‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 13 sur 30 · GRAND-PÈRE · texte numérisé non relu

GRAND-PÈRE

René et Félicité sont mariés ; je suis allé voir la nouvelle épousée dans la petite boutique où elle s'est établie; je Tai trouvée ravie, affairée, riant à tout venant. Je commence à croire que l'esprit d'ordre et la bonne humeur suffiront pour assurer sa réussite. Les acheteurs du faubourg semblent très-satisfaits de trouver tout en place sur les étagères, et au comptoir cette bonne figure joviale. Il se pourrait bien, après tout, que mes craintes fussent trompées et que l'humble ménage, au lieu de courir vers la misère, entrât, & petits pas, dans l'aisance.

En général, nous autres hommes d'étude, nous ne comprenons pas grand'chose aux gens purement pratiques ; quand il faut les classer, nous parlons toujours de nous-mêmes, nous supposons que tout doit nous ressembler; nous préjugeons l'intelligence de notre cuisinière «ur son orthographe.

n est très-rare qu'on sache sortir de ses préoccupations personnelles pour se placer au milieu des réaliti^s du

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monde et apprécier les gens d'après leur aptitude à ; sa^ tisfaire. Nous faisons tous, plus ou moins, comme Ves' tris qui s*étonnait qu'un de ses anciens élèves, à qui h n*ayait jamais pu apprendre la gavotte, fût devenu un grand homme d'État. Il semble que chacun ait dans ses habitudes et dans ses occupations l'unité de mesure de la capacité humaine.

Aussi, voyez quelles indignations quand une de' ces activités vulgaires arrive h la fortune ou àFinfluence! Avec quelle ironie superbe nous montrons au doigt ces parvenus du faitl Que de récriminations contre une société où répicier du coin de rue s'enrichit plus sûrement et plus vite que l'artiste, le savant, l'écrivain I — Comme si cette société vivait seulement de livres, de problèmes ou de statues, et n'avait pas surtout besoin des journaliers de la vie! Comme si les plus favorisés par le hasard devaient encore être les plus favorisés par les hommes et se . trouver ici-bas heureux comme les rois sont puissants, par la grâce de Dieu 1

Ne pouvons-nous donc comprendre que ce monde est une vaste machine sortant d'une main surhumaine qui a donné à chaque partie une fonction et non un privilège? Pourquoi les roues orgueilleuses qui conduisent le mou- Tement reprocheraient-elles aux mille branches d'acier destinées à le recevoir le cuivre qui les orne et l'huile ' qui adoucit leurs efforts?

Je suis sorti de la petite boutique de Félicité rassuré sur son avenir et sur celui de René, entrevoyant déjà pour eux une prospérité lointaine. Qui sait si de cet humble couple ne sortira point une race qui, quelque jour, protégera la mienne? Dans le prodigieux mouvement de Ta-et-vient des sociétés modernes, ces retours n'ont rien que d'ordinaire, et j'ose ajouter, rien que de juste, car ^

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ils transportent dans Torganisation générale la mobilité introduite par le créateur dans rorgaAisation individuelle des êtres. £n appliquant l'hérédité aux classements, la société substitue une règle artiQcielle à la loi divine ; au contraire, en se servant du plus capable et du plus actif, elle obéit à cette loi; elle recrute ^d'après Tindication de Dieu lui-même. — Grandissez donc, fils du valet et de la pauvre servante ; soyez les maîtres de ceux qui descendront de moi, et si vous êtes véritablement les plus dignes, j*en remercie d*avance le del et les bommes.

Ma fille m'avait écrit qu'une occasion s'offrant, elle n'attendrait point les vacances pour me faire coaduire Blancbe et Henri ; mais elle dépendait de la famille qui devait s'en charger, et ne pouvait, d'avance, m'indiquer le jour de leur arrivée.

Ce matin j'ai entendu tout à coup, dans l'antichambre, deux fraîches voix d'enfants ; la porte a été ouverte, une petite fille s'est avancée sounante avec un petit garçon qui se cachait derrière elle ; je l'ai devinée ; mon eorar battait, mais j'ai attendu.

La petite fille est venue vers moi un peu timide, et a dil:

« C'est nous, grand-pqpa I »

J'ai ouvert les bras, et tous deux s'y sont jetés.

Leur conducteur était dans l'antiebambre d'où il jouissait de nos embrassements. H s'est enfin décidé à entrer; il m'a rendu le meilleur témoignage des deux enfants, et, après bien des grâces rendues, il est parti.

