‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 37 sur 38 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Voici Hamlet, le prince noir, conscience au milieu d'instincts, dont la raison vacille devant les énigmes que l'homme moderne tente de déchiffrer.

Voici CEdipe, serein et confiant, puis qui se débat, comme un autre Laocoon, dans un nœud d'événements formés, assemblés par la fatalité, et qui l'enserrent et qui l'étouffent peu à peu.

Pensif et frémissant, ou formidable et grave, dans ces deux compositions, il nous montra les deux faces de son talent, romantique et classique à la fois.

Romantique, il l'était par le pittoresque qu'il donnait à ses personnages, par sa façon de jeter certains vers, aux mots éclatants, en mettant en lumière tels adjectifs, tels verbes, évocateurs et sonores.

Classique, il l'était aussi par son art de mener jusqu'au bout, en la nuançant, la période la plus longue, par l'unité de sa conception, la noblesse de ses attitudes. Peu d'acteurs ont su se draper comme lui dans la pourpre romaine, dans la cape espagnole, dans l'hiniation des Hellènes.

Hernani ou Don Juan (de l'émouvante pièce qu'il écrivit en collaboration avec Pierre Barbierj il avait l'air d'un personnage sorti d'un tableau chatoyant de Velazquez ; Hippolyte, Oreste, Œdipe, il était beau, régulier, pur, comme une de ces figures que Phidias a inscrites dans les métopes du Parthénon.

Avec Mounet-Sully , c'est un des plus fameux acteurs de tous les temps qui disparaît, un des plus hauts représentants de cet art étrange, le seul qui ne laisse pas après soi des témoins impérissables.

Près de Kean, Lekain, Talma, il entre dans un Panthéon de demi-dieux fabuleux, dont personne n'a vu le visage, dont personne n'a entendu la voix, et dont les noms cependant, durant une longue suite de siècles, voltigeront sur la lèvre des hommes.

Et cet artiste, qui si souvent incarna des héros, — qui en avait le cœur intrépide (comme il l'avait montré en 70, aux côtés de son frère Paul), — cet homme brave, disparait à une heure héroïque, à l'heure où nos jeunes Horaces et nos jeunes Rodrigues, sur les falaises embrasées de l'Est, font de leurs poitrines une digue vivante où viennent heurter et se briser les flots de l'invasion.

J'aime à m'imaginer que l'esprit de Mounet-Sully, dégagé des liens terrestres, flotte au-dessus de la mêlée, et que, dans le vent qui passe, la voix magnifique — la voix que nous n'entendrons plus — jette les vers ardents de Corneille.

Mais ne gémissons plus sur l'heure présente.

Mounet-Sully, ce grand mort, qui fut un grand et noble travailleur, qui illustra la Maison où il vécut, son art, son pays, et qui naît aujourd'hui à l'immortalité ;

Mounet-Sully, s'il pouvait nous parler encore, dirait :

« Cessez de me plaindre et de pleurer les disparus d'hier; dans ces journées uniques de votre histoire, d'autres soins vous réclament. La France, toujours vivante et jeune, immortelle, enfantera d'autres acteurs, d'autres poètes, d'autres héros; le flambeau échappé à nos mains mourantes sera ramassé par d'autres mains, et qui relèveront dans l'air, pour que le monde ébloui admire encore et toujours l'art français rayonnant.

Au travail, — par delà les ruines.

Au travail, — par delà les tombeaux. »

Le convoi, pour se rendre au cimetière, passa devant le Théâtre-Français. Une der-

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