‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 25 sur 38 · MONSIEUR LE SECRETAIRE PERPETUEL · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE SECRETAIRE PERPETUEL

f ai l'honneur de vous informer que je pose ma candidature an fauteuil laissé vacant par la mort de votre éminent confrère^ M. Gruver. C'est pour la cinquième fois, et probablement pour la dernière, que je m.e présente à vos suffrages, car je suis déjà vieux.

Il m'est revenu de divers côtés, que plusieurs d'entre vous avaient manifesté l'intention de voter pour moi, seulement le jour oii j'aurais quitté le théâtre, mais, comme c'est en ma qualité de doyen de la Comédie-Française que j'ai osé briguer cette haute distinction, il va sans dire que le jour 0 il j'aurai pris ma retraite, je cesserai d'être candidat.

Je n'admettrais pas volontiers, en effet, qu'on demandât à un sculpteur, à un peintre, à un musicien, de briser leurs instruments de travail, et à un tragédien de ne plus jouer la tragédie au moment même oîi ils deynander aient à recevoir de l'élite

des artistes français, leur brevet de maîtrise.

Ce qui a surtout déterminé en moi V ambition d'entrer che:^ vous, cest quil m'a toujours paru injuste que l'art que j'exerce^ et qui, selon moi, n'est inférieur à aucun autre, ne fût plus représenté à l'Académ.ie des Beaux- Arts.

Le jour oîi f ai dit à ma mère, qui n'avait jamais vu de théâtre que sur le champ de foire de Bergerac, fnon désir d'entrer dans cette carrière, elle me répondit : « Mon enfant, ton père t'a laissé un nom et une fortune honorables, prends garde de ne compromettre ni l'un ni V autre dans des aventures hasardeuses l — Maman, lui dis-je, je te promets que je serai un jour millionnaire et décoré! — Oh! je n'en demande pas tant, me dit-elle, en m embrassant. Reste honn-^te homme, et que Dieu te garde! »

A cette époque lointaine, le préjugé contre les comédiens régnait dèspotiquement en province. Mais le temps a passé, accomplissant son œuvre. Aujourd'hui je suis officier de la Légion d'honneur, depuis dix ans, et si je ne suis pas millionnaire c'est que je n'ai peut-être pas asse:^ pensé à le devenir...

Ne me laisse^ pas supposer que ce préjugé, que personne n'oserait plus avouer, maintenant, mais que Von necom.bat, cependant^ qu'avec la secrète pensée de s'élever au-dessus de la moyenne, a trouvé ses derniers défenseurs parmi vous.

Si je tiens tant à être de l'Institut, com.me en ont été à l'origine les comédiens Mole, Monvel, Préville et Grandmesnil, je vous supplie de croire que ce n'est pas uniquement pour avoir la satisfaction de revêtir un habit vert et de ceindre une petite épée à poignée de nacre, mais pour donner à ma pauvre chère mère, qui ma quitté mais qui m'attend, un dernier argument en faveur de la carrière que j' ai choisie un peu malgré elle, et oii j'ai tâché de faire mon chemin sa^is trop compromettre le nom et le patrimoine qu'elle m'a laissés.

Je vous demande pardon de cette trop longue lettre, mais quand on m'a dit cela, f ai eu subitement le cœur très gros, et j'ai éprouvé le besoin de crier un peu.

C'est fait maint estant. Me voilà soulagé, et il ne me reste plus, Monsieur le Secrétaire perpétuel, en attendant votre verdict, qu'à vous prier d'accepter pour vous et pour Messieurs les membres de l'Académie des Beaux-Arts, mes maîtres très respectés.,

Vhomrnage de tnon adniiratioji constante et de mon entier dévouement.

MOUNET-SULLY

Décembre 1910.

Plus je me présentai, plus les voix sur lesquelles j 'étais en droit de compter, diminuaient.

A sept ou huit reprises, je me vis repoussé. Le préjugé que je croyais définitivement vaincu contre les Comédiens, avait encore là un dernier refuge, et ce me fut une bien cruelle déception quand j'en reçus l'assurance formelle.

Cependant, quelques années auparavant, le 25 octobre 1895, Tlnstitut célébrant le centenaire de sa fondation, la Comédie-Française pour apporter sa contribution à cette fête nationale, offrit une matinée particulière à tous les membres de l'Institut.

Dans un entr'acte, nos invités furent introduits, par l'Administrateur, au Foyer, et après les premières paroles de bienvenue, M. Claretie termina ainsi :

Du reste. Messieurs, n'oubliez pas que vous avez le droit de vous considérer ici un peu commfe chez vous, puisque lorsque la Convention créa l'Institut, en 1795, il y a cent ans aujourd'hui, une classe fut réservée au Théâtre sous le titre de Musique et Déclamation, et

quatre de nos sociétaires eurent l'honneur d'être vos collègues !

