‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 17 sur 30 · I.A*pBRNîBRE ETAPE. fW · texte numérisé non relu

I.A*pBRNîBRE ETAPE. fW

i9ainestidt6 n*est ptas une fonction, msûs une servitude^ mi lieu desremplir des devoirs, on obéit à des fantaisies. La Tègl& seule détermine équitaUement ee que Ton doit faire et ce que l'autre a droit d'exiger. Elle est une saur Tegarde pour tous* deux, «ar elle prévient, en mémetemp», la négligence et le caprice. UaffaibUssenient de la dignité et du sens moral chez les serviteurs vient sàrtoutde Tincertitude de leurs devoirs ; en cessant de s'appartenir ils «e désaccoutument de la responsabilité ; ce sont' des volontés en lisièrequi, faute demarcher'seules^ ne peuvent plus faire un pas sans chute.

— A la bonne heure, a^répliqué Roger; maispartons •4e uGtte voyage. »

n m'avait suivi ou^saton, nous^nous sommes assis, et il m'a' alors appris^ que moneiefur de Lavaur, dont iladministre les biens, le chargeait de l'achat d'une ferme qui doit compléfôr son domaine de la Brandaie. La recommandation était pressante et il foUait partir sans retard. J'ai promis d'être prêt à Theure convenue.

Mardi matin. Nous sommes arrivés hier au manoir de la Brandaie ; lerégisseur était averti* etavait tout préparé pour nous recevoir.

Rien de pius charmant que notre voyage. L'air était frais et fortifiant; nous avons aperçu'^les premièreshiroivdelles qui traversaient le bleu du eiel en« jetant leur cri de joyeuse arrive ; les chatons pendaient aux arbres et les épines demies parsemaient les haies d'une neige parfumée. «Notre calèdie allait au petittrot d'un attelage déjà «ur le retour et conduit par un cocher en cheveux gris. On eût dit le char symbolique de la vieillesse traversant, sans se presser, le royaume du printemps.

l'ai reconnu tous les lieux que nous avons traversés ; tous se rattachent h quelque circonstance d'un autre âge.

S2| SOUVENIRS D*UIV VIBILLARa

et ont fait rebrousser ma jKiémoire rers le passé. — Les ^uvenirs sont comme des lambeaux de nous-mêmes que lous laissons à tous les buissons des routes parcourues ; Hs nous reportent aux plus émouvantes heures de notre existence ; on peut dire que pour la douceur, ce sont des espérances en arrière.

Tandis que je cherchais à retrouver ce que j'avais vu autrefois, mon compagnon me faisait remarquer surtout les changements accomplis. Ici des taillis défrichés, là des marais transformés en prairies, plus loin des hameaux semés aux lisières de forêts naguère désertes. Ce qui le frappe partotit, c*est cette marée humaine qui monte sans discontinuation , cette vie croissante dont le flot envahit les solitudes. A chacune de ces conquêtes de l'homme sur la nature brute, il applaudit avec un enthousiasme attendri. Combien je lui envie cette noble aptitude & sortir de lui-même et à vivre dans Thumanité I Tandis que ma pensée s'agite autour de moi dans le cercle étroit de mes jours écoulés, la sienne embrasse l'histoire du monde ; il me laisse fêter dans mon coin mon saint patron, et il fête dans la foule le Dieu universel

Nous nous sommes arrêtés à moitié route pour déjeu* ner et faire reposer les chevaux. Comme nous sortions de table, j'ai aperçu près du seuil une vieille mendiante. Elle était assise sur la pierre, déjeunant à son tour de quelques restes donnés par l'aubergiste. On voyait à ses pieds le bissac enroulé à son b&ton de houx. Ses vêtements pauvres n'avaient ni lambeaux ni souillures. Le peintre eût vainement cherché là un de ces beaux modèles déguenillés immortalisés par Hurillo. Le visage lui-même n'avait rien de pittoresque ; il était vulgaire, mais calme.

En nous voyant , la vieille femme nous a salués avec une sorte de gaieté.

