XVI
UNE VIEILLE ÉGOISTE.
La tante d* Armand habite, à une des extrémités de la ville, une petite maison entre cour et jardin. L'écriteau cloué à la porte avertit d*essuyer ses pieds et de sonner doucement. Je reconnais les précautions habituelles h madame de Lourière, toujours soigneuse de ses aises, et qui a eu pour loi suprême la maxime : « Qu'on n*a pas trop de soi pour s'occuper de soi-même. »
Je me conforme toutefois à la recommandation. Bientdt un petit guichet s'ouvre, et une servante, parait.
Je reconnais Françoise à son large visage blafard, à ses lourdes paupières demi-baissées qui semblent n'avoir d'autre emploi que de voiler le regard, à son sourire inamovible et à son accent qui traîne pour se donner un air de douceur.
€ Que demande monsieur?
— Madame de Lourière.
— Ah ! mon Dieu ! On n'a donc pas dit à monsieur?... Madame est très-malade depuis deux mois.
— Je le sais ; mais ne peut-elle recevoir la visite d'une ancienne connaissance? c
— Ah ! monsieur est une ancienne connaissance? —
Et le regard de Françoise plonge sur moi, en dessous, comme s'il voulait me descendre jusqu'au fond du cœur. Certainement, ce serait un grand plaisir pour madame.*.
mais le médecin a défendu tout ce qui peut la fatiguer.
— Je serai peu de temps.
— Oh I je suis bien sûre que Monsieur n'abuserait pas. . . malheureusement madame dort en ce moment.
— Alors, à quelle heure devrais-je revenir?
— Mon Dieu I je n'oserais pas indiquer à Monsieur.., Monsieur fera toujours bien de Thonneur à Madame...
— Vous lui direz que je suis venu?
— Monsieur peut être certain que je n'y manquerai pas.»
Et elle salue en voulant refermer le guichet; je l'arrête de la main.
— Mademoiselle Françoise me connaît donc?
— Moi, monsieur? dit-elle, surprise de s'entendre appeler par son nom; c'est-à-dire... pas précisément.
— Dans ce cas, comment annoncera-t-elle à madame de Lourière ma visite?
— C'est juste, pardon. Si monsieur veut me donner sa carte?
— Je crois que la chose serait inutile.
— Pourquoi cela, monsieur?
— Parce que mademoiselle Françoise oublierait probablement de la remettre, comme elle oubliait de me demander qui je suis.
— Je vous assure, monsieur...
— Au revoir, mademoiselle. »
Et je repars en laissant la servante intriguée me suivror d'un regard inquiet.
Évidemment je ne puis espérer d'être introduit par elle; le plus court est de m'adrcsser au médecin de sa maîtresse qui la voit tous les jours.
Monsieur Dulac, chez qui je me rends dans cette inlentioni se charge volontiers de la commission; et, dès
le soîr, îl m'avertit que madame de Lourière a paru rawie: démon souvenir; elle-même songeait à me faire demander ; elle veut me consulter sur une affaire qui relève du droit et pour laquelle mes conseils lui seraient nécessaires. Je puis me présenter quand je voudrai, et le plus tôt sera le mieux.
Seulement monsieur Dulac, qui sait combien il est dlOicilede franchir le cordon sanitaire établi par Françoise, m'engage à venir à l'heure de sa première visite; il veillera lui-môme à me faire ouvrir.
Je le remercie, et je suis à la porte de madame de Lourière à l'heure convenue. Je sonne; Françoise qui se présente me reconnaît ; elle change de visage, mais s'efforce de cacher son trouble sous le sourire mécanique dont elle a l'habitude.
« Oh I c'est encore monsieur \ Il vient savoir des nouvelles de madame? Mon Dieu I monsieur est bien bon ; ça va toujours doucement... »
Je rinterromps pour lui dire :
« Votre maîtresse m'attend, ouvrez I »
Et comme elle feint de ne pas comprendre, je sonne de nouveau, et plus fort, jusqu'à ce que monsieur Dulac arrive et m'introduise lui-mtoe, au grand désappoluldment de Françoise. Il ordonne à celle-ci de m'annoncer à sa maîtresse qui est avertie de ma visite, et il m'introduit dans un petit salon ouvrant sur l'antichambre.
