‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 16 sur 38 · JE DEVIENS DOYEN · texte numérisé non relu

JE DEVIENS DOYEN

EN 1895 eut lieu la représentation de retraite de Got, et ma prise de possession du titre de do\'en.

Que j'aurais d'histoires à raconter sur Got, pour qui mon affection respectueuse fut sans bornes. Quel iin et bel esprit, et quel excellent homme ! Sous son apparence assez impassible, il avait des émotions brusques, le sang empourprait le visage, le sourire, brusquement mélancolique, avait une expression de bonté exquise, mais corrigée par l'analyse ironique du spectateur qui était en lui...

L'histoire de ses boutades est inépuisable. Unjour, nous parlions de Coquelin, qui venait de faire une conférence sur la décoration des comédiens. Got disait que 3Iolière n'eût pas été décoré... « l'homme aux rubans verts n'aurait pas été l'homme au ruban rouge »...

Lorsqu'il fut décoré, lui, comme professeur

au Conservatoire, nous organisâmes une petite manifestation au fo3'er. On avait arrange une grande couronne de roses et de lauriers. Au milieu, suspendue, brillait une petite croix de diamants que nous allions lui offrir.

M™* Brohan et M"' Favart s'avancèrent vers lui en tenant la couronne, comme il entrait au foyer.

— Ah ! mon Dieu ! quel beau cerceau ! s'écria-t-il. Suis-je déjà en enfance?...

— Ne faites pas le sceptique, lui dis-je... Nous sommes si heureux !...

A l'issue de la dernière représentation de Got, le 3 février 1895, je lui adressai, au nom de tous nos camarades, un discours, dont voici quelques passages :

Mon cher Doyen, mon cher Maître,

Puisque nos prières n'ont pu vous fléchir, puisque rien ne doit plus modifier votre résolution, et que cest aujourd'hui le terme assigné par vous-même à votre admirable carrière, permettez-nous au moins de vous laisser voir combien nous sommes émus à la pensée de tout ce que nous allons perdre en vous perdant.

Nos camarades me demandent de vous parler au nom de tous, et d'exprimer, avec des mots, cette émotion qui nous tient.

Comme c est facile 1 ! — Puis, à quoi bon? — Notre émotion est réelle, votre cœur qui bat aussi fort que les nôtres, la devine, vosyeux la voient clairement, et des mots n'ajouteraient pas grand' chose à la pression de nos m.ains.

Puis, ne sommes-nous pas ici dans ce foyer, où, si souvent, nous avons écouté vos conseils et le récit devos souvenirs? N'est-ce pas ici que vous avez provoqué en nous, si souvent! des gaietés d'enfants, et parfois aussi de brusques retours sur nous-mêmes, en nous parlant du passé!... et même du présent?... Ces tentures, ces meubles, ces toiles et ces marbres... et ces glaces qui ont refétè de vous tant et de si diverses images, tout ici p arle à votre mémo ire et àvotre cœur, car il y a comme un écho indestructible de nos impressions et de notre vie dans ces vieux murs ! Tout cela ne vous disait-il pas avec nous : — « Restent Nous vous aimons., nous avons besoin de vous, vous nous serie^ utile, rien que par votre seule présence ! » Vous ave:^ cru devoir résister après avoir conquis par cinquante années de glorieux services, le droit d'administrer votre vie au mieux des intérêts de votre bonheur. Nous n'oserions pas insister davantage. Ces raisons quivous paraissent bonnes doiventnous

suffire^ et nous n'avons plus qiCà nous incliner devant votre volonté réfléchie. Pour vous condamner, d'ailleurs, nous devrions attendre en bonne justice d^ avoir des droits au moins égaux aux vôtres : Ce serait trop long! Nous préférons vous absoudre.

Et vous aUe:^ quitter la chère Maison !

Quittez-nous, puisque vous le voulc^ absolument. Mais, si quelque soir, là-bas, dans votre petite tnaison d'Auteuil, à la fin de votre dîner, au moment d'allumer votre ci' gareite,... vous vous aperceve^, tout à coup, qu'en vertu de certains mouvements réflexes [que vous ne surveillerez plus d'asse^ près, les croyant abolis), vous vous apercevez que vous vous êtes levé, brusquement inquiet de Vheîire, que vous ave^ pris votre chapeau et votre pardessus... pour aller j ouer l ne vous arrête^ pas , continuez la route commencée . .. Venez jusqu'ici! vos anciens camarades, tous un peu vos élèves, vos admirateurs et vos amis, vous y feront grand accueil! Et si, par hasard, — tout arrive! — l'envie vous prenait d'entrer en scène,... il ne faudrait même pas résister à cette envie : votre successeur vous céderait la place avec joie, f en suis convaincu, tout heureux de prendre encore une leçon, et j'ai l'idée que le public ne s'en plaindrait pas.