Alors, celui de nos illustres invités qui se trouvait le plus près de M. Claretie, Jules Simon, répondit :

— Et cela reviendra peut-être... Pourquoi cela ne reviendrait-il pas?...

Tout le monde applaudit et crut l'événement non seulement possible, mais proche. Après avoir été admis par la première République, repoussés par l'Empire, ignorés par la Ro3'auté, pourquoi les Comédiens français ne seraientils pas réintégrés par la troisième République dans cette institution républicaine?...

Et l'on se sépara, ce jour-là, pleins d'espoir cordial.

Emile Bergerat, quelques jours après, dans le Journal^ commentait ainsi cette séance émouvante :

LE COMÉDIEN A l' INSTITUT

Pour ma part, je ne verrais aucun inconvénient à ce que les comédiens fussent, eux aussi, ou pussent être de l'Institut, et je vous parle, ici, des comédiens de métier, tel M. Mounet-Sully, dont il est question pour l'instauration de ce démocratisme, car, d'autres comédiens, les cinq académies en pos-

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sèdent, et dans chacune de leurs sections, des tas 1 Le comédien à l'Institut, comme le peintre, Técrivain ou le compositeur, est une conséquence logique, et par conséquent attendue d'un jour à l'autre, de l'égalité de tous les citoyens devant la loi et de l'abolition des privilèges. La grande République l'entendait ainsi qui, à côté des David, des Méhul et des Bonaparte, asseyait Talma, Mole et Monvel, artistes dramatiques, mimes et déclamateurs, sous la coupole. Ils n'y faisaient pas plus mauvaise figure que l'abbé Maury, je suppose.

L'art dramatique, en effet, est un art, et ceux qui s'y adonnent ont parfaitement le droit d'y attester de ces vertus et de ces talents qui font que l'on est de l'élite de la nation. Un Talma (que je n'ai pas connu, mais que je me représente) me paraît être, dans son genre, un phénomène de la nature aussi rare et pa-rtant aussi précieux qu'un Corneille, et l'on ne voit pas très bien pourquoi sa gloire n'ornerait pas un peuple qui, entre tous les arts qu'il cultive, a une tendresse particulière, pour, précisément, l'art dramatique. La bonne République (la première, celle qui guillotinait) en jugeait ainsi, et elle admettait les comédiens à l'Institut.

La République qui ne guillotine pas, la troisième et mauvaise, les décore, oui, mais, en les décorant, elle se demande encore s'ils sont bien décorables, car pour décoratifs, nul doute n'est permis. Le ministre de cette troisiè-me, qui attache le signe de l'honneur national sur le torse du comédien le plus respecté, a toujours soin de stipuler à YO/ficiel que la distinction vise le professeur et non l'artiste. Professeur de quoi ? — De comédie. — Eh ! bien, alors, ô bêtise!... Être décoré comme professeur de ce qu'on ne décore pas, n'est-ce pas être

CANDIDAT A LINSTITUT 207

remercié publiquement d'enseigner une chose infamante? La déclamation, parlez, mais parlez donc, est-elle infamante, oui ou non, et si elle 1 est, que dit cette croix sur ce torse ? Je crois décidément qu'en fait de République, il faut guillotiner pour être raisonnable, ma parole d'honneur !

Est-ce qu'on n'en aura pas bientôt fini avec des coq-à-l'âne où cocoricotent les vieux préjugés abolis de l'esclavage blanc et où braient toutes les rancunes ecclésiastiques d'une corporation rivale? Kn sommes-nous encore, après cent ans de libération pratique et de grand air moderne, à pousser ce ouf 1 du comédien excommunié, et, comme il était hors de l'Eglise, est-il aussi hors de l'Etat démocratique? Q.uoi ! un représentant de la liberté, un de ses grands prêtres, un ministre dit des Beaux-Arts, enfin, se dirige vers Edmond Got, artiste considérable de son art, créateur de vingt types scéniques, interprète favori des plus beaux poètes dramatiques de son temps, et superbe ouvrier enfin de la voix, du geste et du visage humains, et c'est en lui, le seul pédagogue qu'il décore, non le comédien? Qu'est-ce que cela veut dire, et quel Escobar a imaginé cette nuance pour le Bottom bourgeois ! Cela n'a pas le sens commun.

La vérité est celle-ci : Un homme comme Edmond Got est un citoyen français que l'on décore d'abord pour son talent d'artiste dramatique, et que l'on place ensuite à l'Institut pour sa belle, longue et exemplaire carrière théâtrale, et voilà tout.