<x Maintenant, je demande la permission de vous laisser, dit-il ; j'ai ici près vxi malade que je veux voir ; jô reviendrai en le quittant. Tâchez de finir sans retard avec madame de Lourière ; il n'y a pas de temps à perdre. »
A CCS mots, il me salue de la main, et le voilà parti..,
Kesté seul, je me suis mis à regarder autour de moi. Le meuble de la pièce date de Louis XV, et les injures du
temps ont forcé de le recouvrir. A voir ces vieux fauteuils Pompadour laissant passer, sous les housses blanches, des pieds maigres et fuselés, on dirait de vieilles marquises en peignoir qui se donnent des airs de jeunesse, ies dessus de portes représentent des scènes champêtres là des bergères en robes de salin écoutent, un oiseau énr le doigt, des bergers en habits de velours qui jouent du galoubet. La pendule de la cheminée a pour ornement une jeune nymphe en bronze doré qui vend une panerée d'amours. Des gravures coloriées suspenfdues çà et là reproduisent des scènes mythologiques; et une petite bibliothèque renferme les romans du dernier siècle.
Je cherche en vain quelque trace d'habitude sérieuse de travail ; tout a la môme apparence d'oisiveté futile, de galanterie surannée. C'est bien là Fintérieur tristement coquet de la femme égoïste et frivole que j'ai connue autrefois.
Enfin Françoise revient ; son sourire est plus faux et son parler plus mielleux que jamais. Elle me prie de la suivre en m'avertissant que sa maîtresse est très-fatiguée, qu'elle n'a point dormi depuis plusieurs nuits, que les longues conversations lui sont mauvaises. Je me laisse conduire sans répondre, et nous arrivons ensemble de- * vaut une pprte qu'elle ouvre.
Une odeur d'éther et de fleur d'oranger m'arrive i»)mme une raffale. Je franchis le seuil, et j'aperçois enfin madame de Lourière sous ses rideaux.
Le temps pendant lequel on m'avait fait attendre avait uté utilisé par elle. Relevée sur son séant, elle avait revêtu une camisole garnie de dentelles, et s'était coiffée d'un bonnet à petits plis retenu sur son front par un ruban ponceau. Des mèches de cheveux blancs, oubliées dans la précipitation de cette toiletta improvisée, peu-
daient sur ses joues plombées; et les yeux avaient quelque chose de hagard dans leur fiévreuse mobilité.
A ma vue elle tendit les deux mains avec un sourire apprêté que je reconnus.
« Ah ! tout le monde ne m'a donc pas oubliée, dit-elle; vous avez voulu me voir encore une fois, cher monsieur Raymond?... Françoise, faites asseoir monsieur.
Après avoir obéi en rechignant, Françoise alla s'accouder aux pieds du lit ; je la regardai, mais sans qu'elle voulût comprendre mon regard. Je me tournai alors vers madame de Lourière:
€ Les services de mademoiselle Françoise vous sont-ils nécessaires, chère dame?
— Nullement.
— Alors je serais désolé qu'elle se dérangeât en mon intention ; elle peut retourner à ses occupations.
— Et si madame a besoin de moi? objecta la servante.
— J'avertirai, répondis-je en montrant la sonnette posée près du lit sur un guéridon. »
Elle me lança un regard de vipère, et sortit lentement en laissant la porte entr'ouverte.
Madame de Lourière se pencha hors du lit.
€ Est-elle partie? » demanda-t-elle à demi-voix.
Je répondis affirmativement.
€ Ah I combien je vous remercie, reprit-elle avec un soupir d'allégeance ; j'avais peur qu'elle ne restât ici et ne m'empêchât de vous parler... Mais, de grâce, refermez la porte; je tremble toujours qu'elle ne soit aux écoutes.
— Êtes-vous donc dans une telle dépendance? demandai-je après avoir fait ce qu'elle désirait.
