‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 11 sur 30 · LE VIEILLARD DE VIRGILE · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD DE VIRGILE

J'ai trouvé le père Bouvier dans sa maison. Bien qu'il 8oit mon aine de près de dix années, il continue ii laboa<* rer son jardin, à soigner sa chèvre et à élever ses canaris. II n'est servi que par lui-même , ce qui fait, comme il le répète gaiement» qull est toujours content de son serviteur.

Je Tai surpris occupé à tourner une soupe de citrouille qu'il voulait quitter pour me recevoir ; afin de le forcera rester, je me suis assis au coin de T&tre.

« Eh bien , père Bouvier , je suis heureux de voir que vous soyez toujours d'aussi belle humeur, lui ai-je dit en regardant sa figure joviale. »

Il s'est mis à rire.

« £h ( père étemel I le moyen d^étre mécontent quand rien ne vous manque I » s'est-il écrié.

J'ai promené rapidement les yeux autour de moi sur ce pauvre intérieur qui n'a que les quatre murs blanchis à la chaux, un lit, une table, un bahut et deux chaises dtf paille ; le vieillard n'y a 'point pris garde.

€ Êtes-vous entré parla courî a-t-il repris.

— Oui.

— Eh bien, alors, vous avez vu le changement? i

— Quel changement ? j

— Comment l .v<«is:n*avez.pçijat remarqué? T: n'y a plus de puits ; j'ai une p&mfG , une pompe à balancier, comme les millionnaires 1 C'est Armand qui Fa fait établir sur ses économies. Brave *garçon ! il trouvait qu'à inon âge un puits était fatigant et dangereux. Ces jeunes gens se délient toujours des vieux 1 ali 1 ah I ah I... Pas moins, la pompe est plus commode, je dois Tavouer.

— Il me semble avoir remarqué quelque autre chose de nouveau à rentrée du jardin 7

— Ah ! les ruches. C'est juste , vous ne les aviez pas mes : je les ai achetées au printemps. Je ne suis pas bien sûr qu'il y ait profit ; mais j'aime à entendre bourdonner ces mouches du bon Dieu autour de mes fleurs. Que voulez-vous? quand on est vieux, il faut bien s'accorder quelque chose. D'ailleurs je n'en ai payé qu'une ; c'est encore Armand qui m'a donné l'autre.

— Fort bien; je vois qu*il continue à être pour vous ce qu'il doit être.

— Armand I s'est écrié le vieillard en laissait aller la cuiller de bois dans la soupe de citrouille ; c'est un chérubin, monsieur I si bon, si tendre, si attentif à tout ce qui peut me faire plaisir I ahl personne ne sait comme moi ce qu'il vaut.

•^ Et personne ne sait comme lui ce qu'il vous doit.

— Bah I bah I qu'est-ce que j'ai donc fait? a repris le vieillard en recommençant à tourner sa soupe ; je lui ai donné ici place au feu et à la chandelle. Fallait4l p<^s le laisser sur le pavé... comme sa tante?

— Ah I vous m'y faites penser, que devient-elle?

— Madame de Lourière? Eh bien, il parait qu'elle va mal. Ah I c'est une terrible femme, monsieur I Elle se plaignait autrefois qu'Armand l'abandonnait (et notez qu'elle lui avait défendu de se présenter chez elle) ; pas

moins, quaiKl le garçon a su cpi'eDemeoaQaitdd finir son écheyeau, il a cm qu'il devait lui rendre yisite. NVtrelle pas refusé de le recevoir, m laisaiit dire par- sa» dômesliqxxG qu'il ne venait que pour son hérilagelNatureUement , Armand n'y est plus retourné. Vrai , il y a 4cs gens, monsieur, qui sont comme des paniers & t[ui le bon Dieu a ouMié de fdre de& anses ; on ne sait par où les prendre.

— En tout cas, si votre neveu n'a rira obtenu de régoïsme de madame "de Lourîère pe«âaat sa vie,' il héritera du moÎQS de son aisance après sa mort.

'— Je n*en sais rien, je-n'-en ssms nm; la 'Vieille est fantasque comme le passé. J'ai peur qwe tout n'^étbappe à Armand. Ces espoirs d'bérilage sont trompeurs, monsieur; on marebe nu-piedç pendant vingt aoiiées en attendant les souliers d'un mort, et ^and on^^tecourt pour les ehansser, on les trouve parfois ^ux |»eds du Toîsin.