L'autre jour, à la représentation donnée aux académiciens des cinq classes par la Comédie-Française, je regardais M. Mounet-SuUy s'appuyer au buste de Molière, tandis qu'il détaillait, avec un art vraiment admirable, les stances de M. Sully-

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Prudhomme, et il me semblait qu'il grimaçait un peu, le buste, de figurer à pareille fête. « Qu'est-ce que je représente ici, avec ma perruque, songeait sans doute le contemplateur devant tous ces genoux vénérables et cosmopolites? Ils ont Tair de venir m'adorer tandis que Mounet-Sully-Prudhomme célèbre ma messe sur la flûte, et ils sont bien aimables ; mais dans quel embarras je les plongerais, j'y pense, si je ressuscitais tout à coup, pour me présenter à rinstitut I >>

Ils ont beau dire, en effet, dans le style lapidaire que, si rien ne manque à la gloire de Molière; il manque lui, à celle de l'Académie, et faire amende honorable à ses mânes toutes les fois que l'occasion s'en présente , il est probable que personne ne serait à son aise s'ils avaient encore à 1 élire. Comment diable s'y prendraient-ils pour séparer en lui l'auteur du comédien, et pour avoir l'un sans l'autre? Du reste, le problème se compliquerait encore de cette difficulté, insoluble peut-être, de placer l'auteur à l'Académie française et le comédien à l'Académie des Beaux-Arts, oti ce dernier pourrait seulement figurer.

Mon sentiment, si vous le voulez, est que l'état d'esprit, la philosophie et la morale du bon peuple français n'ayant pas changé d'un iota depuis Louis XI"V, Molière serait recalé de notre temps comme il le fut du sien, et strictement pour les mêmes raisons. Je n'ai eu pour m'en convaincre qu'à laisser errer mes yeux sur les genoux des Conrarts groupés à la Comédie-Française, devant son buste couronné de lauriers, et qu'à mesurer les nez que ces genoux allongèrent lorsque Mounet leur parla pour la millième fois de leur « illustre » erreur. Ils étaient d'une aune !

L'histoire conte que le Grand Condé se plaisait à recevoir Molière à Chantilly et qu'il voulut même l'y entendre jouer Tartufe; mais le Grand Condé n'était pas des Quarante. S'il en eiit été, il faudrait savoir quel accueil il eût fait à la visite académique de son hôte, et s'il eût osé, tout Grand Condé qu'il était, lui donner sa voix ?

Nous en sommes encore là, n'en doutez pas une minute, cent ans après la proclamation des Droits de l'Homme par ce farceur d abbé Sieyès, et le comédien sent toujours son fagot. L'Eglise n'a pas désarmé contre le théâtre. Or, l'Eglise continue à guider les âmes, et la preuve, c'est qu'on commence à débattre le cas du comédien à l'Institut, et qu'on va en disserter pendant un mois peut-être et davantage devant des républicains d'une République.

Dans le même Chantilly, habité par un prince, « qui en est », ce prince, libéral cependant et artiste, consentira-t-il à traiter M. Mounet-Sully de : c'tier collègue, et, fait plus significatif encore, M. Mounet-Sully osera-t-il donner au duc d'Aumale le titre, non pas de vieille branche cadette, mais de : cher confrère ? That is the question.

Les années ont passé et les choses en sont restées au même point. Mais les paroles, qui volent souvent, demeurent parfois, comme celles de Jules Simon, gravées au fond des cœurs fortement émus.

Nous attendons toujours le jour où nous serons accueillis de nouveau sous cette cou-

pôle, où Napoléon, qui n'osa pourtant pas décorer Talma. avait siégé à côté de Mole, de Préville, de Monvel et de Grandmesnil !

La dernière fois que je me présentai, un peu avant les élections, l'on m'avait fait comprendre que lorsque je ne serais plus acteur, je passerais « comme une lettre à la poste » ! Je répondis :

— Le jour où je ne serai plus acteur, je ne serai plus candidat. Ce n'est point ma personne, mais un principe que je veux voir triompher. Je me présente en qualité de doyen de la Comédie-Française. Qu'on me substitue tel autre de mes camarades, si l'on veut, peu m'importe, le principe pourra être affirmé sur son nom aussi bien que sur le mien, et c'est tout ce que je désire.

Cette réponse produisit un effet déplorable, paraît-il! J'avais, en général, aux élections précédentes, sept ou huit voix ; une fois même, j'en obtins quinze, contre dix-huit à mon concurrent heureux.

Cette fois, je n'eus pas une voix au premier tour. Ce fut un des plus grands chagrins de ma vie. Ma peine fut très profonde. J'avais beaucoup d'amis à l'Institut... Ils m'avaient tous abandonnés.

