‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 32 sur 38 · ÉPILOGUE a · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE a

La mort n'a pas laissé au doyen de la Comédie-Française, le lemps d'achever...

Mais ces lignes montrent bien la noblesse et la droiture des sentiments du grand artiste, et surtout cette candeur et cette inaltérable simplicité qui furent toujours les caractéristiques de l'esprit et du cœur de Mounet-SuUy.

Au bout d'une carrière longue et nombreuse, les paroles d'adieu qu'il prononce sont aussi jeunes, aussi vibrantes d'enthousiasme et de foi, que celles qu'il exhalait, cinquante ans auparavant, à l'aube de sa fougue et de ses ambitions !

Rare modèle, incomparable exemple de l'éternelle fraîcheur que garde une véritable âme d'artiste !

Sa mort provoqua dans le pays une douloureuse stupeur. Dans le grand remous de la guerre, il y eut comme un instant d'immobilité.

Mounet-Sully est mort ! Et, parmi les comptes rendus, les récits quotidiens, emplis de tant d'héroïsmes, d'épouvantes et de désastres, de longues lignes furent consacrées à celui avec lequel s'éteignaient plusieurs de ces accents et de ces gestes qui révélèrent au monde les sommets esthétiques de la grandeur et de la douleur.

Fallait-il que son prestige fût immense et qu'il laissât d'unanimes regrets , pour qu'on ait parlé de sa mort et de son agonie, parmi tant de morts pathétiques, et tant de glorieuses agonies !

Voici ce qu'écrivait l'éminent journaliste Maurice de Waleffe, dans Paris-Midi.

Il résume la pensée de tous :

2 mars 1916.

Mounet-Sully qui meurt !

Même dans le fracas du canon de Verdun, une telle mort fait le bruit d'une cathédrale qui s'écroule. Les Français qui ne combattent pas, et dont la voix, comme celle du chœur àzxïsYOrestie antique, traduit l'agitation des spectateurs devant l'horreur de la pire tragédie que les dieux aient jamais infligée aux hommes, doivent ici marquer un temps d'arrêtpour pleurer le grand prêtre tombé à côté de l'autel.

Cet acteur-là n'était pas un acteur. Sa gloire dépassait les gloires de théâtre. Entre la guerre de 1870 et celle de 1914, il aura été un des rayons de l'auréole que la nation vaincue gardait au front, et qui eu faisait, quand même, la reine de l'Europe ! Une des couleurs de l'arc -en-ciel qui franchit comme un pont de lumière l'espace orageux compris entre la France de Sedan et la France de la Marne !

C'est parce qu'elle a continué de produire de tels hommes dans tous les arts et dans toutes les sciences, que la France mérite toujours qu'on meure pour elle, plus joyeusement et plus divinement

Page 1