‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 15 sur 30 · SOLITUDE · texte numérisé non relu

SOLITUDE

Hier, Henri et Blanche sont repartis ; ce moment m'a été douloureux. Depuis six semaines qu'ils habitaient sous mon toit , je m'étais si bien accoutumé à leur présence 1 Voilà que tout va redevenir désert et muet autour de moi.

Au moment de la séparation, je les ai conduits au petit salon, où j'avais rangé sur tne table ce qui avait paru les tenter pendant leur trop court séjour : la boite de travai' dont se servait ma chère trépassée , des livres , des gra^ vures. J'aurais voulu leur faire tout emporter, comme si feusse espéré qu'une partie de mon âme pourrait les suivre avec tant d'objets auxquels elle semblait unie par le souvenir.

Quand il a fallu se quitter. Blanche a versé beaucoup

S0UVS1Ï9118 D?CN V^IEILLARD.

de larmes ; elle répétait sans ce$se qu'elle' vooMit r0?e- Qtr; eUeise easpendait à. mon cou avee des exclamations oarearaolesi Henri, qui tenait ma main., éfeift plus silen* deux; mais^àl^tération desestraits, j*ai pu jcgef qu'il faisait effort pour oomprîmerson émctiont Enfin il a fallu se.'séparar. Je les ai oonduits jusqu'à 4a v<ritur&où les atteodatt raœi auquel je devais les cMfter. Là» il y a enœ^re en des «iBfcrasseiiients^ des larmes, des promesses ; enfin ebacun a prissa place; le postillon a rassemblé les rênes, etle paTé s'ast^panlé 0ous la lourde diligence.

Les ^eustenlanits sont restés peolefaés à la portiène tant <|u^ilso|itpu itt'apeicevoir, agitant leurs petites-mains en signe d'adieu ; enfin l'attelage a brusquement tourné la place , et tout a disparu : un instant encore j'ai entendu le bruit des roues, le claquement du fouet, puis le silence s'est fait.

Ils étaient partis pour ne jamais me revoir peut-être ; car chacun de mes jours d'existence est maintenant un délai de grâce.

A cette pensée, mon cœur a éclaté dans une explosion 4%ettreux souhaits.

« Allez, chères créatures qui venez d'égayer ma solitude, et qui avez traversé mon déclin comme un doux rayon d'aurore : puissent toutes les bénédictions descendre sur vous I Ayez la santé qui donne une saveur à la vie, la paix qui permet 4'-en jouir, l'amour du devoir qui loi sert de pôle, l'acceptation qui brise se$ ctiguillmis. 0 mon doux couple d'hirondelles, qui avez suspendu, pendant quelques semaines, «votre nid sous mon* toit et réjoui mon foyer par vos gazouillements, puissiez-vous ne traverser que des ciels purs et rencontrer partout, sur votre route, le printemps I »

Tout en leur adressant ces adieux dans ma pensée, j'ai

LA DBRNIBRE ETAPB.

regagfié-IeQteBieiit mon togis. Le jour se levait à peine, la :nUe n*élait pas eneore éveiUèe , et je n*ai rencontré, dans 4asiroes sileneieuses, que le médecin qui ooorait à la hâte vers quelque malade, et le petit chariot de la lai* tièjf»rdont les. grelots tintaient au loin dans la brume.

Je suisamvi àmonseuille^œur serré. Monsieur Baptiste guettait sana doute mon retour, ear, avant que j'eusse sonné, la porte js'estouiverte. Je suis entré dans mon car binetde travail ; le fouétait déjà allumée mon fauteuil à £Sl place, et on avait ^ posé , sur le petit guéridon , le livre dont yaiicomoieiicè la lecture.

BieoU^t Tami <&oger a paru ; il était averti du départ de mes petits-enfants, et venait, pour me tenir compagnie, d^uoer avec moi.

J'ai été touché de cette lafiéctueuse sollicitude du serviteur et de Tami ; j'ai compii& qu'après tout, je ne demeurais point seul,; et que je devais songer, non à ce que j'avais perdu,. mais. îca qui oaae restait.

liÀPaBALTriom.