Je les voyais donc aifin, ces chers rejetons d'une souche près de se dessécher. Us se tenaient là, devant moi, dans toute la verdeur de leur pousse printanière. J'ai attiré Blanche à. ma droite, Henri à ma gauche, et je les ai gardés serrés ainsi'contre ma poitrine, leurs doux visages toiumés vers moi et leur haleine sur ma joue.

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Je cherche dans leurs traits cet air de famille qui est comme réternelle renaissance des vieux qui meurent dans les jeunes qui survivent. Tous deux ont bien vite compris sans doute combien ils m'étaient chers, car ils se sont aussitdt familiarisés. Blanche a appuyé sa tfite bouclée sur mon épaule» tandis que Henri jouait avec les breloques de ma montre; ils se sont mis à causer librement £n une heure j'avais lu aa fond de ces âmes où rien ne se cache.

Blanche, qui est Vainèe, se montre déjà protectrice et conseillère. Elle redresse Henri, elle Taide, elle Texcuse; la sœur s'exerce de loin à être mère. Henri, plus ardent, s*élance à l'aventure dans tous les sentiers, mais revient au cri de Blanche, lui dit : « Ne crains rien, je suis làl » et repart. L'enfant s'essaye à être homme.

Cette première connaissance faite, je les ai présentés tous deux à monsieur Baptiste, qui les a salués de son salut grave ; je leur ai dit qu'il serait pour eux ce qu'euxmêmes seraient pour lui, et monsieur Baptiste a confirmé mes paroles. Les deux enfants regardent cette âgure grave avec un peu de surprise, et ne savent trop s'ils doivent avoir crainte ou confiance ; mais l'habitude arrangera tout : les oiseaux s'enhardissent bien vite à nicher dans les arbres les plus sombres

. . . J'en étais «ûr, Blanche, Henri et monsieur Baptiste vivent fort bien ensemble, quoiqu'un peu cérémonieusement.

Le père Labat raconte que, de son temps, les soldats espagnols, lorsqu'ils se relevaient à la faction, se saluaient avant d'échanger la consigne, et se demandaient réciproquement des nouvelles de leurs seigneuries. Je vois tous les matins le même spectacle au moment où les enlanls et monsieur Baptiste se rencontcent

Après tout, j*aime ces égards, même dans leur excès ; ils habituent à respecter les autres et à rester maître du soi-même. On dit que la politesse est le semblant de la bienveillance, mais alors la grossièreté est le semblant do Faversion, et, grimace pour grimace, je préfère celle qui me rit à celle qui m'offense. Il y a d'ailleurs dans la politesse plus qu'une apparence; c'est, comme son nom lindique, un certain poli dans les habitudes, dans les manières^ grâce auquel les ressorts de la vie se rencontrent sans brisements.

Aussi tout va à merveille; jamais de querelles ni de plaintes. Le logis a repris son mouvement d'autrefois. Yoici sur le guéridon une broderie commencée; le piano se réveille; des éclats de rire d'enfant ont interrompu le grave silence de la vieillesse et du veuvage; j'entends de petits pas courir dans le vide des chambres désertes, et je répète à demi-voix les beaux vers d'un poëte c|ue j'ai le bonheur de comprendre, bien qu'il ne soit pas de mon temps.

Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime» Frères, parents, amis, et mes ennemis môme

Dans 2e mal triomphants, De Jamais voir. Seigneur, Tété sans fleurs vermeiJles, La cage saus oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants I

Vingt fois par jour Blanche ou Henri entr'ouvrent la porte du petit sabn où je me tiens; ils avancent la tête •n disant doucement :

« Êtes-vous occupé, grand-papa?»

Je me retourne avec un sourire et je leur fais signe à'entrer. Un.des bénéfices de mon âge, je l'ai déjà dit, est de me laisser toujours libre de donner audience à la joie. Blanche, qui m'embrasse, reste le plus souvent appuyée

à mon épaule sans parler ; on voit qu'elle est venue seulement pour venir, pour ne pas être seule, pour se sentir aimée, tandis que Henri, debout devant moi, m'interroge; lui, il regarde et veut connaître. Je m'efforce de répondre à ses questions, je rends à sa sœur ses caresses, je suis tout à tous deux sans objections et sans réserve. Ma tendresse n'est contrainte par aucun scrupule, car je n'ai point ici, comme pour mon fils et ma fille, la charge d'une éducation. Retiré de l'action, le grànd-père n'a plus le temps d'entreprendre une pareille tâche , il est en vacances de la vie. Il a le droit de ne demander aux enfants que leurs rires et leurs baisers. D'autres surveillent à leur tour la classe d'un œil sévère, lui n'a désormais qu'à jouer le rôle du vieil arbre qui ombrage les récréations.

