‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 34 sur 38 · EPILOGUE 24q · texte numérisé non relu

EPILOGUE 24q

net-Sully était le président d'honneur ; par M. Emile Fabre, directeur intérimaire de la Comédie-Française, enfin par M. Silvain, nouveau doyen de la Comédie-Française.

Voici celui que prononça M. Silvain :

Je viens, au nom de la Comédie-Française, dire l'adieu suprême à notre camarade Mounet-Sully.

Cet adieu sera nécessairement bref, car l'heure n'est pas aux longs discours, même devant une tombe illustre.

Paris, en moins d'une semaine, a eu la joie de voir luire de nouveau sur l'affiche, après une éclipse de quelques mois, le nom de Mounet-Sully et la douleur d'apprendre qu'il ne reparaîtrait plussur la scène.

La mort avait pour jamais baissé sur le grand tragédien son lourd rideau de fer.

Ce n'est pas devant sa dépouille encore presque frémissante de l'enthousiasme qui l'anima jusqu'à sa dernière heure, ce n'est pas dans l'émotion qui m'étreint devant le cercueil de mon vieux compagnon de lutte, que je me sentirais capable d'analyser froidement une carrière si pleine et si brillante.

Je ne puis qu'en noter au passage les points les plus saillants :

Né à Bergerac, en 1841, élève de Bressant au Conservatoire, lieutenant des xMobiles de la Dordogne à l'armée de la Loire, en 1870-71, Mounet-Sully entrait en 1872 à la Comédie-Française, où, après l'Oreste de Racine, il représentait avec une égale splendeur le Rodrigue de Corneille. Il débutait ainsi dans Le Cid et, comme le Cid, par un coup de maître qui lui valait immédiatement son admission au Sociétariat.

lui qui devait rester toute sa vie, à la ville comme au théâtre, un magnifique Campéador, épris uniquement d'héroïsme et d'idéal, ayant pour devise : Par la foi !

Dès ses premiers pas, il ne fraye qu'avec les génies. Tout ce qui est grand l'attire. 11 est l'interprète sublime des plus sublimes poètes. Il va de cime en cime : de Corneille à Racine et de Racine à Corneille, en passant par Molière, de Molière à "Victor Hugo, de Victor Hugo à Shakespeare, de Shakespeare à Sophocle.

Il est tour à tour et en perfection : le Cid, Oreste, Polyeucte, Néron, Hippolyte, Jupiter, Othello, Hamlet, Ruy-Blas, Hernani... J'en passe et des meilleurs. Je laisse à la critique le soin de l'étudier plus longuement et p.nr le détail.

Celui qui a recréé, en les marquant de sa griffe ineffaçable, tant de rôles inoubliables, mettait le comble à sa gloire et à son génie tragique, en ressuscitant, après vingt-quatre siècles, à la Comédie- Française, puis sur le théâtre romain d'Orange, au pied du mur cyclopéen, sous le vélum bleu piqué d'étoiles, devant un public secoué d'horreur et d'admiration, le héros le plus humain, le plus infortuné et le plus pathétique du théâtre ancien et moderne, je veux dire Œdipe roi.

La beauté du corps, la noblesse du visage, l'art du costume, le don de l'attitude, la grâce des gestes, l'intuition profonde des personnages qu'il représentait, je ne sais quel charme ingénu et viril qui n'appartenait qu'à lui, et la voix, cette voix admirable au service d'une ad\mirable diction, cette voix où sonnait et frissonnait la gamme infinie des douleurs humaines, il avait tout et tout au suprême degré. J'en appelle aux générations de spectateurs qui pen-

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