Armand est venu me remercier de l'avoir recommandé 1 monsieur de Rovère ; il a vu l'abbé, tout est convenu , et, dans quelques jours, il part avec le jeune vicomte.

Bien qu'il ait désiré obtenir cette place de précepteur, l'absence lui est visiblement pénible ; il laisse derrière lui la jeune fille qu'il aime sans avoir pu obtenir aucune promesse de la famille, et dans l'ignorance de ce qu'il trouvera au retour. J'ai deviné ses inquiétudes à quelques mots qui lui sont échappés ; mais je n'ai point voulu la

il» SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.

laisser, voir. Provoquer une plus intime confideilce, c'eût été l'entretenir dans sa préoccupation, m'obliger en quelque sorte à m'entremettre ; j'ai craint d'accepter une responsabilité dont je ne pouvais apprécier d'avance la gravité, et de nourrir des espérances impossibles à réaliser, le me suis tenu dans une prudente réserve ; seulement, i'ai promis au jeune homme de revoir monsieur l'abbé de Riol pour les conditions d'argent qu'il n'a point osé débattre. Il m'a quitté en me remerciant avec effusion , et répétant qu'il devait à ma démarche d'avoir été agréé ; monsieurde Rovère le lui adéclarésans détour. Ilestdonc vrai que, vieux, pauvre et obscur, on peut encore être un

appui.

Je suis allé porter à Armand l'acte passé en son nom avec monsieur le comte, et qui règle les détails de son engagement. Il m'avait donné l'adresse de sa marraine , chez laquelle il est descendu. J'ai monté un escalier tortueux dont les marches sont bosselées de boue durcie, et qui n'a pour rampe qu'une corde polie par le frottement. La montée était si rude que j'ai dû m'arréter à chaque palier jusqu'au quatrième ; j'ai enfin trouvé la porte indiquée.

J'ai frappé ; une voix étrange, qui ressemblait à un glapissement, a murmuré des mots inintelligibles ; j'ai pressé le loquet, poussé la porte, et je me suis trouvé dans une grande chambre obscure garnie de meubles disparates par la forme et l'élégance. Quelques fauleuiU en damas de soie, assez bien conservés, étaient rangés entre deux lits antiques à rideaux déteints ; de grossiers escabeaux de bois rampaient aux pieds d'un secrétaire d'acajou à garniture de cuivre doré ; dans le foyer brûlait un de ces feux méthodiquement chétifs, si énergiquement appelés par le peuple feux de veuve ^ et devant les

LA DERNIERE ETAPE. il?

tisons, qui brûlaient lentement sons la cendre, avait été roulée une vaste ganache^ où je distinguai enfin une forme humaine sans mouvement.

C'était une vieille femme, la marraine de mon jeune protégé sans doute ; mais tellement ravagée par Tâge et les infirmités que rœil hésitait un instant & retrouver en elle une créature vivante. I^ paralysie, qui la clouait sur son fauteuil , avait depuis peu gagné la tête elle-même» et enchaînait à moitié sa parole bégayante.

Au bruit que je fis en m*approchant, elle tourna vers moi un visage de momie , et demanda de sa voix entrecoupée :

€ Qui est là? »

Je remar<^i alors la pâleur fixe des prunelles , et je compris qu'elle était aveugle.

€ Mademoiselle Renaud ? demandai-je.

— C'est moi I > glapit la paralytique.

Je me nommai ; les muscles de son visage tressail* firent ; c'était la seule chose qui, chez elle , fût encore douée de mouvement. Elle voulut balbutier quelques mots ; mais sa voix sortait en bouffées inégales, comme poussée par un effort intérieur. Je compris pourtant que son filleul était sorti et qu'elle me priait de l'attendre ; elle s'excusa, avec une visible affliction, de ne pouvoir m*offrir un siège. Je coupai court & ses regrets en prenant moi-même un fauteuil que je poussai près du sien.