Alle^, cher Maître, alle^ en ^ aix, sans remords, et console\-votis de la peine que vous nous faites, avec la certitude de V affection respectueuse et tendre que vous garde cette Maison que vous ave^ tant aimée, que vous aime^ tant encore! Nous penserons, nous, quevotrecarrièretout entière auraété pour nous U7t enseignement, et que votre cœur nous est fidèle...

Je succédai donc à Got en qualité de doyen. Cette succession s'accomplit sans cérémonie. Elle est en quelque sorte automatique. J'étais le plus ancien sociétaire. Je devins le doyen.

Le 14 mars 1897, la Comédie-Française ve'^résenX.diFrédégonde, d'un poète jusqu'alors inconnu : Alfred Dubout. Il coula beaucoup d'encre à propos de cette pièce et de son auteur. Un des principaux griefs élevés contre Alfred Dubout fut que ce poète était un banquier... Frédégonde était une œuvre intéressante. Malgré l'accueil unanimement féroce de la presse, le public qui vint aux dix représentations qu'elle eut applaudissait. Toutes les fins d'actes étaient vigoureusement acclamées. Il y avait, indéniablement, de très belles scènes, celle entre Frédégonde et Prétextât (où

mon frère Paul fut admirable) ; et la scène de la confession où M"* Dudlay obtint un très grand et très légitime succès.

Je n'ai connu l'auteur, Alfred Dubout, qu'aux répétitions. C'était un homme très doux et très distingué. Il avait écrit sa pièce presque au sortir du collège. Et puis, il l'avait jetée dans un tiroir. Uu jour de gaîté il avait montré le manuscrit à un de ses amis en disant avec un geste noble :

— Ça, c'est ma tragédie!

L'ami, après l'avoir lue, l'avait vivement poussé à présenter la pièce à la Comédie- Française. Alfred Dubout l'avait déposée chez le concierge, sans espoir, pour faire plaisir à son ami .. Et, un jour, il reçut un ordre de lecture... Ce fut une énorme surprise pour lui.

Je mis la pièce en scène. Dubout me laissait tout faire. A certains moments, on lui demandait la correction d'une dizaine de vers pour le lendemain II hésitait, se troublait, et n'arrivait que très difficilement à faire sa tâche. Il s'intimidait lui-même.

Après la piemière, nous ne le vîmes plus au Théâtre. Avait-il été irrémédiablement découragé, et ne se considérait-il que comme un amateur? I.a presse fut très sévère. Je crois qu'il était quelque chose de plus qu'un « amateur »...

Au mois de mars de l'année 1898, notre adorable camarade Suzanne Reichenberg nous quitta pour se marier. A la représentation de retraite qui lui fut donnée, je prononçai ces quelques phrases d'adieu :

Puisque vous ave^ voulu nous quitter, ma chère camarade, puisque vous croye^ utile au bonheur de votre vie d' interrompre en plein élan, une carrière qui vous a valu tant de succès et qui nous a donné tant de joies — enfin, puisque je suis le doyen — au nom de ceux qui restent encore dans cette grande Maison oii vous ave'^ passé vos plus belles armées de jeunesse, de travail et de foi, laisse^^-moi vous dire que nous vous aimons, et que nous sommes tristes de votre départ.

Oui, sans doîite, c'est très beau, et c'est très bon, et c'est très doux de laisser des regrets après soi, de ne pas attendre les premiers symptômes de lassitude pour abandonner la partie, et de quitter le public avant qu'il ne nous quitte, mais il ne peut être question de rien de semblable ici : c'est en pleine force, en plein succès, dans tout l'épanouissement de votre talent d artiste et de votre charme de femme., que cette idée féroce vous est

venue brusquement, de nous dépouiller de vous.

Je n'ai pas V intention de prononcer un discours, rassurez-vous, et je ne veux pas imposer à votre modestie la torture des éloges à bout portant. Mais, il y a une chose que je voudrais dire : cest qu'on a beaucoup parlé de votre talent et pas asse:^ de vous, à mon gré.

Le propre des artistes qui n'ont que du talent, voye^-vous, c'est de progresser tonjours, et cela d'une façon très appréciable dans la connaissance des ressources du métier, c'est-à-dire dans l'application de toutes les finesses, de toutes les roueries que peut enseigner V expérience des autres et enregistrer la mémoire. — Et cela, vous nave^ même pas eu besoin de le perfectionner, vous le savie^ pleinement avant d' entrer authéâtre . Vous Vavie:^ dans le sang. Il ne convient pas plus de vous en faire un mérite particulier que de vous féliciter de la forjne de vos lèvres ou de la couleur de vos cheveux. Et, de cela, j'ai eu la pleine sensation le jour oîi, pour la première fois, je vous ai vue.

Ce jour-là... — tene:^, jeme rappelle — , je venais d'être reçu au Conservatoire, et, pour la pretnière fois., timide et gauche., dans la

grande cour , j attendais l'heure de la classe qui 111 avait été assignée.