-^Soupcotmeriez-vous âoncè^ms^Moa 4e «Lourièro quelque intention de legs??

^ Qui sait? mademoisette^raaçoise , la aerwnle, est une fine commère qui a ereusé un fossé autour du iogts; personne n'y arrive plus sans sa permission ; et bien .sûr qu'elle ne le fait pas à bonne intention. Il suffit de voir sa figure de sainte Nitoucbe I Cette fllle4à, monsieur, c'est le mensonge en bonnet. Voui^ verrez qu'elle volera la succession d'Armand.

^ — J'espère qu'il saura s'en passer.

— Oh! c'est sûr qu'il n'y pense pas, 'lui; mais moi j'y pense. Le cher enfantait à grand'peme de seô leçons, voyez-vous; puis il a des projets que cette petite- fortune assurerait. Si sa tante le savait, j'ai toujours idée qu'elle n'aurait point le cœur -de le déshériter. J'aurais voulu

pouvoir lui expliquer la chose ; mais elle a refusé de me recevoir : elle me déteste; je vous demande pourquoi?

— Parce que vous avez fait en faveur de sou neveu ce qu'elle eût dû faire elle-même, père Bouvier. Votre bonne action lui est un reproche.

— C'est donc bien malgré moi, monsieur ; car, loin de Faccuser, je la plains; elle a perdu Tamitié d'Armand qui était comme qui dirait sa propriété. Ah 1 si elle savait ce qu'elle vaut, gage qu'elle en voudrait sa parti Faudrait seulement quelqu'un qui pût lui faire comprendre la chose. Monsieur ne la connaîtrait point, par hasard?

« — Pardon, je l'sd beaucoup vue autrefois, et si je pouvais quelque chose pour votre protégé... »

Le père Bouvier m'a saisi le bras :

€ Ah 1 monsieur Raymond, faites ga, s'est-il écrié, et le bon Dieu vous le revaudra ! Qu'elle ne déshérite pas son neveu par malice de vieille femme ; qu'elle lui permette d'être heureux après elle sans qu'il lui en coûte... Et, tenez, ajouta-t-il en baissant la voix, j'aime mieux tout vous dire : le garçon voudrait se marier, et celle qu'il a choisie y met, comme lui, toute son espérance ; mais le père ne veut pas d'un gendre sans légitime. C'est donc pour ces deux pauvres enfants le repos, le bonheur, tout leur avenir peut-être I Ahl monsieur, vous pouviez expliquer la chose à madame de Lomiè

— Je le tenterai.

— Vrai?

— Dès demain. »

n m'a serré la main avec attendrissement : « Que le ciel vous paye pour nous, monsieur Raymond I s'est-il écrié. Je ne vous remercie point... parce que je ne trouve pas les mots... qu'il faudrait... mais, voyez- vous, si les choses tournent selon la justice et que

LA DERNIfiRE ÉTAPE. «9

je voie Tenfant content de vivre, tout sera dit pour moi ; je pourrai fermer les yeux en répétant au roi du ciel, joyeusement et sans effort : € Que votre volonté soit faite! »

En parlant ainsi, il m'avait reconduit malgré mes ob^ jections; il a fallu traverser son jardin, où les touffes d'asters et de chrysanthèmes épanouissaient encore, cà et là, leurs couronnes fleuries ; lui-même m'en a cueilU un bouquet, auquel il a joint quelques roses du Bengale déjà pâlies par les froides bises d'automne, et nous nous sommes séparés avec des souhsdts réciproques de paix et de santé.

Lorsque je me suis retourné, au premier pli de la colline, le bon vieillard n'élait plus sur le seuil de son courtil» et la ipaisonnette avait disparu derrière les massifs de coudriers ; mais une colonne de fumée inclinée par la raffale en indiquait encore la place.

J'ai béni en mon cœur cet Irumble foyer dont le maître avait trouvé l'abondance dans la modération, la force dans le dévouement, le contentement dans l'amour, et j'ai longtemps pensé au vieillard de Virgile dont l'heureuse vie est bornée par une haie fleurie sur laquelle butinent les abeilles, et qui, la tète repliée sur son bras, écoute les chants éloignés de Fémondeur qu'accompagne le roucoulement des colombes. Rêve charmant que le poëte des Églogues reprend dans les Géorgiques ; mais rêve païen où les joies de l'âme sont oubliées. Que ton vieillard dorme doucement, 6 Virgile 1 bercé par le murmure des feuilles et par les rumeurs de la source voisine ; le sommeil de celui-ci est encore plus doux ; car, au milieu de ces voix berceuses de la création, il entend celles qui chantent en lui-même et qui lui rappellent le bien qu*il a fait.

