AUGUSTE VITU
J'écrivis sur sa lettre même :
Ave Cœsar... Moriturus? Non, 71' est-ce pas? et je lui renvoyai son autographe. Je l'ai souvent regretté depuis.
Got jouait Triboulet dans le Roi s'amuse.
On m'avait proposé le rôle. J'avais été épouvanté. Je jouai François I", Triboulet étant trop complexe. A vrai dire, le personnage m'avait semblé impossible. Je ne pensais pas qu'il pût y avoir de force humaine qui résistât à ce rôle, si on le jouait comme je concevais qu'il dût être joué.
C'était une sublime broussaille, où se mêlaient les rossignols et les crapauds, toutes les bassesses et toutes les grandeurs...
Got était admirable dans le iV acte, mais il n'allait pas assez loin dans la bouffonnerie. Il y a de tels écarts entre Triboulet bouifon, Triboulet père, et le Triboulet justicier de la fin!... Le rôle n'est point réel... L'œuvre de Victor Hugo est débordante de beaux vers. Mais son personnage principal me sembla toujours impossible à traduire humainement.
Le i®"" octobre 1884, je jouai Polyeucte. J'avais beaucoup travaillé le rôle avant la première. Je le travaillai plus encore après! J'avais été frappé de ce qu'en général on représentait Polyeucte comme chrétien avant le lever du rideau. Il comprenait trop bien les doctrines. Il était tout de suite trop intransigeant dans sa foi nouvelle... Comme je l'ai dit à propos du Cid, c'est un homme qui a en
lui on martyr en puissance. . . mais en puissance seulement, au début.
Pour préciser ma pensée, j'entends qu'il fallait montrer son acheminement d'une façon plus humaine que ne le faisait voir la tradition... Polyeucte vient de se marier. Il a refusé le baptême... Je le montre y arrivant doucement, par une sorte de dépit passionnel . . . Il voit que Pauline aime encore Sévère... Navré, il se réfugie de son amour temporel dans V amour divin... Il va y dépenser toutes les forces de son âme... Dès qu'il est baptisé, il va jusqu'au bout...
Et s'il brise les idoles — action fort nuisible aux intérêts de l'Église naissante — c'est par besoin... oui, qu'on excuse cette comparaison familière . . . par besoin de casser quelque chose... J'ai cherché à montrer les causes profondes, hutnc^ines, de son ascension rapide vers le martyre.
Il y avait quelque incertitude dans mon jeu, à mes débuts. Il m'était difficile d'exprimer clairement ce que je sentais, à l'encontre de la tradition, à l'encontre même de la conception des grands commentateurs. A tel point que Sarcey m'accusa d'avoir dépassé les bornes du ridicule. Dans son feuilleton du 9 juin 1890, il écrivit :
«... On terminait cette fois, contre l'usage, parla tragédie. La salle était comble pour voir Mounet- SuUy dans Polyeucte. Mounet-Sully, je l'avoue, commence à me déconcerter. Je me demande, avec inquiétude, quand je le vois dans quelques-uns de ces grands rôles tragiques, si c'est lui ou moi qui perdons l'esprit. C'est, à coup sûr, l'un de nous d'eux. Je ne peux sérieusement pas discuter cette interprétation qui me paraît le contraire et de la tradition et du bon sens, qui touche par endroits à l'extravagance. J'aime mieux jouir des quelques passages où Mounet-Sully veut bien ne voir dans Corneille, que ce que Corneille y a mis, et le traduit, grâce à sa voix magnifique, avec une puissance incomparable. Mais le reste !... Ah ! Hamlet, Hamlet, il y a quelque chose de pourri dans le Danemark ! »
Mais je tins bon. Je cherchai de plus en plus à rendre ma pensée plus visible, à communiquer mon sentiment du personnage. . . Dans les commencements, je réussis mal... Sarcey écrivait :
« Eh 1 croyez-vous, que dans les Stances, il s'arrête, regarde le ciel, a l'air d'entendre des voix? »
Certainement, j'entendais des voix ! Celle de Néarque, qui me répétait les mots qu'il m'avait dit au i" acte :
ce seigneur des seigneurs
Veut le premier amour et les premiers honneurs,
il faut
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang... Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite!
Et, je m'adressais à Néarque, lorsque je disais :
Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi Prête, du haut du ciel, la main à ton ami...
Plus tard, Sarcey me rendit justice. Il se montra plus bienveillant. Un jour, il me dit :
— Eh bien, vous avez raison, Polyeucte esi un amoureux...