— Moi! s'écria-t-elle ; ahl si vous saviez! On la croit ma servante, elle n'est que ma geôlière! Tout ici dépend d'elle : le jour, l'air, la nourriture ; il faut lui obéir en
tout ! n ne m'arrive de dehors que ce qu'elle veut bien laisser passer. Aucun moyen de résistance 1 Je suis comme une vivante sur laquelle on a refermé sa bière ; chaque fois que je demande à sortir, lamalheureuseajouteun cloul
— Mais ne pouvez-vous la chasser?
— Et qui me veillera? qui me soignera? répliqua-t-elle amèrement. Où trouver maintenant une autre servante? Non, non, il faut que je la subisse, cher monsieur, que je la retienne par des promesses I Âh I vous ne savez pas ce que c'est que la vieillesse! >
Et, attendrie à cette pensée, elle essuya deux petites larmes qui coulaient sur ses pommettes ridées. Dans son exclusive préoccupation d'elle-même, elle n'avait songé ni à mon âge, ni à mes cheveux blancs.
Jevouluslaconsoler; maisellerepritensecouantla tête :
« Maintenant personne n'a besoin de moi ; faible et infirme, je ne suis qu'un embarras ou un ennui : aussi tout le monde m'abandonne ! Le chevalier lui-même, le croiriez-vous ? le chevalier a cessé de venir, parce que je ne puis plus faire sa partie de whist. Depuis trente années, je croyais avoir un ami, je n'avais qu'un partner. »
Je ne pouvais lui répondre qu'à la place du chevalier elle eût fait comme lui, et que tel devait être le dénoûment de tout contrat qui avait eu l'égoïsme pour notaire: aussi gardai-je un silence embarrassé; elle poussa un soupir, et, levant les yeux au ciel, elle reprit :
« Du reste, je devais m'y attendre ; c'est le sort ordinairement réservé aux âmes trop sensibles. - Jamais je n'ai été véritablement aimée, cher monsieur; ma vie entière s'est passée à faire des ingrats I — Mais après ma mort, du moins, j'espère être comprise ; on me rendra justice... J'aurai pour défendre ma mémoire ceux qui me devront leur bonheur. »
Elle a fait une pause ; je Tai regardée d'un air interrogateur; enfin elle a continué :
« Oui, cher monsieur Raymond... j'ai écrit mes dei*niëres volontés... voilà déjà deux mois. Depuis longtemps je sais qu'il n'y a plus d'espoir... Malgré les assurances du docteur... vous avez pu le reconnaître vous-même en me voyant... car avouez que vous m'avez trouvée biar changée... que vous ne me croyiez point si mal. »
Elle me regardait d'un œil fixe et ardent, comme pour me demander de la contredire. J'ai protesté, mais plus faiblement que je ne l'aurais voulu. La vérité m'étouffait; elle Ta compris et s'est écriée :
« Non, non, ne cherchez point à me tromper... Je ne vous croirai pas... Je sens trop bien que mes forces s'éteignent... Mais qu'importe?... j'ai assez vécu... pour ne pas craindre... la... morti »
Ce dernier mot s'était arrêté presque étouffé sur ses lèvres ; une lividité hideuse avait remplacé sa pdleur ; j'entendais ses dents claquer, et ses mains serraient convulsivement les couvertures, tandis que, la lôte rejetée en arrière, et les yeux agrandis d'épouvante, elle semblait fascinée devant quelque abîme invisible. . Je me suis efforcé de la rassurer en répétant que les précautions prises par sa prudence, loin de lui montrer le terme comme prochain, devaient rasséréner son esprit et la laisser désormais uniquement occupée de sa guérison. Elle a saisi avec empressement ce vague espoir; elle s'est mise à énumérer avec une minutieuse complaisance tous les symptômes favorables qui pouvaient annoncer son rétablissement; elle a fait un mouvement pour se redresser, afin de me prouver qu'elle était plus forte qu'on ne semblait le croire.