LA OERNIËRB ÉTAPE. 1S9

€ Un beau jour, messieurs 1 a-^elle dit en tournant son visage vers le joyeux soleil dont la lueur s'est mise à jouer dans ses rides.

— Que Dieu vous le fasse trouver tel, bonne mère t jd-je répondu.

— A moi et à tous ses enfants, a-t-elle repris pieusement ; mais c'est déjà fait : la bénédiction est sur Se pays. Monsieur a-t-il vu comme le blé pousse dru , cof nme les pommiers fleurissent et comme les prés sont vel-tS ?

— ^Alors les gens d'ici sont satisfaits? a demandé Roger.

— Autant que peut l'être celui qui vendange et moissonne , a répondu la mendiante en souriant ; monsieur connaît le proverbe : Qui a fruits a soucis !

— Sur mon âme I vous ne paraissez point de ceux-là, bonne mère.

— C'est la vérité, monsieur, la pauvreté n'a que faire de s'inquiéter ; quand on n'a rien, la pourvoyeuse est la Providence.

— Ainsi vous êtes contente de votre sort ?

— Pourquoi non, puisque Dieu nous l'a fait?

— Malgré la vieillesse ?

— C'est à elle que je dois mon repos , monsieur. Enfant , on me méprisait d'être sans famille , et la plupart mettaient une injure sur le morceau de pain qu'ils me jetaient : aussi je mangeais en maudissant ; j'étais jalouse de tous les enfants qui avaient des mères. Plus tard, devenue grande, j'ai offert mon travail pour vivre; mais on était en défiance. On disait toujours : — D'où vient celle-ci? Ne sera-t-elle point, dans notre maison, un dommage ou une honte? Puis, comme j'étais faible, on me croyait de mauvaise volonté. Quand je disais : -— }'ai mal 1 On répondait : — C'est une paresseuse !

-'Et maintenant ? ai-je dit, involontairement intéressé»

IM SOUlHaNIfifi d^ON VIBILLARD.

— 4Iakitoiieat que l'âgÊtest-venu^ a rejurUla mendîinle» on a'attea(}>plttff^iâa.de moi ; on dit : -— £llee&t vieille ! et on me donne sans injure et sans reproche. »

J'ai.mi^^dans la maiaidela pauvre lemufê une petite pièce d*argent, et nous sommes remontés en* voiture. Je yenaiftdedéeouivsceofiorâUAid^ a^'ant^ges de la vieillesse.

xua

UN «BSCSNBXKT D^fiAftTAQON.

No^ visiieao piopsiétsâre de laiermeque veut Acquérir monsieur de Lavaur a été singulièrement^Gurieuse. Il babite les laubourg» de lapetite ville de B... Rc^er m'afait prévenu que nous Plions voir un descaadant direct d*Harpagon; mais Favertissement était inutile. Lepro* mier aspect du log^et du personnage en. disaleat assez.

La m«ioa de laoûsieur Briasot lormele fond d'-uneimpasse humide, pavée de cailloiuL iaégaux entre. lesquels pousse llberbe ; lé '&euil eét^ wesii par la moufise, et les ffouttières trouées oatsilloané la façade de longues laralr nées jaun&tres.. La porte. n*a ni haurUâr ni sonnette; Bogera dû Ira^^r longtemps du. bout de sa canne, jus* rqu'à ce qu'un hruitde«abots se-sc^tiait entendre à Tin^ térieur. et. qu'un œil.ait paru aupetit judas percé daas le vbattanL II fallut se nommer, expliquer le motif de la visite ; en^^ la porte.a été ouverte et.monsieurBrissot.nous a introduits dans une pièeaqui, à en juger pav ramena^ .gement, cumule les fonctions de salon^ de cuisine, de salle h. manger et d'oiEce. Sesseï^ ornements élaiest quelques ustensiles de cuivre accrochés au mur et des

(faktàaOB^âSmgaùm^ de thym, ou de toimer-tance tus** peadiie&^etlàaiix poutneltes du idafond.

Monsieur Bnssoi a ea.< beaucoup de pdne à trouver deuK chaises jûuiesa&t de leurs quatre: pieds , et il. ne bai fât resté qu'uûjeecabeauboUeiix sur lequel. M 8*£bI a&s4» eQ> équiUiiffie, àsm& le rsfOB de jour qui vouait h travers une fenêtre sans rideaux.