Cher et doux privilège I Ainsi l'âge nous ôte le poids do la responsabilité. Tandis que d'autres, la balance de la justice en main, pèsent les actions et redressent les torts, réfugiés dans la zone sereine qui sépare les deux mondes, nous montons au rang de ces princes auxquels la fiction constitutionnelle n'a laissé que le droit de faire grâce ; nous régnons, nous ne gouvernons pas !

Henri n'a pas voulu suspendre complètement ses études de collège; il travaille chaque jour quelques heures, et, l'un de ces matins, il m'a apporté les Églogues de Virgile en me demandant de lui traduire deux vers qu'il ne pouvait comprendre.

Mes explications l'ont satisfait sans doute, car il est bientôt revenu avec l'histoire de Justin, puis avec un des traités de Cicéron. Insensiblement la consultation s'est transformée en un véritable enseignement, et, depuis trois jours, me voilà répétjteur improvisé, refeuilletant mes auteurs de classe.

Je ne puis dire l'effet qu'ils m'ont produit. Mon esprit

se promène à travers leurs images et leurs pensées comme un absent qui reverrait son hameau après un demi-siècle. Je me retrouve peu à peu; mille souvenirs me reviennent; je reconnais des accents autrefois familiers. L'histoire de mon enfance se recompose vers par vers dans les entrelignes de ces vieux livres. Je me revois au fond de la sombre salle garnie de bancs boiteux et de tables mar* brées d'encre ; j'entends la voix monotone du maître en soutane qui bourdonne dans l'ombre de la chaire; deux longues lignes d'écoliers sont là rangées contre le mur; je reconnais successivement leurs visages, et mon esprit s'échappe malgré moi pour les rechercher dans la vie; il repasse rapidement leurs histoires, maintenant, hélas I closes pour la plupart.

Mais il en est une surtout qui me revient sans cesse et que ce volume d'Églogues m'a rappelée. En retaurnant la dernière feuille, "j'ai aperçu, sur le carton frangé, un nom presque disparu. C'est celui du premier ami de collège, de ce copain B.vec lequel on partage tout, espérances, coups de poing, rancunes et raisiné. Gardé en souvenir de lui et passé successivement de mon fils à mon petitfils, ce livre semble reporté sous mes yeux pour me reprocher l'oubli de son premier maître.

Ah ! je crois encore le voir traverser pour la première fois notre cour de récréation, conduit par ^ mère, pauvre femme au visage pâle et aux épaules courbées, qui portait le deuil des veuves. T^ien qu'il fût déjà grand, il lu? donnait la main par un reste dliabitude enfantine, et nous, qui avions interrompu nos jeux pour regarder le nouveau, nous échangeâmes un sourire ironique. A la la vue des soins apportés aux moindres détails du cofrtume de l'écolier, de l'élégance de ses manières, de la sollicitude empreinte dans tous les mouvements de celle

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qui semblait le garder comme un trésor, le Triboulet de notre division s'écria :

« Cest le Dauphin I »

Et on ne l'appela plus autrement.

Mais la raillerie qui Favait méchamment baptisé, à la manière des fées ennemies des vieux contes, devait échouer comme elles : le bon naturel de Tenfant vainquit la mauvaise marraine; le surnom destiné à le rendre ridicule lui resta innocemment, et sa douceur finit par enlever à répigramme son aiguillon.