Cependant quelque chose protestait en elle; je l'ai vue
tout à coup changer de visage et frissonner. Ses yeux se sont fermés un instant comme pour échapper à une funèbre vision ; enfin elle a repris très-bas :
« N'importe... quoi qu'il arrive... j*ai voulu vous voir pour vous consulter sur ce testament... pour savoir si rien n'y manquait... pour le déposer entre vos mains. »
J'ai dit que j'étais touché de cette marque de confiance, mais que d'autres y avaient sans doute plus de droits, et j'ai nommé des parents, d'anciens amis 1
« Ne m'en parlez pas, a-t-elle repris en m'interrom-pant ; tous m'ont délaissée, parce qu'ils n'attendent rien de moi... A mon tour, je ne veux rien d'eux... c'est à vous que je me confie. »
Je me suis incliné; elle a fouillé sous son oreiller et m^'a remis une clef en me désignant le meuble que je devais ouvrir. Dans le compartiment indiqué, j'ai trouvé le testament ; elle l'a déplié elle-même, et me l'a présenté d'une main qui tremblait.
« Lisez I ]» a-t-elle dit avec une espèce de solennité sentimentale. .
J'ai pris le papier et j'ai lu tout bas :
« Celle qui a signé son nom au bas de cette page, dé* clare que ce qui va suivre est l'expression, de ses dernièresvolontés.
4 » 1 <» Voulant laisser un souvenir qui témoigne de sa sympathie pour les orphelins, elle demande que le premier tiers de ce qu'elle possède soit consacré à l'éducation de l'enfant trouvé qui naîtra le plus près du moment de sa mort, et que cet enfant reçoive un des noms de la donatrice ; 2^ afin d'encourager les choix du cœur, elle veut que le second tiers de sa fortune soit employé à doter une jeune fille pauvro qui voudra faire un mariage d'inclination ; 3^ dans l'espoir de ranimer des sentiments
80 SOUVENinS D'DN VIEILLARD.
trop allaqués de nos jours, elle ordonne de placer le dernier tiers de ses biens en rentes sur TÉtat, et de consacrer les revenus à la fondation d'un prix annuel qui devra être accordé à Fauteur de la meilleure pièce de vers sur les devoirs de la famille.
» L'existence de ces prix, désignés sous le nom de/^m* Lourière, sera annoncée par toutes les voies de la publi cité, de manière que les concurrents puissent se trouver avertis.
» Écrit le 42 octobre, librement et de ma propre main) par moi,
» Marie-Anatole-Malvina de LouRiÈRE. »
Jusqu'à la dernière ligne, j'avais espéré que le neveu ne pourrait être complètement oublié : arrivé à la signature, je laissai échapper une exclamation, et je retournai le testament.
« Qu'est-ce? demanda la malade qui m'observait d'un cell inquiet. Manquerait-il quelque chose à la validité de l'acte.
— A la validité, je ne le pense pas, ai-je répondu ; mais à sa justice.
— Comment?
— Je cherche un codicille qui réserve les droits du fils de votre sœur. >
Ëllefi tressailli.
« D'Armand ! a-t-elle repris l'œil enflammé : c'est Armand que vous voulez dire ? ne m'en parlez pas ! il n'y a rien de commun entre nous, je ne le connais plus.
— Qu'avez-vous donc à lui reprocher? » ai-je demandé doucement.
Sa tête cadavéreuse s'est redressée; un nuage de bile a passé sur ses yeux vitreux.
LA DEBNIEflE ETAPE. 81
€ Ce que j*ai à lui reprochera s'est-elle écriée d'une voix rauque; vous me le demandez? D'abord sa naissance ! »
£t comme je relevais la tête d'un air étonné :
« Oui, sa naissance, a-t-elle continué avec une dureté emportée. Avez- vous oublié la mésalliance de sa mère? une Dumont épouser un épicier de village, un homme de rien, un manant I »
J'ai voulu objecter que c'était un mariage d'inclination.
« Dites une honte dans la famille, a repris madame de Louriëre : aussi Dieu Ten a punie ; elle est morte comme elle le méritait, seule, misérable, laissant un fils sans ressources 1
— Mais ce fils, ai-je commencé... »
Elle ne m'a point permis de poursuivre.