J*en ai profité pour rexamiiier en détail, pendant que Roger lui expesaùk les propositions de monsieur de Lavanr.

Notre hùleestun petit bommeà figure defouine,ident le front étroit est surmonté d*une houppe de etoreux' fftbL Des lunettes d*acier «miiUées pfsir le temps se promènent de ses^ yeux au-dessus de sea.souircils,. selo» qu'il veut trahir ou dérober son regard. Une sorte d'inquiétude Je IteDtdaasuBe agitation p^pétuelle, etilâeoQiapagnevos paroles d*un petit gloussement continu que l'on peut prendre également foar.uBe pipolealaliofi tiboûde ou .pour une adhésion: confuse.

Son costume se oompiasait diun vieux pantalon à pied de drap }aun&tre, d'une veste de même étoffe, et d*ua bonnet de soie noire tournant au rouge , le tout si rftpé , <si piètre et si jdifiAéau.eorps>qu*en ne pouvait plus l'en séparer. Le costume de monsieur Brissot avait* fini par devenir une partie de son être. Assis plus bas que nous, frétiUant et reidié pour ainai dire sur lui* môme,, il avait rair d*un reptile qui attend «a proie.

Roger ne la lui présenta d'abord qu*avec précaution. Xe prix qu'il offrit était ^i loin ^ des prétentions du vieux ladre que Ton comprenait difficilement la possibilité d'uu accord; mais tous deux. ne tardèrent pas à faire avancer réciproquement leurs chiffres comme deux. armées qui marchent à la rencontre Tune de Tautre. A ehaque évolution monsieur Brissot poussait de&gémissemants comme

118 SOUVENIRS D*nir VIEILLARD.

& une défaite ; eDfln il ne resta plus entre eux que quelques mille francs ; mais arrivés là ils s*arrétèrent sans vouloir avancer devantage ; c'était leur Rubicon. Roger parut renoncer à toute concession nouvelle et se leva ; le ven-" deur fit de même en se tordant comme un homme en convulsions. Tous deux étaient évidemment jaloux de ne point rompre et embarrassés de renouer.

Un coup frappé à la porte d'entrée vint heureusement faire diversion ; monsieur Brissot courut au judas.

€ Le facteur t s*écria-t-il effaré ; qu'est-ce encore ? qua voulez-vous ?

— Une lettre ! cria-^on da dehors.

— Donnez, dit l'avare qui entr'ouvrit la porte et tendit la main. »

Hais l'homme de la poste se contenta de montrer la missive.

€ Quatre-vingts centimes, » dit-il.

L'avare retira la main comme s'il eût touché une vipère.

€ Quatre-vingts fièvres quartaines I s'écria-t-il, à la manière de son ancêtre ; je ne reçois jamais que des lettres affranchies.

— Je sais, reprit le facteur ironiquement ; mais cell&ci est d'Angleterre.

— Et bien, après?

— C'est le pays des mylords ; j'ai pensé qu'on vous envoyait peut-être de l'argent.

— Hein I s'écria le vieillard , dont les yeux brillèrent et qui tendit de nouveau la main ; vous dites qu'il y a de l'argent?

—'Censé, répliqua le facteur en riant ; c'est facile à vérifier... pour quatre-vingts centimes I » Monsieur Brissot fit un nouveau mouvement. € Non, non ! s'écria-t-il en repoussant la porte comme

s'il cragnait de se laisser tenter; c'est trop cher, je ne connais personne en Angleterre... Remportez, remportez! »

Le facteur haussa les épaules.

« A votre aise 1 dit-il I d'un air d'indifférence ; mais peut-être bien que vous faites, comme le gros Pierre... ?ous savez, le gros Pierre qui, pour avoir refusé un paquet de deux francs, a manqué une succession de dix mille pistoles... en&a charbonnier est maitre chez lui! Serviteur...

