‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 26 sur 38 · LES COMEDIENS A L'INSTITUT · texte numérisé non relu

LES COMEDIENS A L'INSTITUT

On a beaucoup dit et répété que les comédiens, que les acteurs, pour mieux dire, ne sont pas des créateurs. Accordez-nous au moins que noussommes àes arrangeurs et que nous pouvons faire une œuvre à côté, à propos d'une autre œuvre. Mais alors :

— Le professeur, le critique, le conférencier, le traducteur, en littérature?

— Le paysagiste, le peintre de nature morte et le portraitiste, en peinture?

— Le sculpteur de bustes et de médaillons; le graveur?

— Et les musiciens quand ils travaillent sur des paroles fournies par un poète, comme nous-mêmes, avec cette différence que, sur ces mêmes paroles, il faut que nous fassions, nous, non seulement du son, mais de la forme et de la couleur?

Voioi un vers tragique que le poète a mis dans la bouche de tel personnage, dans telle situation tragique ou comique. C'est une très belle chose, morte dans le livre. (Et la preuve en est là, que chaque lecteur l'interprète, le sent, le fait vivre à son gré)...

Un acteur doit dire, doit agir, doit vivre ce vers au théâtre. Il faut qu'il crée d'abord la mélopée, l'inflexion qui doit l'envelopper comme un premier vêtement; il faut qu'il trouve le geste et la figure du personnage, sa forme générale (attitude et vêtement) ; il faut surtout qu'il en trouve le mouvement, la vie. Il faut qu'il soit musicien, sculpteur et peintre, et combien de fois dans la même minute ! Talma, disant : Cteux, écoutc{ ma voix!... etc., me paraîtrait créateur musical au même titre que Gliîck écrivant la mélopée : J'ai perdu mon Eurydice! si, après l'avoir écrite, Gliick l'avait chantée et vécue comme M"" Viardot.

Puis, à dire vrai, je trouve qu'en matière d'art, pas plus qu'en toute autre matière, l'homme ne crée rien. Quel qu'il soit d'ailleurs et quelles que soient ses facultés de sensation, de perception et d'extériorisation. A propos d'une sensation dont il n'est pas

le maître, il se souvient, il analyse, il choisit et il exprime au moyen d'un métier, d'un mode de traduction péniblement et longuement appris antérieurement. Il ne crée pas. Tout au plus, imaginet-il ! Et, si l'on regardait de très près, peut-être verrait-on, tout simplement, un peu de synthèse succédantà un peu d'analyse. Parcréation, j'entends, n'est-ce pas, le mouvement et la vie ! Quand Dieu eut fait œuvre de sculpteur en pétrissant le limon à son image, il lui souffla dans les narines un souffle de vie, l'anima et devint Créateur :

Est-ce que le peintre, le compositeur, le sculpteur, le poète font rien de semblable ?

L'acteur, au contraire ! De sorte que l'acteur qui passe pour non créateur, est peut-être le seul qui le soit un peu !

A moins que tout être doué de mouvement et de vie, ne le soit; on ne peut pas bouger, agir, vivre, sans que cette action, si petite soit-elle, ait un retentissement dans l'univers entier, a-t-on dit. Et dans le monde des idées et des images, il en est de même, incontestablement. De proche en proche, tout se modifie, tout cède à certains courants déterminés par certains faits.

Mais, pour qu'il y ait création, encore faudrait il qu'il y ait vouloir, de notre part. Et, dans quelle césure notre volotité libre a-t-elle contribué, la plupart du temps, à ces œuvres dont nous sommes si fiers quand elles sont signées de nous; si nous sommes des imbéciles? Mais, passons; l'œuvre est faite : peinture, sculpture, poésie ou musique, mais elle est immobile, voilée on figée dans une attitude unique.

Pour qu'elle bouge, il faut que quelqu'un passe et la prenne sur ses épaules, dans ses bras, sur son

cœur, et lui fasse une vie avec sa vie propre. Or, ce passant, c'est ce que vous appelez dédaigneusement l'interprète, au lieu de lui laisser son beau nom : l'acteur.

On se plaît à répéter partout que l'acteur n'est pas créateur. Et pourtant, entre tous les artistes, il est le seul dont on dise couramment, à propos de son œuvre : '< Il a créé tel ou tel rôle ».

N'y a-t-il pas là, autre chose qu'une simple contradiction?

Cela vaut la peine d'être examiné.

Je me suis longuement attardé sur ces questions qui me sont chères. Que le lecteur m'excuse !

Mais jusqu'à la dernière minute de ma vie, je protesterai au nom de Vacteur sur l'injustice qu'il y a à tenir, en certains milieux, son art pour inférieur aux autres.

Cet art, ai-je dit, je le tiens, bien au contraire, comme le plus beau, le plus complet de tous.

Et c'est pourquoi plus je l'ai exercé, plus je l'ai approfondi, plus je l'ai aimé par-dessus tout, passionnément...

Je pense pouvoir arrêter ici mes Souvenirs.

Devrai-je conclure ? Lorsque je me regarde, et m'examine, à l'heure présente, j'éprouve encore le sentiment que tant de fois je connus, à bien des moments de ma vie la plus active. Le sentiment que je n'ai rien fait auprès de ce que j'aurais voulu faire. Le sentiment de n'avoir réalisé que de bien loin, les rêves prestigieux et grandioses qui toujours me hantèrent. Mais qui peut réaliser le rêve ? Dès que celui-ci se concrétise, il s'amoindrit, s'abime... s'il ne s'anéantit. C'est bien, toujours, dans sa simplicité, l'éternelle et douloureuse histoire de Psyché et de l'Amour...

Deux vieux papiers bien jaunis, extraits à grand peine des fouillis de paperasses et de manuscrits de toute sorte qui encombrent chacun de mes tiroirs, fixeront mieux, peut-être que je ne le saurais faire, les caractéristiques essentielles de l'homme que je fus et que je suis resté.

L'un de ces papiers est la copie d'une page d'album sur laquelle je fus prié de répondre à certaines questions. Il est de 1877. L'autre est une consultation que me donna le célèbre chiromancien DesbaroUes, après avoir vu mes mains, un soir de l'année 1869, lorsque j'étais à l'Odéon.

Voici le premier de ces papiers :

Ma confession sur l'album

DB M"* LA MARQUISE DE BlOCQUBVILLB

Votre vertu favorite?

Vos qualités

favorites

che^ rhomme?

Vos qualités

favorites

che^l la femme?

Votre occupation favorite?

Le trait principal de votre caractère ?

Votre idée du bonheur?

! Ce qu'on appelle « la \ force de caractère ».

fen manque d'ailleurs absolument.

La Foi.

La

Charité.

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