« Ce fils I s'est-elle écriée, il a suivi l'exemple de sa mère^Au lieu de partir pour l'honneur de notre nom, de s'embâei*quer comme mousse sur quelque navire, et de ne plus reparaître, ne s'est-il pas laissé adopter par un parent de son père! un rustre sans éducation!... m'exposant ainsi à entendre répéter par tout le monde que je l'abandonnais... que j'étais une mauvaise parente! car on l'a dit, monsieur; on m'a accusée de n'avoir rien fait pour lui!... quand j'avais. proposé de payer son voyage jusqu'à Brest, et de l'envoyer aux colonies! — Mais non, il a préféré rester ici... suivre les écoles gratuites avec jÇ[es enfants de rien... Je ne pouvais sortir sans le rencontrer en vieille blouse raccommodée aux coudes, et en bonnet de laine, comme un fils de paysan! Encore avait-il l'impertinence de me reconnaître! Oui, monsieur, croiriez-vous que le petit malotru ne passait jamais près de moi sans me saluer d*un : — Bonjour, ma tante! »
Et, comme si elle ne pouvait supporter ce souvenir,
elle a étendu la maia vers un flacon d'éther qu'elle 8*est mise à respirer. J'ai tâché de contenir mon indignatioa et mon dégoût.
« Soit, madame, ai-je repris ; mais depuis, le bonnet de laine et la blouse ont disparu ; votre neveu ne peut plus faire honte à personne.
— Oh! c'est juste! a-t-elle répliqué ireniquement; n'ai-je point entendu dire que monsieur Armiudd était devenu un personnage? U apprend, je crois, le grec et le latin à des marmots.
— Lui-môme aurait pu vous le dire, si vous TavKz permis ; car il s'est présenté plusieurs fois pour vous voir.
— Dites pour calculer coi^ien de temps encore il devrait attendre mon héritage.
— Madame...
— J'en suis sûre! a-t*eUe continué amèrement, et vous-même, monsieur... Voyons, vous dont on cite kt franchise) oseriez-vous soutenir qu'il venait par sympathie pour moi, qu'il m'aime sincèrement, que ma mort le jettera dans le désespoir? »
Il y avait dans l'accent de madame de Lourière je ne sais quoi d'ironique et de provoquant qui m'a éehauffî.
« Mon Dieu I madame, me suis-je écrié, je n'ai point l'habitude des exagérations; un neveu qui a toujours été tenu éloigné ne peut vous témoigner les sentiments qu'il aurait pour une parente dsms laquelle il eût trouvé une seconde mère.
— C'est-àHiire que vous m'accusez de n'avoir point joué ce rôle? ^
— Je n'accuse point, madame, je défends, et je dis q^io si, en venant à vous, votre neveu n'apporlsdt pas l'amour passionné d'un fils, il n'obéissait pas davantage, j'en certain, à un honteux calcul d'héritier.
LA OERNIBIIE ÉXAPB. 8S
— ^ AkNTs, tout est pour le mieux, )► a-4-eiIe fait obscr-* Y€r d'un accent railler.
Ma patience était à bout
« Non, toutn*est pas pour le mieux» madame, ai-je répondu en élevant k voix ; car vous punissez ce jeune homme de torts contestables, et qui, ea tout cas, ne sont point les siens. Ce testament prétend témoigner de votro ^itié pour les enfants abandonnés. Votre neveu n'est-il <ionc pas orphelin? Vous proposez un prix pour ceux qur chanteront les devoirs de la famille; faites mieux, madame, donnez un bon esemple en les remplissant ; vous voalez enfin favoriser le choix de cœur d'une jeune fille, eh bien ! il y en a une qui ainae Ar mand^ et dont vous pouvez assurer le bonheur.
— Qui vous Ta dit ? a interrompu madame de Lourière.
— Son parrain lui-même.
— Ainsi vous l'avez vu î
— Avant-hier. >
Elle a frappé Tune contre Vautre ses mains de squelette;
« Ah 1 je comprends alors, s'est-elle écriée avec un rire d'agonie ; ce sont eux qui vous envoient ; vous êtes leur hemme d'affaires? Folle que je suis I j'ai cru que votre carte de visite était une marque de souvenir, de pitié 1 ce n'était qu'un piège 1 — Reiidez-moi cet acte, monsi^ir, rendez -le -moi. — Malheureuse 1 malheureuse I n'avoir personne à qui me confier, personne qui m'aime I » "■
Elle m'avait arraclié le testament ; je n'ai pu me contenir plus longtemps.