Cependant, au deuxième tour, j'eus quatre voix. Je ne m'en leurrai point. Ces quatre votants avaient sans doute réfléchi, chacun de

son côté, qu'il pourrait s'excuser à mes 5^eux en disant qu'il était un des votants...

J'ai dit et écrit cent fois les raisons qui me poussaient à poser, avec ma candidature, le droit pour les Comédiens d'entrer à l'Institut.

Le Théâtre est le plus complet de tous les arts, puisqu'il les réunit tous... Nous prêtons notre sang et 'nos larmes à un personnage qui se nourrit de nous-mêmes, et que nous amenons à la rampe... Les sculpteurs et les peintres, qui sont les hôtes naturels de l'Institut, font des silhouettes immobiles. . . Nous, au long de notre carrière, nous faisons deux cents statues frémissantes !...

Le 13 décembre 19 13, Francis Chevassu écrivait dans le Figaro l'article suivant qui est un beau plaidoyer en faveur du comédien :

M. Mounet-Sully fait connaître, par une note qu'a publiée le Figaro, son intention de se présenter désormais aux suffrages de l'Académie des Beaux- Arts, chaque fois qu'une place de membre libre deviendra vacante dans la Compagnie. Et cette démarche est plus qu'une déclaration de candidature : elle a la portée d'une profession de foi ; l'illustre doyen du Théâtre Français ne réclame point seulement pour lui-même, mais encore pour ses confrères, le droit de prétendre à faire partie de l'Institut.

Le 20 avril 1789, avant la représentation àAthalie et de la Matinée à la Mode qui composaient le spectacle des Français, Talma s'avança sur la scène et, en sa qualité d'acteur le plus nouvellement reçu, adressa, selon la coutume du temps, un discours au public. « C'est en faveur d'un art difficile, et qui vous est cher, qu'en rouvrant le Théâtre de la Nation, nous osons réclamer vos encouragements et votre indulgence. Chargés par état de reproduire sous vos yeux (du moins autant que nos efforts y peuvent atteindre) les chefs-d'œuvre nombreux de la scène française, nous voyons, avec une espèce d'effroi, l'étendue de nos devoirs et de nos richesses. Quel théâtre que celui qui fait les délices d'un grand peuple doué d'une sensibilité exquise, que l'honneur anime dans toutes les classes, qui porte l'admiration jusqu'à l'enthousiasme et qui interrompt quelquefois son plaisir même dans la noble impatience d'applaudir tout ce qui porte le caractère de l'héroïsme et de la vertu... » Et le jeune sociétaire poursuivait sa harangue « avec autant de grâce que de sensibilité », empruntant aux seuls tragédiens les vertus qui font l'ornement d'un artiste dramatique.

Cette orgueilleuse profession de foi ne surprit point les spectateurs : ils avaient le sentiment de la hiérarchie des genres; et puis, ils savaient que Talma était un tragédien. Cependant, lorsque six ans plus tard, on créa l'Institut, les trois fauteuils réservés pour les acteurs, dans la « classe de musique et de déclamation », furent attribués à des co miques.

Ces derniers n'étaient pas, à la vérité, des comédiens ordinaires; ils portaient des noms chers au public : Mole, Préville, Monvel et, bientôt, Grandmesnil ; Mole, vif, tendre et fastueux, un Delaunay

rirésistible dont M'"' Contât disait, quand il avait soixante-quatre ans, qu'il n'y avait pas de jeune homme qui se jetât si bien aux genoux d'une femme; Préville, le Figaro du Barbier et le Brid'oison du Mariage, « également admirable dans les Crispins, les manteaux, les tuteurs, les valets et les amants», qui avait réalisé avant Coquelin, le rêve secret de tous les comiques : être aimé pour soi-même par une femme qui ne badine point ; Monvel, dont l'art rigoureux disciplinait un organe sans éclat et des moyens médiocres, un Régnier ; enfin Grandmesnil, le Chrysale incomparable, l'Harpagon parfait auquel on doit un modèle de V Avare qui n'a point bougé : trois révolutions et quatre règnes purent passer sur le personnage dont il avait fixé la tradition, sans déranger un de ses gestes ni déplacer une de ses intonations...

Est-ce à dire que le Théâtre-Français fût alors pauvre de tragédiens? Non, certes, car il s'enorgueillissait d'artistes comme Saint-Prix, Vanhove, Naudet, Larive, serviteurs éprouvés des Muses qui avaient leurs habitudes chez Melpomène, et pratiquaient leshéros ou les demi dieux avec familiarité. Q.uelques-uns même portaient leur gloire magnifiquement. L'auteur de Marins à Minturnes, le futur académicien Arnault, raconte dansses jolis Mémoires la visite qu'au début de la Révolution, il fit à Larive à l'hôtel particulier que celui-ci habitait près du Gros-Caillou : le fastueux sociétaire, qui gardait dans le privé un sentiment très vif de ses devoirs tragiques, le reçut en une chambre à coucher que décoraient les images de Gengis-Khan, de Tancrède, de Bayard et de Spartacus...