A ce moment, sous le porche obscur, traversé d'un grand rayon de lumière qui arrivait de la rue, s'engouffrait un flot de jeunes gens et de jeunes filles, qui, leur classe finie, échangeaient, avant de se quitter, des poignées de mains et des souhaits de revoir, avec un joli bruit de rires et d'éclats de voix. — Au milieu du groupe, une étrange petite créature, moitié fleur, tnoitié papillon flocon de vie, avec de beaux yeux clairs luisant dans un ébourijfement de cheveux blonds, était là, debout, haute comjne ma canne, et souple, et gracieuse, et encore enfant et déjà femme ! Elle allait et venait, donnant à chacun de ceux dont elle prenait congé, juste ce qui lui revenait de sa personne, de son intelligence, et de son cœur. Et, dans la façon dont elle sHnclinait devant V un, faisait une authentique révérence à Vautre, serrait la main à celuici, souriait à celui-là, tendait le front à son vieux professeur charmé, et passait devant tous avec un sourire de printemps, on sentait que cette petite personne qui n'avait pas encore débuté, serait un jour une grande comédienne ! Une comédienne dans Vacception la plus haute et la plus

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complète du mot, car elle avait déjà la faculté de se livrer en s observant, de se roiouveler sans efforts , et de vivre sa vie en public sans affectation et sans gêne, librement, naiveinent, honnêtement, toutes choses qui sont la caractéristique essentielle des vraies natures d'artistes. De cette première rencontre avec ma future caynarade, f ai conservé une impression ineffaçable.

Et telle vous étie:^ ce jour-là, Sujette, telle je vous ai toujours vue, telle vous serie^ encore aujourd'hui, si la gravité de l'heure présente ne mettait dans vos yeux, une mélancolie qui vous était alors inconnue .

Vous n'avie^ donc rien ou pas grand'chose à apprendre de vos professeurs, au point de vue du métier. Mais, la vie [comme à nous tous), vous réservait bien des joies et bien des douleurs! vous ave:^ vécu, et c est dans votre expériencepersonnelle, dans le retentissement des faits extérieurs sur votre conscience d'artiste, que vous ave:[ trouvé vous-tnême la faculté de parcourir glorieusement le chemin qui sépare /'École des femmes, du Monde où l'on s'ennuie, et Agnès de la petite sous-préfète.

Comme il y a longteînps de cela, Su^^ette, si je m'enrapporteà ma mémoire! Et pour-

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tant, si je vous regarde, il me semble que c était hier .

Oui, généralement, c est en regardant les autres que nous nous apercevons de la marche du temps : en voyant des rides sur un visage ami, nous sontmes amenés à penser que, nous aussi^ nous vieillissons. Mais vous êtes restée toujours semblable à la petite fille qui faisait de si jolies révérences dans la cour du Conservatoire, et en vous regardant , nous pouvions croire queletem.ps n avait pas marché, et que, nous aussi, nous étions toujours jeunes !

Oh! méchante, pourquoi nous quitte^vousl 11 nous semble que vous alle^emporter avec vous de la lianière^ de la chaleur, de la jeunesse, et que toute l'ombre écartée par votre sourire et par votre voix, va refluer sur nous!

Mais vous Vave^ voulu ainsi, sans doute, et, fidèles à cette bonne loi de camaraderie de notre chère vieille Maison, devant votre volonté persistante, nous nous sommes inclinés, et, sacrifiant nos intérêts aux vôtres, nous vous avons rendu votreliberté. Mais, songe^-y bien, Sujette, il fatit absolument que, loin de nous, vous soye\ heureuse, car c'est le seul moyen d'ejfacer le chagrin que vous nous faites. Aimer quelqu'un, voye^-

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VOUS, c'est le vouloir heureux. Soye^ donc heureuse sans Jious, puisque vous ne pouve{ plus l'être avec nous.

Puisque vous croye^ pouvoir reno7icer à ce qui. Jusqu'à ce Jour , a été V essence même de votre vie ; puisque vous êtes certaine de ne rien regretter des Joies que vous quitte^ aujourd'hui volontairetnent pour une vie nouvelle, parte^, alle^-vous-en de nous, Agnès, Su^el, Cécile, Ophélie, mais emporte^ avec vous, chère Petite Doyenne, le souvenir des ejforts d' art auxquels vous ave :i été associée dans notre tâche commune, et auxquels votre souvenir restera attaché. Et, de temps en temps, le plus souve7it possible, vene:^ dire à vos anciens camarades que vos vœux sont comblés, et que votre cœur nous est resté fidèle !

Le départ de Got et de M'"' Reichenberg laissa un grand vide parmi nous. Mais telle est la renommée de la Maison, la puissance du répertoire que la prospérité du théâtre n'en fut pas atteinte...

Et les recettes battaient leur plein, lorsque s'abattit sur la Comédie-Française la plus effroyable des catastrophes : Le Feu !

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