70 soi5irfiiiiAS&im vieili^auo.

MES SENSUAUTES.

•En rentrant, j*ai trouvé un feu dak allumé «dans Je salon et mon couvert dressé. La promenade avait aiguisé mon appébit; je me suis établi dans mon grand fauteuil, les pieds sur les obenets; devant moiest le bouquet in père Bouvier, dont la fratche senteur semble m'appoiHer une brise de la oampagne; la» «flamme soupire doucement à mes pieds ; le vent, qui a grandi, sii&ele long des corridors, et j'entends, «dans la pièce voiskie, les roulades de «ion «erin qui, de sa oage, «alue le soleil.

•Mon -être s'épanouit dans celle atmosphère «de oalme barmomeux ; je sens moncerveau se détendre^ mon césar s*élargir. Jamais, au temps de ia force c^de ^activité, }ô n'avais >^ouifé cette pleine quiétude, cet *abanâ^Q de moiHQEiéme, au doux fMU& des habitudes domestiques.

Naguère oncore mes loiârs mémos 'étaient mquieli . <€'>est seulement depuis que la vi^ikusse •m^a'fait tes heures désoccupies^e je jouis plûaement delà paix du -ioyeret que j'en jsavoure les douceurs dans toutes leurs auanoes^'que la vie journatièpein*rempor(e enfiu sans que je IsvcoQfidiiise.

11 j a dans Jeèonheur des jeunes années <i«elque ehose de violent qui - piéoîpite la sensaîlion, > jO' ne sais quoi d'oxi^esfiif qui n^et^ une. saveur âere au 'fond>m6me idu plaisir. Livré À la fiévreuse activité' du sang, on^>ne s'arrête point aux joies, on les iraverse.^ C'est -seulement quand le Aemps a*amorti celte fougue^eitre Tâge miftr et la caducité, que nous pouvons é(re heureux à Taise. Il y a un printemps de la vieillesse qui est la véritable prise

de p(»se68«o{) des jouissances paisibles ; jusqu*à elle, on a dépensé en'prodigue, alors enfin on arrive à connatti'e la monnaie dU' bonheur.

J'en suis là, et j'en veux profiter.. Que d'autres se fassent stoïques h la manière de Cratès, qu'ils n'accordeiH rien à cette guenille dont Dieu a pourtant fait le vêtement d'une essence immortelle^ nous oserons nous écrier avec le bonhomme Chrysale :

Guenille est fort bien dit; ma gaenille m'est chère!

Afsnt qu'elle retourne k- la 4erre, nous ne lui refuse* ronsaucumdds innoeents bien-être qui peuvent la réjouir et retentir jnsqu^à ràmo' en joyeux échos. Dieu n'a-t-il pdddfîsssé lui -^méme devant nous la création comme un étemel tenimTiie nous a-t^l pas -dit: 4t Sème le grain, ef je te donnerai l'épi; grefifo rarl>re, le fruit mûrira pouf un-, fouiUeddr^ordtftouUesesttXr et tout ce qu'aura surpris ton adressei'appaiii6nâca.i» Jouir est la récompense d^àc^clé^srvUeo1l0done'Sans remords- de ee que nous dé* v»n9àTidlM'ialMur».0 demières^ journées 1 non, je ne \tni8 dépouillerai fpt'de^G^qua'Dîeu vous a laissé, je ne' ve!i9 'ferai) 'points jiué môrûees- (jp^'il ne vous a faites; mais je rappellerai toutes les joies qui vous connaissent encore pour qu'elles dansent «en chœur à lar clarté de votre soleil couchant, et vou^-accomp^oent jusqu'au soir de lenrs^ttOe»€àaaMm»:'-

Comme je quUtei»laitaUe'p#ur me rapprocher du feu» lUftgtfr'est apfivé; noas avons -pris ensemble le café. Je lui ai répété les vers de Delille s\àt (» nectar mêlé

Ao nfiël UBérieate Que du «te de» rosemx- expiiOM rAMcaln.«

Et, enreyanche, Um'a annoncé que les chimlsteSi (fui

ravsdent déclaré impropre à la nutrition, venaient de dê« couvrir le contraire : — ce qui expliquait pourquoi, depuis cinquante ans, la moitié du monde avait pu s*en nourrir au grand scandale de la science.

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