Il y avait aussi Talma. signalé déjà par de bruyants succès et que le Charles IX, de M.-J. Chénier, avait rendu populaire. Mais, à la fin de 1 79"), la renommée de Talma est encore un peu mêlée de scandale; aux yeux du public, il reste l'ami de Robespierre et de Shakespeare. Ses victoires évoquent la mémoire des jours sinistres où Phèdre, pour déclarer sa flamme à Hippolyte, devait orner sa poitrine d'une cocarde tricolore, où la Terreur jetait en prison les valets, les marquis, les soubrettes et les pères nobles suspects d'incivisme ; elles consacrent l'invasion des barbares sur la scène où naguère Œdipe n'osait se présenter à Admète qu'en habit de soie bleu céleste. Etienne et Martainville, interprètes autorisés de la tradition, prétendent que les drames de Shakespeare n'auraient pas été tolérés en France sans la Terreur, qui prépara l'esprit public à les accueillir ; c'est tout juste s'ils ne découvrent pas en eux de nouveaux « sans-culotte ». Avec ces sages critiques, les vieux habitués ne distinguent guère entre les novateurs grossiers qui ofTensent la politesse nationale, Macbeth, de Marat. Le soir de la première représentation {.VOlJiel/o, un spectateur, indigné, s'écria : « C'est un Maure qui a fait cela, ce n'est pas un Français ! »

Ducis, en dépit de ses précautions, et malgré le soin qu'il prend de tenir en laisse le monstre, de le pomponner coquettement, à la façon des forains qui ornent de faveurs la majesté des lions débonnaires, ne réussit point à intercepter la fougue inspirée du tragédien qui, à travers les adoucissements du copiste, rejoignait le modèle.

Les cris deTalma détonnaient étrangementparmi les mélopées véhémentes et distraites des Larive et des Vanhove. Pour jouer Agamcmnon, celui-ci

avait ménagé dans sa cuirasse une pochette où, tout en déroulant avec emphase les invectives du roi des rois, il prenait son tabac à priser. Ainsi un ronron monotone endormait la fureur des Atrides. La tragédie était devenue une sorte doffice solennel qui avait son cérémonial et son protocole ; récemment encore Baron septuagénaire officiait, dans le Cid, pontificalement : lorsqu'il avait fini de clamer sa vengeance aux pieds du monarque, deux valets en livrée pénétraient sur la scène et le relevaient avec déférence. Les œuvres de Corneille, comme celles de Crébillon le père, conviaient les fidèles à un plaisir mêlé d'austérité ; on y apportait du recueillement et peu d'exigences de volupté. Mais Talma lui-même, dans son compliment du 20 avril 1789, n'engageait-il pas les spectateurs à « interrompre leurs plaisirs » pour applaudir « tout ce qui porte le caractère de l'héroïsme et de la vertu ? »

Ce n'est pas par complaisance pour un vain amusement de parallèle qu'on évoque en face de ces images fameuses la figure de Mounet-Sully. Au cours de sa splendide existence, le Théâtre-Français a produit abondamment des comédiens exquis ; et les Alceste, les Arnolphe, les Tartufe, les Géronte, les Scapin, les Figaro se pressent dans le riche musée de la maison de Molière; il n'a connu que trois tragédiens magnifiques : Lekain, Talma et Mounet- Sully. A travers les âges, leurs grandes voix se font écho et leurs gloires se complètent.

2i6 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

M. Mounet-Sully est le premier tragédien que les circonstances autorisent à solliciter le jugement de l'Institut sur un genre d'essais dont on contesterait malaisément la qualité artistique. Lekain était mort trop tôt pour connaître d'autre ambition que de voir un maréchal de France lui apporter, sur la scène, le témoignage de la satisfaction royale ; Talma pouvait prétendre à des satisfactions d'amour-propre moins platoniques; seulement, lorsque l'Institut disposait de fauteuils pour les artistes dramatiques, Talma n'était pas désigné pour s'y asseoir ; et, quand il fut en posture d'être candidat, l'Institut n'avait plus de fauteuils pour les artistes dramatiques.

