APRÈS UNE REPRÉSENTATION D'ŒDIPB ROI
Minuit : Œdipe-Roi vient de finir ; un premier flot de spectateurs se précipite par les escaliers, court aux portes et se répand autour du théâtre. Ce sont les gens pressés de rentrer chez eux, qui se hâtent vers leur auto, une voiture, un omnibus. Puis un temps d'arrêt se marque, très net, dans l'écoulement de la foule ; et un nouveau flot descend et sort, moins nombreux et plus bruyant. C'est le bataillon sacré des enthousiastes, de ceux qui ne s'en vont qu'à regret, après avoir acclamé les artistes et réclamé à grands cris le magnifique interprète d'Œdipe, dont le jeu les a électrisés. Dix fois le rideau s'est relevé, et ils l'auraient fait relever une onzième, une douzième fois, plus encore, si l'artiste fatigué ne s'était dérobé à leurs ovations en remontant dans sa loge. Ce n'est qu'après avoir constaté que le rideau reste obstinément baissé qu'ils se sont résignés à quitter la salle.
Parvenus sur le trottoir, ils n'éprouvent aucune hâte de s'éloigner ; ils se dirigent vers la porte de l'administration. Ils savent que c'est par là que sortiront les artistes, et ils veulent faire durer leur plaisir en acclamant ceux-ci une dernière fois. Quelque curiosité aussi les attire — ils sont bien aises de voir de près les objets de leur admiration, et quelque vanité également : ils leur adresseront la parole, et qui sait? ils recevront d'eux un mot,
MES ROLES 12g
un merci peut-être. Ce sera un souvenir charmant qu'ilsemporteront, une petite aventure qu'ilsseront fiers de raconter, le lendemain, aux camarades de bureau ou d'atelier.
Ces fidèles, qui se passionnent surtout pour la tragédie et les acteurs tragiques, sont une cinquantaine environ, presque tous des jeunes gens, étudiants, employés ; parmi eux, quelques jeunes femmes ou jeunes filles, que la contagion de l'enthousiasme a gagnées, et qui, elles aussi, veulent voir, veulent acclamer...
Toute cette troupe, unie par une pensée commune, bavarde, plaisante, rit, en attendant la sortie des artistes. Ces premiers instants sont joyeux. Brusquement, un murmure sympathique s'élève : M"^ Madeleine Roch est apparue dans l'encadrement de la porte. Vive Roch 1 crie une voix; Vive Roch ! répètent cinquante voix. M"<= Roch est très populaire parmi cette jeunesse qui l'entoure, se presse autour d'elle, et lui permet difficilement de franchir le trottoir et de monter dans un taxi-auto, dont le chauffeur, pénétré de son importance, ne met aucune hâte à démarrer. Quand la voiture part, la troupe s'allonge sur le trottoir, devant les piliers, et forme la haie : les chapeaux se lèvent, les cris redoublent... Mais elle ne se disperse pas; l'ovation terminée, la voiture disparue, elle se replie vers la porte, car elle entend faire à chacun sa part. Successivement, elle salue de ses applaudissements M'" Delvair, M"*" Maille, puis les interprètes masculins. Envers tous elle se montre aimable, mais avec des nuances; elle se pique de discernement. Il y a des degrés dans son admiration, dans sa sympathie, et à la façon dont elle exprime l'une et l'autre, nul ne s'y peut tromper.
Cependant le temps s'écoule ; il est minuit et demi. Tous les artistes sont partis, sauf un, mais celui-là est le grand favori : c'est Mounet-Sully. Néanmoins des défections se produisent parmi ses fervents ; quelques-uns renoncent à attendre plus longtemps. Ils ont à regagner de lointains logis, et ils ont peur de manquer le dernier métro ou le dernier omnibus, « le balai », ainsi que l'appelle la langue familière et pittoresque du populaire. Sur la place, les passants ont disparu, les voitures se font rares; à regret, ils s'éloignent, tandis que d'autres s'accordent un petit délai. Les minutes passent, et les rangs continuent à s'éclaircir. Mounet-Sully ne paraît pas. Ceux qui ont l'expérience de ces attentes savent que le doyen est long à se démaquiller, à quitter son costume ; ils encouragent les nouveaux à avoir de la patience.
Une heure. La petite troupe est bien réduite maintenant ; ils ne sont plus qu'une quinzaine, dont trois jeunes femmes. L'une d'elles craint que l'artiste ne soit sorti d'un autre côté ; timidement elle franchit la porte, risque quelques pas sous la voûte et lance un coup d'œil dans la loge du concierge ; la lumière y brille toujours, et l'excellent Leclerc cause avec un monsieur, assis sur le canapé, un ami de Mounet-Sully sans doute, qui l'attend, lui aussi. Elle reprend confiance.
Une heure dix. L'artiste parait enfin. Un frémissement court parmi ses admirateurs, qui vont recevoir la récompense de leur persévérance ; les applaudissements éclatent, sonores, et le tragédien, avec son bon sourire, répond à ces vivats en soulevant son chapeau de feutre aux larges bords.
Un jeune homme 1 aborde et dit simplement :
— Othello, monsieur Mounet.
— Je le désire comme vous, fait le doyen...
Les jeunes femmes, des midinettes probablement, transformées pour l'instant en minuinettes, se rapprochent de lui et le contemplent avec des yeux grands ouverts, où se reflètent la surprise et la joie qu'elles éprouvent à coudoyer celui qui vient d'incarner Œdipe et qui, là, sur ce trottoir, semble si simple, si bon, si accueillant pour les humbles.
La petite troupe continue à manifester son enthousiasme ; elle accompagne le doyen jusqu'au pied de la statue de Musset. Arrivée là, elle comprend instinctivement qu'elle va devenir importune ; discrètement elle s'arrête, et, maintenant silencieuse, elle suit du regard Mounet-Sully, qui s'éloigne au bras d'un ami...
La conception que j'ai acquise d'Œdipe m'apparut dès les débuts de mon interprétation du rôle. Mais cette conception était toute encombrée de détails, dabord. Il fallait grandement éliminer avant d'arriver à la simplicité divine de Sophocle. Le soir de la première, il y eut des acclamations. Auguste Vitu vint dans les coulisses, et me félicita devant Perrin, après s'être fait présenter.
— Vous avez été admirable, me dit-il. Vous avez fait de rudes progrès !
— Cependant, répondis-je, vous m'avez bien souvent empêché d'en faire...
— J'étais sincère, dit Vitu. Je le suis avec d'autant plus de joie maintenant...
Au lendemain de mes débuts dans Oreste, la Presse avait été unanime, excessive même... Seul, Vitu s'amusant à faire de l'esprit, avait été dur pour moi. Son article m'avait causé de la peine. Je lui écrivis une lettre d'enfant où se trouvait cette phrase dont je me souviens :
« Vous me dites, mon cher Maître, que f ai des qualités, que je puis arriver. Mais estce un bon moyen d'encourager un coureur, que de lui jeter un bâton dans les jambes au moment où il prend son élan?...
Vos railleries m'ont un peu déconcerté ! »
Il me répondit textuellement :
« Monsieur, « Vous êtes descendu volontairement dans V arène. Ne vous étonne:^ pas des coups dégriffé que vous potive^y recevoir. Dompte^ si vous ne voule^ être dévoré. »