Mademoiselle Renaud me remercia alors de ce que j'avais fait pour son filleul. Je m'accoutumais insensibl6« ment à son étrange accentuation ; je comprenais plus facilement ; j'arrivai à séparer la voix des paroles, et je fus surpris de trouver celles-ci plus choisies que je ne l'aurais supposé. Mademoiselle Renaud arrondissait sa phrase avec une certaine élégance arrangée; elle employait le

t« SOUITENIRS D'UNTIEILLARD.

mot dans son acception classique en y joignant Tépithôte obligée; on sentait «nfin, au fond de tout ce qu -elle disait^ Tassociation de la grammaire et de la rhétorique.

J'en fus moins étonné lorsque j*appris , dans le cours de Tentretien, qu'elle $vait donné ailleurs des leçons de français pendant quinze années.

C'était, comme je pus le comprendre, une pauvre fllte élevée loin du monde, dans les bormes lettres^ par un père qui, après avoir passé sa vie à négliger ses afiftires pour étudier à fond le» Éléments de littérature deMarmentel, et les Trvpes de Dumarsais , l'avait laissée sans famiHe, sans amis et sans ressources, à un âge où les chanœs d'établissement étaient déjà perdues pour eHe. Heureusement qu'eHe possédait deux trésors supérieurs h toutes les dots : le courage et la sérénité. BUe ne songea ni & se désespérer ni à se plaindre ; le temps lui manquait pour cela ; il fallait avant tout faire face à la vie en s'assurant le pain journalier.

Elle accepta d'abord toutes les écoliéres qui lui furent offertes; puis sa consciendeuso application la fit connaître, et ses leçons devinrent plus frnctue^es ; enfin, à force de travail, elle avait réussi h amasser quelques épargnes lorsque la maladie Favait frappée. * Dans l'espoir que le repos et Tair de la campagne rendraient possible sa guérison, elle avait accepté l'offre du père Bouvier, et était venue habiter son pauvre cottage ; mais loin de recouvrer ses forces, elle les avait vu«s s'éteindre de jour en jour, et en était arrivée à cette mort vivante que j'avais sous les yeux.

J'appris toute cette histoire successivement, et en mots entrecoupés, complétant ce qu'on omettait , devinant ee qu'on ne pouvait dire .

Mademoiselle Renaud acceptait son rnraiobilitéiconmaie

elle avait accepté raction, saas retours, sans' murmures. Vaillante par simplicité, elle s'arrangeait dans l'épreuve» n'en demandait compta à persoae, neregardait jamais en avant^ etréunâasait tûute&ses forcescontre les souffrances de chaque seçcmde.

La seule privation qui lui parût difBcUe à supporter i tait celle, de ses Uvres favoris ; elle m -indiqua de la main une petite armoire vitrée où ils se trouvai^t encore raa<gés, mais désormais inutiles pour elle.

« Omar a passé par ici, baU)utia-4-eUe ave&une sorte de gaieté ; je suis maintenant comme île genre humain après le brûlis de la bibliothèque d'Alexandrie; il ne me reste que la souvenir' confus de ce que les grands écrivains avaisnt transmis à la postérité.

— Quelqu4un>ne peyt^l vous les^reltre ?

— Mon filleul le fait depuis son amvée; mais il va bientôt me quitter, et lui parti, le silence, r^iendra.

— Nodi pas^ si vous le permettes, reprisr*je; c'est moi qui vou&enlève votre lecteur, souffrez que je le remplace. » Un léger frémissement agita les traits delà paralytique. € Vous^. monsieur 1 balbutia-t^lle ; savez-vousbien ce que vous proposez ? Perdre vos heures dans ce tombeau... avoir toijgours devant vos yeux une pauvre mx>rte qui ne pourra pas même vous remercier... Ce serait trop accep< ter de qui ne me doit rien... je ne veux pas.