La destinée de Talma est singulière : ce tragédien continua de grandir après sa mort, et sa carrière posthume fut encore plus brillante que n'avait été la première ; elle profita même des légendes qui représentaient l'interprète de César comme le confident, le conseiller et presque le répétiteur du Consul promu à la Majesté. Mais, en 1796, Talma est encore jeune, et Bonaparte aussi. A côté de Monvel et de Grandmesnil, de Mole et de Préville surtout, qui vont prendre séance aux côtés de Gossec et de Méhul, il représente un mince personnage original et un peu équivoque.

Du reste, il faut reconnaître que l'Institut semble avoir peu préoccupé ses contemporains. Préville lui-même attache si peu de prix à la distinction qu'il abandonne volontairement son fauteuil, où Grandmesnil s'installe bientôt, pour ne point renoncer à la résidence de Senlis.

Moins disgracié que Talma, M. Mounet-Sully peut croire que, s'il consentait à la retraite, l'Académie des Beaux-Arts ne refuserait peut-être plus d'ouvrir ses portes au tragédien honoraire dont on

ignorerait officieusement qu'il fut Rodrigue, Hamlet ou Polyeucte, pour n'accueillir que « l'amateur éclairé » ; mais le doyen repousse cette humble diplomatie. Son dessein est de faire juger, sur son nom, un cas de casuistique qui, sans doute, est des plus piquants.

C'est le comte Delaborde qui, aux environs de 1880, formula les motifs de la déchéance particulière aux artistes dramatiques, en leur refusant le don de « créer ». Quelques membres de l'Académie des Beaux-Arts songeaient alors à épousseter, pour Delaunay, le fauteuil de Mole. Le vieux Perdican apprit ainsi tout à coup, et sans préparation, qu'il était peut-être dépourvu du génie créateur. Il agita sa petite tête rose, si vite émerveillée, dans le fauxcol qui l'enveloppaitcommeunbouquet, etdemanda aux meilleurs amis de la Maison de le rassurer sur sa situation véritable. L'excommunication du comte Delaborde annonçait aux acteurs, en effet, une disgrâce nouvelle : après avoir été les parias de la société, deviendraient-ils les parasites de l'art, et une sorte d'incapacité esthétique survivrait-elle à leur ancienne incapacité légale?

La vue de l'honorable secrétaire perpétuel avait le défaut commun à toutes manifestations d'allure oratoire : elle manquait de précision. Sans sortir de l'Institut, et en regardant autour de lui, le comte Delaborde aurait vu des artistes qui, dans une apparente soumission à une pensée étrangère, sauvegardent la spontanéité du génie, tels les graveurs ; en prêtant l'oreille aux bruits de dehors, il eût entendu des philosophes et des hommes d'Etat discuter âpre-

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ment la propriété des poètes et des écrivains, en représentant les plus originaux d'entre eux comme les bénéticiaires accidentels etlesdéposilaires hasardeux des idées et des rêves qui demeurent le patrimoine de la nation. Son assurance resta, néanmoins, inébranlable. Elle avait ceci de piquant d'imposer aux personnages antiques dont le répertoire fait ses figurants habituels, la discipline qui classe en rigoureuses catégories les emplois du Théâtre-Français.

Nous inclinons aujourd'hui à accorder plus de mobilité, voire de souplesse aux héros dont chaque âge retouche et « recrée » les effigies, en les enrichissant de ses passions. L'Auguste de Ferrero n'est pas le même que celui de Corneille ; le Catilina qu'entrevit M. Gaston Boissier, à la lumière de sa lampe d'humaniste, ne ressemble pas à celui qu'imagina Prosper Mérimée, frotté aux hommes d'action et de coups de main. Lucien de Samosate assigne aux dieux hors d'usage la tâche de servir de jouets aux enfants; ainsi les protagonistes de IHistoire sont employés aux divertissements des hommes. Le tragédien, quand il s'appelle Mounet-Sully, en dresse de pathétiques images ; et il est, à sa façon, un sculpteur qui pratique ingénieusement le conseil du sage athénien : « Ne cesse de modeler ta statue ».

La disgrâce ordinaire des sculpteurs est de disposer de l'avenir avec imprudence, lis fixent dans la matière des gestes, des physionomies, des attitudes qui suffiraient à l'agrémentd'une minute et mériteraient l'hommage d'un joli frisson ; cependant le marbre ou le bronze inexorables répètent inutilement des airs de bravoure dont la vertu est épuisée. La prodigalité des Iragcùiens les préserve d'une telle dé-

convenue : les figures qu'ils évoquent ont le charme émouvant d'être à la fois belles et passagères. Une merveilleuse ingénuité leur permet d'emplir, tour à tour, plusieurs existences en modelant les ébauches, qu'ils drapent et qu'ils animent, des êtres héroïques ou légendaires. Et ce superbe gaspillage a un air de munificence.

