EPILOGUE
que pour aucune autre patrie placée sous le soleil.
Il nous convient d'oublier, à cette heure, qu'il fut Ruy Blas et Hamlet. L'outrance de l'art romantique contenait mal les fureurs de son génie torrentiel. Laissons ces cires perdues ! Ne gardons que le souvenir du dieu de marbre. Le Mounet-Sully qui a mérité l'honneur infini qu'on puisse parler de ses agonies de théâtre au milieu des morts sacrées qui nous environnent aujourd'hui, c'est le Mounet des Stances de Polyeticte — on ne saura jamais à combien de nos jeunes officiers il aura insufflé son âme héroïque ! — et surtout le Mounet à Œdipe-Roi.
Il meurt bien, car voici l'heure où le rôle cesse d'être à sa taille, où l'infortuné Œdipe, qui tue ses enfants et qui s'arrache les yeux, ne peut plus, hélas ! être incarné par un homme isolé. Cet Œdipe aveugle et titubant dans le carnage a grandi soudain à une mesure plus qu'humaine.
La France, l'Europe, l'humanité saoules de meurtres et d'horreurs, vacillent au bord d'un lac de sang, que nous voudrions tous nous arracher les yeux pour ne pas voir. Mounet-Sully est mort, mais Œdipe, hélas 1 est vivant...
Oui, la mort de Mounet-Sully fut un grand événement au milieu de i Evénement.
Ce fut un deuil national.
On peut le dire sans manquer de respect, de piété, à ceux qui meurent chaque jour pour défendre le pays dont Mounet-Sully était un des fils d'élite.
Avec Mounet- Sully, c'est un peu de la beauté française qui disparaît. Il faudra qu'après lui, d'autres artistes s'efforcent à rechercher sa trace, à retrouver l'essence de son art divin, à reconquérir le secret de son pur génie tragique...
Les obsèques de Mounet-Sully furent imposantes. Tout Paris défila devant le cercueil. Il semblait que le ciel lui-même eût voulu prendre part à Taffliction des Français.
Depuis le matin un brouillard épais obscurcissait la ville au point que les lumières étaient allumées comme en pleine nuit.
Tout paraissait voilé de crêpe.
Une foule dense était massée devant le temple de l'Oratoire où eut lieu la cérémonie du culte, car Mounet-Sully appartenait à la religion réformée.
Dans cettefoule,beaucoupd'artistes,maisun plus grand nombre encoredesimplesbourgeois, venus là par sympathiepour leur artiste préféré.
Au temple, des discours furent prononcés d'abord par l'éminent pasteur Wagner, puis par M. Adolphe Brisson, au nom de la Critique dramatique, par M. Brémont au nom de la Société des Artistes dramatiques dont Mou-