— Et moi je T^ge, ai'-je repris en saisissant <eelie de ses mains qui^nlavait point encore perdu toute sensibilité ; voulez-vous donc m'enlever lesrares occasions que je puis avoir d'être bon à quelque chose ? Moi aussi, mademoi«* selle , je suis^ vieux , isolé ; je me dis souvent que je ne sers plus à.rien ni à personne ; prouvez^noi le contraire^ et je serai votre obligé. »

Je senti&sa main répondre faiblement à mon. éteinte;

les prunelles de Taveugle se voilèrent; il me sembla qu*uDe larme gonflait ses paupières rougies ; mais elle se. glaça dans ces yeux de pierre et ne put couler. Seulement la voix murmura d'un accent encore plus haletant :

« Que Dieu... vous bénisse... monsieur... J'accepte... j'accepte!...»

Presque au même instant le jeune homme est entré ; je lui ai remis l'acte en lui donnant toutes les explications nécessaires, et je me suis h&té de repartir.

Lorsque je suis retourné chez mademoiselle Renaud son filleul avait pris congé d'elle le matin même ; elle était rentrée dans sa solitude accoutumée. Son seul compagnon est un serin qu'elle tient du père Bouvier, et qui chante dans une petite cage suspendue à la sombre croisée. La femme de ménage, qui vient tout ranger chez la paralytique et lui apporter ses repas, prend également soin de l'oiseau. Lui seul« dans cette triste chambre, semble encore représenter la vie ; quand il chante et qu'il bat des ailes , il empêche la vieille fille d'oublier ce que c'est que le mouvement et la gaieté.

]'ai commencé les lectures promises ; mademoiselle Renaud m'indique elle-même les auteurs qu'elle préfère ; ce sont, en général, ceux du dernier siècle. Les prosateurs me ravissent ; mais j'ai peine h accepter les poètes. Elle me fait prendre successivement Crébillon, Lefranc de Pompignan, Saint-Lambert, Dorât, Lemierre, Destouches, Voltaire. L'étrange poésie ! Il me semble que je traverse d'arides bruyères sans une fleur à mes pieds, sans un rayon de soleil dans le ciel gris. Ces vers tombent toujours pareils comme une pluie d'hiver sur les toits ; ja-> mais même une raffale qui en entrecoupe la monotonie.

L'ennui qui s'en exhale trouble mon regard et éteint ma voix. Mademoiselle Renaud, au contraire, est dans de

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continuels ravissements. Toute cette rhétorique la ramène à ses années d'étude ou d'activité ; c'est pour elle comme les nœuds de rubans fanés et les fleurs de gaze salie qui ' rappellent à la coquelte ses plaisirs d'autrefois. Elle me cite , à propos de chaque passage , les critiques de l'abbé Sabatier, les jugements de la Harpe ou les règles de Lebatteux.

Vingt fois j'ai été sur le point de laisser voir ce que je pensais de cette poésie sans flamme ; mais » Dieu soit loué I je me suis toujours contenu. Pourquoi- troubler son plaisir, dérouter ses admirations? Un fabuliste arabe raconte qu'un paysan avait reçu àe sa mère un habit de laine commune, filé et tissé de ses propres mains. Le jeune homme glorieux se croyait vêtu comme un roi. Un marchand qui passait et qui vit son contentement, se mit & rire.

« Sache, lui dit-il, que l'étoffe que tu portes et que tu admires, est à peine digne d'un gardien de moutons.

— Ah I pourquoi m'en avoir averti ? s'écria le paysan chagrin : tu m'as enlevé la joie que me donnait mon costume, sans pouvoir m'en procurer un nouveau. »

Je ne veux point que mademoiselle Renaud puisse me faire le même reproche. Qu'elle continue à savourer cette fade ambroisie, comme eussent dit les poètes qu'elle aime ; je ne lui laisserai voir ni mon étonnement ni mon ennui.

Est-ce pour moi d'ailleurs que je viens lire ici? Ne doisje pas imposer silence à mes goûts et ne consulter que les siens ? — Qu'elle demande, qu'elle ordonne ; s'il le faut, je lui lirai les vers de Demoustier.

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