On n'imagine pas sans étonnement l'âme secrète de ces tragédiens, dont la destinée est d'être les compagnons habituels d'Œdipe, de Brutus, de Polyeucte ou d'Hamlet et qui, en des appartements fraîchement décorés et ornés de glaces, accordent leur sensibilité au bouleversement des trônes et des empires, et continuent de ressentir le tourment des grandes catastrophes.

M. Mounet-Sully n'éprouve pas plus de peine à sortir de soi-même que de son époque. On m'a conté que, visitant l'Acropole d'Athènes, l'interprète à' Œdipe s'agenouilla sur le seuil, religieusement, et y déposa un baiser; puis, s'étant relevé, s'inclina de nouveau, embrassa une seconde fois la terre sacrée en murmurant : « Pour mon frère ! »

J'ignore si l'anecdote est authentique ; mais je me plais à le croire ; elle atteste l'héroïsme familier du grand artiste qui s'enferma avec obstination en un rêve inactuel, et se tint délibérément à l'écart des préoccupations, des vulgarités ou des ironies contemporaines.

A ce long et savoureux article, je répondis par la lettre suivante :

Citer Monsieur,

Je tiens à vous remercier de votre hel article sur « Les Acteurs à V Institut ^>, et à vous dire combien j'en ai été touché, d'abord pour la façon, encore quetrop flatteuse, dont vous apprécies^ ma carrière et mes efforts, puis, et surtout, parce que vous y prene^ hautement la défense d'une thèse qui m est chère, et dont le triomphe me tient trop au cœur pour que je ne me réjouisse pas de voir entrer dans la lice un chajnpion tel que vous... Cette page magistrale ajoute un sentiment de gratitude à la grande sympathie que f avais pour vous, depuis le jour oïl j'ai eu le plaisir de vous rencontrer che\ notre ami, M. Rivollet, Véminent auteur des Pliéniciennes et <i'Alkestis.

Vous pose\ admirablement la question quand vous constate'^ que 'ma candidature à V Académie des Beaux-Arts a la portée d'une profession de foi, et je voudrais mhne que ma mince personnalité disparût dans l'affaire, car c'est, non pour moi. mais pour tous mes confrères, pour tous les acteurs, que je réclame le droit de prétendre

à faire partie de VlnstiUit. Je tiens d' autant plus à bien ynettre ce point en lumière qu''nne confusion me paraît exister à ce sujet che^ nombre de gens ; je n'en veux pour preuve que ces paroles que m'adressait naguère un de mes amis, un des plus grands artistes siégeant à V Institut :

« Voulez-vous savoir la vérité ? m.e disait-il. Le Jour où vous aure'!^ quitté la scene^ vous sere^ élu sans dif acuité, car on apour vous la plus grande estime ». Et fai répondu : « Le jour oii je n appartiendrai plus au théâtre, je ne serai plus candidat, parce que ce que je tiens à faire triompher^ c'est un principe. » En effet, du moment qu'il existe une Académie des Beaux- Arts, je ne vois pas la raison pour laquelle tous les arts n'y seraient pas, sinon toujours, accueillis lorsque les circonstances le permettent. Quant à tnoi, si je fne mets ainsi en avant, c'est uniquement parce que je me trouve être le doyen de la Comédie-Française ; mais qu'on me substitue tel autre de mes camarades, si l'on veut, peu m'importe : le principe pourra être affirmé aussi bien sur son nom que sur le mien, et c'est tout ce que je désire.

Par les hostilités que rencontre toujours cette candidature, je vois bien que le ma-

lentendu n'est pas dissipé, ni peut-être près de Vêtre, si des articles aussi pleins de bonnes raisons que le vôtre ne parviennent pas à détruire les préventions et les erreurs.

Mais pourquoi refuser aux acteurs le droit d'entrer à V Institut^ droit que Von reconnaît à tous les autres artistes, peintres, sculpteurs, compositeurs, graveurs, etc. ? Qu'est donc notre profession pour porter en soi la cause d'un tel ostracisme ? Je ne puis arriver à le comprendre. Comme le disait Talma : « Si je n avais pas cru que le théâtre fût une carrière honorable, je ne ni y serais pas engagé. »

Est-ce que, parmi les comédiens, il se trouve tnoins d'honnêtes gens que partout ailleurs? Est-ce parmi eux que se recrute en plus grande quantité la troupe des malandrins qui remplissent les prisons et peuplent les bagnes ? Les voit-on moins secourables que d'autres à V infortune, moins pitoyables au malheur ? Oh! je sais bien V objection que Von adresse à notre profession : on dit qu'elle aboutit le plus souvent à la déformation morale, et que V acteur, qui représente un personnage vicieux, peut être entraîné au vice. Soit : que Von admette alors comme contre-partie qu'à représenter un

personnage vertueux, il sera pareillement entraîné à la vertu. Mais cette prétendue déformation morale existe-t-elle réellement'^ En tout cas, si elle est à redouter, pourquoi le serait-elle plus che^i V acteur , momentanément exposé à la perversion par un rôle, que che^ le prédicateur qui fait la peinture du vice, che:^ Vavocat qui plaide souvent le contraire de la vérité, et che^ tant d^ autres à qui Von n' a j amais eu Vidée d adresser semblable reproche?

