et il a quitté Galien pour Corneille. Les deux frères sont de vrais méridionaux, et d'une exubérance rare, surtout Paul. Celui-ci présente, en outre, une particularité légendaire. Il est d'une force herculéenne, et ce don fit
naître une infinité d'histoires. Je citerai seulement celle-ci qui court sur la rive gauche, et, qui, comme toutes les histoires, ma été racontée par des personnes dignes de foi :
Un jour, Paul Mounet sortait de scène à l'Odéon. Dans les coulisses, il avisa un pompier qui s'escrimait à soulever à bras tendu une grosse barre de fer, et il se mit à ricaner.
— Faites-en donc autant, dit le soldat vexé.
— Autant, répondit l'artiste avec l'accent qui lui revient dans les grands moments. Autant ! mais chez moi on porte à la fois la barre de fer et le pompier 1
Et il empoigna, par sa ceinture de gymnastique, l'homme qui tenait toujours sa barre et l'enleva à hauteur de sa tête.
Vous voyez combien les deux frères sont inséparables puisqu'en vous parlant de l'aîné, j'ai malgré moi parlé du cadet. On dirait que le théâtre a une vertu spéciale pour resserrer les liens fraternels. N'avons-nous pas, outre les frères Mounet, les frères Coquelin, et surtout les frères Lionnet, ceux-là les types du genre, puisqu'on affirme qu'ils sont obligés de porter des chapeaux de formes difîerentes pour se reconnaître eux-mêmes ; s'ils se trompent de chapeau, ils s'y perdent, et Anatole se prend pour Hippolyte.
Mounet-SuUy n'est pas seulement un excellent comédien, mais aussi un sculpteur et un peintre. Seulement, il a eu le bon goût de ne pas rechercher toutes les renommées, et il s'est contenté de la large part que le sort lui a faite. C'est, guidé par la même modestie, qu'il garde pour lui seul ses œuvres, car il écrit aussi, et même il s'adonne de préférence au drame et à la comédie. Mais il paraît qu'il a l'in-
i64 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN
tention de ne prendre le public pour juge de ses pièces que le jour oîi il donnera sa démission de sociétaire. Il ne sera pas alors tout à fait un jeune. Mais il aura évidemment quelques relations dans le monde théâtral, ce qui lui permettra de regagner le temps perdu.
Ajoutons eniin que, chez Mounet-SuUy, la hauteur du caractère est l'égale du talent. Je n'ai l'intention de blâmer personne. Mais je puis faire remarquer que tous les efforts de l'artiste ont toujours été consacrés uniquement à la Comédie- Française, et que, quelques propositions qu'il ait pu recevoir, il les a toujours repoussées. Aussi n'y at-il qu'une voix pour dire que le ministre a eu la main heureuse en choisissant Mounet-Sully pour ouvrir la liste des comédiens décorés comme tels, car il a placé la croix sur la poitrine d'un homme qui réunit l'excellence dans sa profession à la dignité de la vie.
Georges Brice.
La Patrie :
Sur le pourpoint de velours noir du prince Hamlet un bout de ruban fait maintenant une jolie tache rouge ; puisque Mounet-Sully passe devant l'objectif de l'actualité, profïtons-en pour le portraicturer.
On se croirait chez un aga de la plaine du Chélif ou bien chez un dey des environs d'Alger. Le long de la muraille, couverte de tentures chaudes et bigarrées, court un canapé-divan où s'enfoncent, dans le moelleux de l'étoffe, des coussins historiés de dessins bizarres; dans les coins et au milieu de la pièce, placés avec une sorte de fantaisie capri-
cieuse, des meubles en vieux bois sculpté, des fauteuils à enjolivures d'or bruni, remplissent l'étroit salon ; un peu partout des potiches algériennes, des émaux cloisonnés, tout un monde fantasque, grotesque, de bibelots exotiques ; près du foyer une vaste coupe de bronze ciselé où, avec des feuilles de roses, sont épars, sur du sable fin, des bouts de cigarettes.