« Et qui donc av^-vous aimé vous-même 7 ai-je répondu en me levant; je ne suis point envoyé par votre neveu ; mais quand un autre le serait, pourquoi vous en alaindre? A-t-il quelque raison de &'intéresser. à vous?
L'amour des enfants est une rente ; pour qu'ils la payent, il faut avoir placé dans leurs cœurs un capital de tendresse. Subissez la loi que vous avez faite, en n'étant aujourd'hui pour lui qu'une étrangère. — Malheur, madame, aux vieillards qui n'ont su se rattacher personne par le dévouement, aux parents dont la vie est moins protectrice que la mort!.. .
— Et je suis de ceux-là, n'est-il pas vrai? s'cst-elle écriée. Alors que me parlez-vous de sœur, de neveu, de fille à doter? Personne ne m'aime, je le sais, je le sais. — Eh bien, moi aussi je ne veux aimer personnel Ce testament est en bonne forme ; vous-même l'avez dit tout il l'heure. Je veux le remettre au notaire... Qu'on le fasse venir aujourd'hui, tout de suite. »
Elle avaitsaisi sur leguéridonlasonnettequ'elleagitait.
« Ah I ah ! ah 1 ceci est ma vengeance : amis, parents, serviteurs, tous ont compté sur mon héritage : tous seront trompés. Rien pour le chevalier, — rien pour le neveu, -—rien pour Françoise... »
Un cri de la servante, qui venait d'entrer par la petite porte, l'interrompit. Madame de Lourière saisie cacha vivement sous ses draps le papier qu'elle m'avait repris ; Françoise écarta brusquement le rideau et laissa voir ses traits. Le masque de douceur qu'elle portait d'habitude semblait avoir subitement fondu ; ses yeux lançaient des flammes, et tous les muscles de son visage frissonnaient.
« Ne me cachez rien. J'ai vu... s'écria-t-elle : c'est le testament de madame, et malgré ce qu'elle me répèle tous les jours, je n'y suis pas !
— Que voulez-vous dire? balbutia la mourante.
— Ah ! madame n'a pas besoin de chercher encore à me tromper, s'écria la fille avec violence; j'ai bien entendu tout à l'heure : Rien pour Françoise 1 et à chaque
Duit que Je passais, madame me faisait de nouvelles promesses ; elle me retenait ici quand j'aurais pu trouver ailleurs de meilleurs gages; elle me volait mon temps, ma santé I — Écoutez-moi I
— C'est inutile. Rien pour Françoise! vous l'avez dit. Eh bien, alors aussi, rien pour madame 1 qu'elle cherche quelque autre qui la soigne et la garde.
— Mais je vous répète...
— Rien, interrompit la servante dont le désappointement se tournait en rage ; que madame reprenne ce qui lui appartient. : — Voilà, — voilà, — voilà 1 »
Et elle jetait sur le Ut de la mourante son tablier, ses clefs, le petit livre de ménage, la dernière ordonnance du médecin.
J'essayai en vain de m'entremettre ; l'emportement de Françoise grandissait à mesure qu'elle rappelait les promesses solennelles faites par sa maîtresse, en indiquant les jours, les lieux, les circonstances. La mourante ne put supporter ce débat ; je la vis retomber en arrière, les bras roidis et les yeux fermés. Je crus qu'elle expirait ; mais après un spasme assez court, elle reprit ses sens ; ses paupières s'entr'ouvrirent ; elle regarda autour d'elle. Je voulus sonner la servante qui était sortie comme un orage ; madame de Lourière me retint du geste.
€ Ne l'appelez pas, murmura-t-elle avec un tremblement nerveux..; Je ne veux plus la voir.
— Permettez au moins que je sorte pour chercher quelqu'un.
