ÉPILOGUE
dant près d'un demi-siècle ont eu le bonheur de le voir et de l'entendre.
Et ce parfait artiste qui donnait à la Comédie- Française autant de lustre que la plupart des autres comédiens se contentent d'en recevoir, était aussi un parfait sociétaire et un parfait doyen. 11 était la colonne du temple et le symbole même de cette institution unique au monde et qui, avec l'Académie française, a seule survécu aux anciens régimes; et l'on peut regretter, à ce propos, que l'Académie des Beaux-Arts n'ait pas cru devoir accueillir la candidature plus d'une fois renouvelée de ce prestigieux artiste.
11 est vrai que comme tous les acteurs, même les plus hauts, Mounet Sully ne laisse qu'un nom ; mais ce nom est égal ou supérieur à celui des Roscius, des Lekain, des Talma, des Garrick, des Modena, des Frédérick-Lemaître, des Salvini. Je ne vois pas en quoi une consécration académique, à laquelle il avait peut-être raison d'attacher tant de prix, aurait augmenté l'éclat d'un tel nom.
Réputé dans le monde entier, Mounet-SuUy pouvait, autant et mieux que tels autres, monnayer sa réputation et s'en aller chercher fortune ailleurs, mais ce grand artiste et ce grand honnête homme était en même temps le plus ponctuel, le plus désintéressé et le plus fidèle — fidèle jusqu'à la mort — des collaborateurs et des associés de la Comédie- Française.
En sorte que le vers du poète résume à lui seul toute sa vie artistique :
Naître, vivre et mourir dans la même maison. Et c'est cette maison, la Maison de Molière, qui.
après s'être inclinée devant la digne compagne de sa vie, devant son frère et son émule, notre très cher camarade Paul jMounet, devant les êtres qu'il chérissait et qui le chérissaient, c'est la Maison de Molière en deuil qui, par mon humble voix, vient tout entière, émue et reconnaissante, saluer les restes et glorifier la mémoire du plus célèbre de ses représentants : Mounet-Sully.
Citons aussi celui de M. Emile Fabre :
C'est à l'administrateur intérimaire du Théâtre- Français qu'était réservé le triste honneur de venir adresser au doyen des sociétaires, à l'un des plus illustres représentants de l'art tragique, à Mounet- Sully. l'adieu éternel de la Comédie.
En d'autres circonstances, une voix plus autorisée se fût fait entendre (à laquelle se serait jointe sans doute la voix éloquente d'un ministre), mais la guerre a fermé les bouches ; et ceux qui eussent été le mieux qualifiés pour louer Mounet-Sully n'ont pu que le suivre jusqu'ici, dans leur sympathie muette et attristée.
Pendant quarante-quatre ans qu'il appartint à la Maison de Molière, Mounet lui a donné toutes ses forces, toute son âme, tout son génie et tout son cœur .
C'est pourquoi aujourd'hui, à l'heure des comptes suprêmes, nous venons lui rendre l'hommage que nous lui devons, en nous inclinant pieusement devant sa dépouille, en mêlantnotre douleuraux douleurs qui ont fait cortège à ce cercueil, — celles de ses amis, de ses admirateurs, de sa veuve, qui lui fut