‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 36 sur 38 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

maternelle, de son frère, notre cher Paul Mounet, qui voit réellement en un jour, mourir la moitié de soi-même.

Aprement discuté dans ses débuts, — critiqué pour un jeu qu'on disait plein de singularités et de bizarreries, et qui était original, Mounet-SuUy, d'année en année, de rôle en rôle, s'était imposé à l'admiration de la foule, et l'on sait de quel applaudissement unanime il était salué, vers la fin de sa vie, à chacune de ses apparitions sur la scène de la Comédie. On sait aussi de quelle estime respectueuse, de quelles tendres affections il était entouré, dans un théâtre qu'il avait contribué à faire plus glorieux et plus prospère.

Il n'avait pas, comme tant d'autres, été chercher ailleurs des succès retentissants, éphémères, privés de signification. Il restait attaché à la scène qui avait vu ses débuts et qui, si elle ne paye trop souvent qu'en monnaie de gloire ses acteurs, leur confère du moins une dignité qui les désigne au respect, à l'envie même de tous les artistes.

Hiérophante sacré de ce temple, où se donnent les plus belles fêtes de l'art, Mounet a présidé ces augustes cérémonies; il les a dirigées, animées de sa présence et de son souffle.

Sur cette bouche harmonieuse, close aujourd'hui, les beaux vers ont chanté ; dans cette vaste poitrine, qui ne respire plus, ont habité tour à tour l'àme de tous les héros, ceux de Sophocle et ceux de Shakespeare, ceux de Racine et de Corneille et de Hugo ; ce cœur, maintenant immobile, a prêté ses battements précipités à toutes les fureurs, à toutes les exaltations, à toutes les passions humaines.

Rappellerai-je les personnages qu'il incarna ? Mais ils sont tous présents à votre esprit. Ils sont peu

nombreux, d'ailleurs, car au lieu de se disperser en une multitude de créations, il se concentra, si Ton peut dire ; il fixa son génie en quelques figures qu'il sculpta patiemment, qu'il ne livra au public qu'achevées et parfaites.

Il fut Oreste, mélancolique et furieux; — Néron, félin, sournois, rampant et terrible; — Horace, tout illuminé de patriotisme, simple, direct, magnifique ;

— Othello, où il parcourait toutes les gammes de la passion ; — le Cid, à la bravoure jeune et joyeuse ;

— Didier, de Marion de Lorme ; — Hernani et Ruy- Blas où il mit toute la grandeur sombre de l'Espagne :

— Créon, tout cuirassé d'orgueil, d'abord, puis abattu et pitoyable.

Il fut Polyeucte, où il montra la foi dans ce qu'elle a de plus ardent, la passion dans ce qu'elle a de profond et de pur; Joad où, sublime prophète d'Israël, il passait du ravissement à l'extase, et de sa voix pleine, large, veloutée, riche en nuances, jetait les prophéties sur la Jérusalem nouvelle.

Il fit sonner les vers de Molière, de Voltaire, de Coppée, de Bornier, de Rivollet, de Richepin, la prose d'Emile Augier, de Paul Hervieu.

Enfin, il fut Hamlet et Œdipe roi; Œdipe, où nous le vîmes pour la dernière fois, splendide et sanglant, dans la cour de la Sorbonne, à une représentation de bienfaisance, donnée parla belle œuvre la Fraternelle des Artistes et où il avait tenu à prêter son concours, car il était généreux et se dépensait sans compter pour soulager les infortunes.

ŒMipe! Hamlet! De ces deux figures dissemblables, l'une noyée aux brumes du Nord ; l'autre se découpant nettement sur l'azur du ciel grec, Mounet-Sully nous a donné une représentation si parfaite qu'elle hantera désormais nos souvenirs.

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