Pauvre Dauphin l comme il savait bien faire pardonner son respect pour les maîtres par sa complaisance pour les camarades ! Quand le souvenir de sa mère lui revenait trop vif, et qu'il allait se promener seul à l'ombre d'un des grands murs du préau, comme au premier appel il essuyait sa joue humide î comme il accourait souriant et prêt à tous les jeux proposés I

Mais aussi qudle attention à la classe quand le mattre parlait î que d'application à l'étude ! Jamais un oubli, jamais une négligence, jamais uu mensonge I A chaque fin d'année, tous les prix étaient pour lui, et nul ne songeait

les lulen vier, tant ils lui paraissaient acquis ; on disait :

« C'est au Dauphin. »

Comme on eût dit :

« Les fleuves sont h l'Océan. »

Il n'y mettait lui-même ni ambilron, ni orgueil, mais seulement l'espoir de contenter sa mère; c'était elle seule qu'on couronnait surson front. Tous les ans on la voyail reparaître à cette distribution, vêtue des mêmes habits de deuil. Elle ctson fils en étaient devenus Finlérôt et la gloire; le collège les avait tous deux adoptés. La solennité achevée, le Dauphin partait chargé de livres et do couronnes, tenant sur un de ses bras le bras de la veuve

qui tremblait de bonheur; et tous les regards les sui-> valent; on les aimait de tant s'aimer.

Six années s'écoulèrent ainsi ; le terme des études approchait, et en même temps celui de la séparation. Mon copain n'en parlait jamais, mais il redoublait d'efforts ; il voulait que son retour fût pour sa mère la an de toutes tes épreuves. Il fallait, pour cela, finir avec assez d'éclal ^our qu'une carrière lui fût immédiatement ouverte ; on iui en avait donné l'espoir, et afin de la mériter il ne descendait plus aux heures de récréation ; il prolongeait son travail jusqu'au milieu de la nuit, il le reprenait aux premiers rayons de l'aube.

yn jour pourtant il ne se leva point. On le chercha. Il n'avait pu quitter son lit où la fièvre le faisait grelotter. Le médecin avait déjà fait sa visite quotidienne, on ne l'envoya point chercher; on attendit, dans l'espoir qu'un peu de repos sufiirait au malade; mais le soir il avait les joues empourprées, l'haleine ardente, les yeux étincelants ; le lendemain il ne nous reconnaissait plus 1

Les secours furent alors prodigués, mais inutilement. Le délire du Dauphin ne fit que grandir; il se croyait devant ses maîtres, il répétait à haute voix les leçons apprises. Par instant, la mémoire lui faisait faute, et alors on voyait tous ses traits se crisper ; sa main tourmentait convulsivement son front, ses yeux prenaient une expression d'égarement fixe et douloureux; puis, par un effort de la volonté qui semblait survivre en lui, il reconquérait le souvenir et reprenait sa récitation interrompue.

D'autres fois il se croyait soumis à quelque interrogatoire solennel qui allait décider de son sort; il répondait à des questions imaginaires, il expliquait tout haut les passages demandés, il les commentait avec une hésitation inquiète. Les camarades de classe venaient l'un après

Taulre à son chevet el s*en retournaient le cœur serré en secouant la tête; tout espoir était yisiblement perdu.

Moi, j*avais obtenu de ne le point quitter et je suivais les rapides progrès de cette agonie délirante. Bientôt lés forces s'affaiblirent; le malade ne s'agitait plus ; sa voix alanguie répétait confusément quelques vers de Virgile qu'il avait particulièrement aimé. On eût dit que tous les autres, poètes, orateurs, historiens, avaient abandonné le mourant, et que le berger de Mantoue était seul resté, murmurant à son oreille quelques fragments de mélodie, comme une mère qui endort son enfant. Dans le flux et le reflux des vagues pensées qui traversaient cette agonie, chaque vers balbutié semblait une rapide allusion ou un fugitif souvenir. Tantôt quelque gracieux tableau de son enfance surgissait dans ce dernier rêve, et il répétait tout bas:

J*allais entrer dans ma douzième année; Je pouvais Déjà atteindre de me» mains les fragiles rameaux*.

Puis un plus tendre souvenir succédait, une douce figure passait confusément devant ses paupières h demi closes^ sa voix bégayante laissait tomber le passage si connu :

Commence, Jeune enfant, à reconnaître ta mère en lui souriant***

Et comme je me penchais sur lui pour m'efforcer de lui imposer doucement silence, il reprenait d'un accent plus élevé :

Continuons en chantant; les chants abrègent la route***.

Mais presque aussitôt, pris d'une subite défaillance, il

* Alter ab undecimo tam me Jam ceperat aimus

Jam fragiles poteram a terra contingere ramos. ** Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem. *** Cantantes licet usque (minus via lœdat) eamus.

refermait ses paupières appesanties, et sa voix moocait en bégayant Fadieu du poëte :

Assez; l'ombre est fatale à ceux qui chantent*.