— Non, non, bégaya-t-elle en s'efforçant de me retenir; par grâce... par pitié!... au nom de tout ce que, vous avez aimé... ne me laissez pas seule... ici... avec elle... J'ai peur, j'ai peur 1 »
Il y avait dans le visage et dans Taccent nne telle expression d'épouvante que je fus pris de pitié. Je me rassis près du lit de la mourante en m*eflR)rçant de la rassurer; mais son troubla* égaré Tempôchait d-entendre. A toutes mes assurances, elle répondait par les mômes prières, à chaque instant plus incohérentes ; une sorte de râle convulsif entrecoupait sa voix ; des plis livides sillonnaient ses joues, et sa coiffure défaite laissait retomber des mèches hérissées de cheveux gris.
Je me relevai, cherchant en vain les moyens de la secourir. Le guéridon était couvert de fioles étiquetées dont j'ignorais l'emploi. Toutes mes questions à ce sujet n'obtinrent d'autre réponse que des exclamations haletantes et incompréhensibles.
Cependant je sentais la main de madame de Lourière qui avait saisi une des mienne» se mouiller d'une sueur glacée ; ses lèvres demeuraient entr'ouvertes par le ressort d'un dentier de métal qu'elle n'avait plus la force de refermer, et ses paupières tremblotaient dans une dernière lutte contre l'étemel sommeil.
Saisi d'une sérieuse inquiétude, je* regardai autour de moi en poussant un cri d'appel. La porte s'ouvrit presque au même instant, et le médecin parut*
€ Ah I docteur, m'écriai-je, on a besoin de vous. »
Il s'approcha du lit, examina la malade, consulta le pouls, puis, me prenant h part :
« Il y a donc eu une crise I » âeiB3mda-44I à demi-voix.
Je lui racontai brièvement ce qui s'était passé, en exprimant la crainte que cette secousse n'eût aggravé le mal.
« Impossible, dit-il en secouant la tête; les heures étaient comptées ; l'agonie devait coimaiencer aujourdliui ou demain.
— Mais ne peut-on rien au moins pour l'adoucir T
— Peu de chese ; j'essayerai paurtant. » Il alla au guéridon et écrivit une ordonnanoe* « Ceci est pour le pharmacîeii.
— Je m*en charge.
—Madame de Lourière estr-elle donc véritablemeat seule ?
— Vous voyez.
— Alors il faudrait avertir une garde-malada.
— Sur-le-champ. »
Il me donna une adresse, et je partis.
Un quart d*heure après, la garde et la potion étaient chez la mourante.
J'y revins moi-môme le soir : contre toute attente, elle avait repris quelque force et venait de demander le prôlre. J'espérais que les derniers conseils de la religion amolliraient enfin ce cœur endurci.
Le jour suivant, l'agonie continua. Le médeciD, qui se sentait inutile, n^était plus revenu. A la tombée du jour, j'y retournai : cette fois, la garde-malade avait quitté la mourante, qui, disait*elle, n'avait plus besoin de personne pour finir; elle csuisait tranquillement sur le seuil avec les voisines. Enfin, lorsque je me présentai de nouveau le lendemain, je trouvai la porte grs^e ouverte. Madame de Lourière était morte dans la nuit, et le juge de paix appelé se préparait à mettre les scellés.
Je rencontrai dans la première pièce ks gens de justice qui instrumentaient ; dans la seconde, les employés des pompes funèbres qui prenaient la mesure du cercueil. On marchait à grand bruit, on parlait baut et l'on riajt comme dans une maison vide.
Je pénétrai jusqu'à la chambre mortuaire; la garde préparait son café près delalcûve dont les rideaux avaient été rabattus.
08 SOUVENIES D'UN VIEILLARD.
Je les écartai doucement, et j*âperçus la morte recouverte du suaire. Elle était là indifférente à tous et déjà oubliée avant d^avoir disparu I Son cœur avait cessé de battre sans qu*aucun cœur se troublât ; elle s'en allait sans laisser de vide dans aucune autre existence; peu importait pour ceux qui avaient survécu de la savoir sous le ciel ou sous la terre I Sa vie même avait été une tombe sur laquelle Tégoïsme avait gravé Tépitapbe de tous les dévouements et de toutes les affections i
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