Tenant le principal panneau, et le cadre à demi caché par une draperie qui tombe en plis lourds, est un portrait à l'huile, d'une bonne facture, représentant le maître de céans, un splendide gars, aux membres bien découplés, vigoureux, à la poitrine large, à la tête noble et douce. Le visage teinté d'une vague expression de mélancolie songeuse qu'accentuent encore de grands yeux noirs, est rembruni par une chevelure, noire d'aile de corbeau, épaisse et soyeuse, qui retombe en boucles frisées sur le cou et les épaules. Au lieu de ce vêtement à la française étriqué, s'harmonisant mal, on voudraitvoir, drapée dans lesburnousaux longs plis, cette belle stature d'Arabe.
Sur la cheminée, entre deux grands vases à col délié, à dessins-ramages, se dresse un buste, grandeur naturelle, de Jean-Baptiste Poquelin.
Je n'oublierai pas, par la fenêtre, à travers un treillis de feuillages — mordorés par l'automne, — la splendide envolée du regard sur le panorama de Paris, avec, se détachant sur le ciel, le dôme des Invalides, celui plus sombre de l'Ecole militaire, puis les verrières du Champ-de-Mars et la Tour...
Mounet-Sully est un charmant diseur ; s'il ne possède pas la verve comique de Coquelin aîné, la préciosité de Worms, il a une douceur et une force
i66 SOUVENIRS D'UiN TRAGÉDIEN
tout à la fois, une tendresse et une vigueur d'expression qui en font un des plus agréables débiteurs; il détaille avec un art exquis.
Citons le sonnet que Sully- Prudhoinme lui adressa un jour :
A MOUNET-SULLY
Mofi cœur brûle tout seul dans un exil profond. Palpitant et voilé comme un feu sous la cendre ; /y sens vibrer mes vers, jnais nul n'y peut descendre Pour ouïr la mtisique intime qu'ils y font.
Comment donc sans l'ouvrir en peux-tu voir le fond ? Ami, comment petix-iu mieux que moi faire entendre Dans ta voix tour à tour si terrible et si tendre Le vrai soupir oii l âme au souffle se confond ?
Quelle est donc ta magie, ô toi qui me révèles Dans mes propres bonheurs des délices nouvelles. De nouveaux aiguillons dans mes propres tourments?
Ah ! vous autres, pour nous vous êtes les orfèvres
Qui save:( enchâsser dans l'or les diamants.
Car la beauté des vers s'accomplit sur vos lèvres !
Ce joli article de la Patrie qui se termine si heureusement par le sincère hommage d'un grand poète au talent des comédiens, était signé de Maurice Guillemot, le critique d'art estimé.
Le Petit Parisien :
Parmi les nouvelles nominations dans la Légion d'honneur qui viennent d'être publiées au fournal
Officiel, l'une des plus approuvées a été celle de M. Mounet-SuUy, le grand acteur qui a porté jusqu'à des limites peut-être inconnues jusqu'à lui l'art tragique.
A cette occasion, la Presse a remarqué que M. Mounet-SuUy avait bien été décoré comme comédien et qu'on n'avait pas été chercher, comme en cas semblable on l'a fait jusqu'ici, en dehors de sa profession, un prétexte plus ou moins transparent pour justifier cette distinction si bien méritée.
Le préjugé contre les comédiens est une chose, en effet, qui, dans l'état de nos mœurs et de nos lois, ne pouvait plus s'expliquer : ainsi qu'on le faisait remarquer, c'était un reste du débat entre l'Eglise et le Théâtre, une dernière forme, bien atténuée sans doute, de l'excommunication jadis prononcée par Rome, et d'où ont découlé les interdictions si longtemps maintenues contre les comédiens par nos lois civiles.