Ce furent les derniers mots que Ton put distinguer. Le malade tomba bientôt dans cette somnolence convulsivc qui précède la séparation suprême ; une nuit encore se passa, mais le lendemain le râle s*éteignit insensiblement, et quand le médecin arriva, tout était fini.

Le collège entier alla conduire le mort à sa dernière demeure. C'était la première fois que je voyais descendre dans la terre quelqu'un dont j'avais touché la main, que j'avais senti vivre comme moi. Tous les détails me sont encore présents. Le jour était clair et froid ; les campagnes, récemment labourées et tachées de neige, avaient l'apparence d'un immense suaire noir semé de larmes blanches ; les prêtres, qui marchaient en tête, chantaient les hymnes funèbres; entre chaque verset il y avait une pause, et l'on n'entendait que le bruit de nos pas sur la route gelée. Enfin nous arrivâmes au cimetière. Le cercueil fut déposé à côté de la fosse, et, tandis que les fossoyeurs se consultaient à voix basse, il y eut un assez long silence. Je regardais le trou sombre on. le compagnen de mes éludes et de mes jeux allait disparaître; un petit oiseau saisi par le froid chantait plaintivement, à quelques pas, sur la branche dépouillée d'un saule pleureur. Aussi loin que mon regard pouvait s'étendre, il n'apercevait que des tombes à demi enfouies sous la neige ou des xroix penchées auxquelles les glaçons pendaient comme des larmes I Jusqu'alors je m'étais tenu ferme; mais cet ensemble froid, triste et mort me donna le fris-

• Surgamn»' *«U«. eftse «ravis cantantibus uinbri*

son; je sentis mon cœur se gonfler; je m'éloignai brusquement pour me mêler aux derniers rangs.

Le bruit du cercueil qui frôlait la fosse me fit retourner malgré moi; j'entendis la terre s'ébouler, je vis les. porteurs retirer avec effort les cordes qui grinçaient sous la lourde bière ; puis la voix des prêtres se fit entendre de nouveau, le dernier adieu fut adressé au mort, et les fossoyeurs commencèrent à rejeter sur lui la terre tandis que nous passions l'un après l'autre.

Au moment où j'arrivai, on n'apercevait plus qu'un des bouts du cercueil ; il se dressait dti fond de la fosse, comme si le trépassé eût fait un effort, dans l'enveloppe de chêne, pour sortir de son lit funèbre. Je tressaillis, et dans mon trouble mon pied trébucha; j'aurais glissé dans la tombe encore entr'ouverte sans un bras qui me retint. C'était celui de noire excellent professeur.

«Prenez garde I dit-il avec une douce tristesse; c'est assez d'un, c'est trop 1 »

Puis il se retourna vers le cercueil qui allait disparaître : il découvrit lentement sa chevelure blanche, et adressa à celui que nous ne devions plus revoir, dans la langue qu'il savait si bien, le salut des combattants du cirque à César :

« Ceux qui doivent mourir te salumi"^. »

Les jours suivants furent tristes. Quand le Dauphin était là, bien peu y pensaient; mais depuis qu'il avait lisparu, tous les yeux semblaient le chercher. Sa seuio (lace vide occupait plus que toutes les places remplies.

Moi surtout, je ne pouvais m'accoutomer à ce départ. n fallut pour cela bien des jours ; enfin le temps fit son office. Prèb J )n mois s'était écoulé : un nouveau venu

* Moritiiri te saliztant

avait remplacé Tabsent, chacun s'était repris h ses habitudes, lorsqu'un jour, au milieu de la récréation qui suivait le dîner, un mot courut tout à coup de proche en proche, et, bien que prononcé à demi-voix, il nous arrêta comme un cri :

« La mère du Dauphin ! la mère du Dauphin 1 »

Tous les jeux furent suspendus ; tous les regards s'étaient tournés du même côté.

La veuve traversait la cour, toujours velue de noir, mais plus pâle et plus courbée. Derrière elle marchait le garçon de salle portant ce qui pouvait lui rappeler son fils : des livres, un violon, quelques cahiers remplis de son écriture. La pauvre femme se retournait à chaque instant vers ces tristes richesses dans la crainte de les perdre encore. Arrivée près de nous, elle s'arrêta; son oeil se promena dans nos rangs, comme si elle eût espéré y découvrir quelque trace plus vivante de son fils ; elle semblait demander ce qui pouvait le lui mieux rappeler, chercher les endroits où il avait coutume de se tenir, ceux d'entre nous qu'il préférait. Un instant je crus qu'elle allait nous parler ; elle avait fait un pas vers le groupe où je me trouvais, mais Feffort était sans doute trop grand ; elle s'arrêta brusquement, rabattit son voile noir, et traversa la cour d'un pas hâté.