Non, la carrière d'acteur n'est point ce que la disent des censeurs moroses et partiaux, généralement, parce que mal informés. Ce quelle exige avant tout de ceux qui V embrassent, c'est la foi, oui, la foi ; il faut que V acteur croie à la réalité du personnage quil représente. Sans doute, il est nécessaire qu'il sache le mécanisme de V art qu'il pratique, et c'est là le côté métier ; mais ce mécanisme n'est à V acteur digne de ce nom que ce qu'est la gramm.aire à Vorateur et Vorthographe à Vécrivain. Si le métier lui sert poiir traduire son émotion, il n'en résulte point que son émotion ne soit pas vraie, ne soit pas sincère; il faut qu'elle le soit pour qu'il atteigne à la plénitude de son art : sans émotion sincère, pas de salut. La source positive de nos eni-

vrements est la sensation d'une vie qui n'est pas la nôtre et que nous sommes amenés à vivre par un effort de notre imagination.

Compris et pratiqué de la sorte, l'art de Vacteur peut aller de pair avec les plus beaux, tandis que, ravalé à un métier vulgaire, il devient la plus vile des prostitutions.

Un autre reproche lui est adressé : Vacteur ne crée pas! Eh l mon Dieu, qui peut se vanter de créer? Est-ce que ce que Von appelle création nest pas le plus souvent une combinaison nouvelle d'éléments existant déjà} Loin de moi la pensée de rabaisser les grands génies dont s'honore V humanité ; mais, ces dieux mis à part, Vacteur est-il donc incapable de soutenir La comparaison avec d'autres artistes? Sur ce point, je n'ai garde d'insister, car vous Vave^ fnontré, avec autant de force que d'esprit, par des arguments si probants que je ne puis w.ieux faire que de renvoyer les contradicteurs à votre article.

P our qiioin aj outerai-j e pas quel quechose encore en faveur de Vacteur? Si Von juge les gens d' après leurs fréquentations, qui donc en a de meilleures que lui? Obligé à un travail constant, qui tient perpétuelle-

ment en haleine ses facultés intellectuelles il passe ses journées et quelquefois ses nuits dans le commerce des plus grayids esprits, aussi bien des vivants que de ceux qui sont dem.eurés vivants parmi les morts.

Ety à ce Propos, je suis heureux de vous témoigner de nouveau ma reconnaissance pour ce que vous voule^ bien dire du tragédien que je me suis efforcé d'être. Vous avouer ai-je la joie que j'en ai éprouvée en voyant que vous discerniez si bien ce que f ai voulu faire dans V interprétation des grands personnages du répertoire classique ? Vous ave^ péjiétré ma pensée en parlant du Cid, d'Or este, d'Hippolyte surtout, cet « Hippolyte délicieusement racinien et tout de même parent d'Euripide, un Hippolyte qui appartient déjà à Vénus, mais qui est encore à Diane, et dont la chasteté alartnée mêle ufi peu d'inquiétude sacrilège au premier émoi de la passion ». La critique, qui supplée ainsi à ce qui a pu tnanquer à l'exécution, est presque de la divination ; votre sens aiguisé et fin a su percer jusqu'au dedans de moi-m.ême le vrai modèle que j'avais l'ambition de traduire aux yeux des spectateurs, mais je n'aurais pas su L'exprimer comme vous.

Acteur, j'ai donc été heureux d'être com-

pris par vous ; candidat, d'être encouragé et soutenu. Vous ave- montré par là que rien des choses du théâtre ne vous était étranger, et vous ave^ défendu notre cause parce que vous nous connaisse^ bien. Merci encore...

Il me resterait beaucoup à dire, mais je m'arrête. Voilà assurément une lettre fort longue. Mon excuse est que, tout en récrivant, je relisais votre article; je m imaginais ainsi causer avec vous, et les heures paraissent brèves en votre compagnie.

MOUNET-SULLY

Sur la même question, je retrouve quelques notes jetées au hasard du crayon, et qui pourront intéresser, en ce sens qu'elles complètent définitivement mes idées sur ce sujet qui me tient au cœur, et que je crois avoir retourné et examiné sur toutes ses faces :

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