A tous les points de vue, les choses ont bien changé ; si, même en ce qui concerne les anciennes rigueurs ecclésiastiques, on veut mesurer la distance parcourue, il suffit de rapprocher deux faits à cet égard également caractéristiques :
Voici le premier :
Au mois d'octobre 1884, comme les comédiens du Théâtre-Français allaient célébrer en grande pompe le deuxième anniversaire de Corneille, le curé de Saint- Roch voulut s'associer à cette fête du théâtre, et convia les artistes de la rue Richelieu à une messe solennelle en l'honneur du grand poète tragique.
Voilà le second :
En 1763, le curé de Saint-Jean-de-Latran ayant
l68 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN
dit une messe pour le repos de l'âme de Crébillon avait été condamné par l'autorité épiscopale à trois mois de séminaire forcé, et avait dû distribuer aux pauvres l'argent quil avait reçu de ces messieurs de la Comédie.
Quant à l'état de comédien vis-à-vis de la loi civile, il était aussi humiliant que possible puisque le personnel des théâtres, du rang le plus haut au plus bas, était placé hors du droit commun et livré à l'arbitraire du lieutenant de police et des gentilshommes de la Chambre.
Le pouvoir judiciaire n'était pas, d'ailleurs, guère plus tendre aux comédiens quand ils s'enhardissaient à l'invoquer dans des affaires privées ; les membres du Parlement ne manquaient aucune occasion de leur témoigner le mépris dans lequel ils tenaient leur profession.
On sait les mauvais procédés du président de Lamoignon à l'égard de Molière et son intervention pour faire interdire les représentations de Tartufe, intervention dont le grand comique se vengea si cruellement dans une phrase perfide de son allocution aux spectateurs :
« Messieurs, nous allions vous donner le Tartufe, mais M. le premier Président ne veut pas qu'on le joue. 2>
Le président de Harlay ne montra pas plus de bienveillance à Dancourt. Un jour que ses camarades l'avaient chargé de porter aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu la part de recettes qu'ils étaient obligés de donner aux pauvres, Dancourt, qui était, au surplus, en même temps qu'acteur, auteur de plusieurs ouvrages et même auteur fort estimé, accompagna l'argent d'un beau discours où il s'efforçait de prouver que les comédiens, par les se-
cours qu'ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d'être à l'abri de l'excommunication. Le président de Hailay lui répondit :
« Dancourt, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n'avons pas de langue pour vous répondre. »
Aujourd'hui, une telle impertinence serait très sévèrement jugée.
En 1760, M"" Clairon, ne pouvant se résigner à ce que la profession de comédien demeurât dans le discrédit où elle était, demanda à un avocat au Parlement, Huerne de la Mothe, une consultation juridique sur l'état des comédiens devant les lois religieuses et civiles, Huerne fit le travail qu'on lui demandait.
L'émotion fut si grande, à cette occasion, dans l'Ordre des avocats que, sur le réquisitoire du bâtonnier, le mémoire fut condamné et son auteur rayé du tableau de l'Ordre.
Depuis que la loi civile a désarmé en faveur des comédiens, les mœurs aussi les ont traités avec une faveur marquée. L'opinion publique, aujourd'hui juge impartial des talents et des mérites, les prend plus au sérieux et les met plus haut qu'elle n'a jamais fait. Enfin la distinction nationale, accessible à toutes les sortes de mérites, la Légion d'honneur, après leur avoir été longtemps fermée leur est ouverte.
L'opinion a obtenu peu à peu que l'on décorât comme professeurs des comédiens qui avaient quitté le théâtre, — Samson l'a été dans ces conditions, — puis des comédiens en exercice qui étaient en même
temps professeurs, — c'est le cas de MM. Got et Delaunay.
Une dernière étape — la plus dure — restait à franchir : décorer les comédiens purement et simplement comme comédiens ; elle vient de l'être, et c'est fort bien ainsi Les choses sont au point et l'opinion publique se déclare satisfaite, et son sentiment ratifie la loyale décision du ministre.
Jean Frollo.