Nous la suivîmes des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis nous nous regardâmes, et on se sépara sans rien dire.

Hélas I quelques années auparavant, nous l'avions tous vue passer là, tenant par la main l'enfant qu'elle n'avait sevré de son lait que pour l'allaiter de tendresse ; nous l'avions vue revenir six fois pour jouir de ses triomphes. Mère trop confiante, elle avait livré au collège le fruit de ses douleurs et de ses veilles, les sacrifices de son passé.

mmm

los récompenses de son avenir, et le collège ne lui rendait que quelques livres désornoais sans maître avec Tadresse d'une tombe.

Ce souvenir, qui m'est revenu à propos du volume de Virgile que j'ai dû feuilleter pour mon petit-fils, m'a fait faire un retour sur ma destinée. J'ai pensé que moi aussi j'aurais pu mourir au moment où finissaient les ennuis de l'apprentissage et où allait commencer la moisson. Les poètes m'auraient sans doute envié de m'endormir ainsi, dès l'aurore, les nKiins pleines de fleurs et enseveli dans mes illusions de jeunesse, doux et splcndide lin^ coul! Mais moi, mon Dieu! qui ai toujours regardé tl. création avec amour, je te sais gré de m'avoir laissé en jouir. Que d'autres soient amoureux de la mort, je te remercie de m'avoir donné la vie. Sois béni, loi qui m'as fait connaître les enivrements des jeunes années, les tremblements de la tentation et la joie sereine du devoir victorieux. Mourir à l'entrée de l'existence, c'est s'arrêter sur le seuil, le bâton de voyageur à la main. Les autres passent en chantant; ils parlent de grands fleuves, de cités merveilleuses, de riantes contrées, et nous, une main fatale nous tire en arrière ; une voix nous dit : — Tu ne les verras pas. Moi, du moins, je les ai vus; j'ai lu tous les chants de l'épopée dont tant d'autres ne connaissent que la préface; j'ai poursuivi jusqu'au bout ma tâche humaine, en m'efforçant de braver tour à tour la pluie ou le soleil, et de ne pas m'oublier sous les doux abris : aussi je répète parfois tout bas, avec une humble fierté, ces veit d*un poète contemporain, sur la destinée do l'homme :

Fermier d*un champ qa'& ferme il sait tenir, Lassé, mais Tort d*un travail salutaire, Le laboureur rentre au toit solitaire : Galme, il s'endort, voyant la nuit venir.

i02 SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.

Et nous, songeons au Jour qui ya finir ; Nous, laboureurs, que Dieu mit sur la terre Pour féconder cette moisson austère Qui croit dans l'âme, et qu'on doit lui fournir.

Fendons du soc une ingrate nature; Semons, semons la richesse future ; Loin du bon grain jetons l'herbe qui nuit.

O trttvdneunl tandis que le Jour dure, Acquittons-oous d'une tâclie si dure.

Pour bien dormir dans l'éterncUe nuit*.

Est-il vrai que la tâche soit si dwre? Ce laboureur dont parle le poëte D*y trouve-t-il donc que tourments et sueurs? N'a-t-il pas aussi la gaieté de Taube, le repos du milieli du jour sous ses pommiers, le pain bis mangé au boutdu sillon devant sa moisson jaunissante ; et, à l'heure du retour, les chants des femmes mêlés aux rires des enfants? Si son toit est aujourd'hui solitaire comme le mien, il y reste les souvenirs de la jeunesse, sylphes riants dont la troupe invisible chante autour de son cx&iv. — Non, non. Dieu &*a pas fait la vie {dus lourde que nous ne pouvons la porter. Il y a semé assez de douceur pour en faciliter les devoirs : aussi, quand nous paraîtrons devant lui, ne croyons pas qu'il sufFise de répondre comme cet homme à qui Ton demandait ce qu'il avait fait pendant la terreur. — Rien ; j'ai vécu.

* Boulay-Paty, volume de Sonnets qui a obtenu un prix de TAcadémie française.

LA D£RNIER£ ETAPE. U»

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