— Attendez l interrompit Favare qui était en proie à Qne incertitude douloureuse... si j'étais sûr... Donnez un peu la lettre, pourvoir... »

n l'examina quelque temps, la soupesa, lut à demi-volx la légende de tous les cachets ; le facteur finit par perdre patience.

€ Allons , en voilà assez I dit-il brusquement ; je n'ai point le temps d'attendre ; puisque vous ne voulez point de la lettre, rendez-la-moi 1 »

Mais elle était aux mains du vieil avare, et abandonner ce qu'il tenait une fois lui semblait trop dur. Après beaucoup d'hésitations, de questions nouvelles, d'exclamations plaintives, il paya les quatre-vingts centimes sou k sou, referma la porte, s'approcha de la fenêtre, se mit à retourner la lettre sans la décacheter. On eût dit qu'il n'osait toucher à ce papier précieux qu'il venait de payer si chèrement. Enfin il brisa l'enveloppe avec un soupir ; une seconde lettre tomba, je la relevai*.

€ Pour ma nièce I » dit le vieillard après avoir jeté les yeux sur l'adresse; et, visiblement étonné, il retourna brusquement la feuille qu'il tenait, afin de voir la signature du correspondant. A peine l'eut-il lue qu'il jeta uneri.

189 SOUVENIRS D'ON VIEICLARD.

€ EûQDre luif s'ëcria-t-il; ohl iaalheiireux« je auift ▼olél »

U courut à la porte :

€ Facteur 1 facteur 1 rendez-raoî imD argent ; j&ne vmi?l point de cette lettre I »

Mais le facteur était reparti depuis longtemps^ et Roger fit observer qu'il ne pourrait la reprendre ouverte.

c C'est juste 1 s'écria monsieur Brissot'eu«e frappant le front. Étourdi qoe je suisl n'avoir pas deviné... Mats je ne savais pas ce vaurien en Angleterre.., el»- sesautres einfois étaient affranchis... Ah 1 messieurs^ c'est un abus^ uneffroyable abusl... Les pestes* ne devraîaslt se charger que de lettres dont^on aipajé le port »

Il retourna de nooreauda féuiUe^t panaonit les premières lignes.

c C'est cela, murmura-t-il, c'est cela... U a pensé qoe ses autres lettres n'iitaiett point parveniHB^ piiis4u'>ûu n'y avait pomt r^oaida*.. Use décide 4 ne po^afibnn^ chir celle-ci, dans l'espoir qn*eUe airnwa plns^âordment... Oui, oui,icempte9-9....attsnâ&jnftxépeo9el »

Et, se toumiint enfin vers noiw:

« Pardon, messieiors,. contiBuaK441^ jen zeployaot ta lettre dans ses pUs, parmie bdbitnctodeMîa mkNitieini; pardon, ceei nous a détournés.*. Mais> .vottSàCMUftenezv quand on n'iSstpas ricbe.*. ces petites-dépenses:. « VaiUi comme on nsne les paovfes gens t

— C'est juste, reprit ironiqoemeiit Roger/ qne la scène avait singulièrement diverti ; croyez, .monsieur,^ que nom ne sommes pas restés indifférents à ce qui vient de (vous arriver; et la preuve, c'est que, pour vooftdépdenunafcr un peu de cette perte de quatre-vingts centinest i^Wftote on millier de francs à mes propositôms. »

La figure de monsieur Briss^ Wéclaircit. '

oFeranellez, reprit-il en souriant^nousâiSéorionsde nnlle icus; c'est sam doute mille écos goe monsieur Teul dire?

-^ Mille francs 1 répéla Roger ; (m.naeampte plua par éensv

— A la bonne heure, à la bonne hemet dit Tatare d'un ton coRcilkmt; mai» memaitHr n'igaore pas que mille éci^loBttrois mille frams«

— Et i'e« olfre lettœrs^ rèpli9iia.moDiaiDi; mes fov^ voirs ne TOBt.pas.plas loin. »

MonskYiF Brissot regarda Koger ipar^deainis ae& lu- BCÉtfôvellui tfoum un air si résolu <qa'il panxtuaâastaBi incertain, pufôil plia lesr épmiles*

€ Vayons^ dll^il d-an aeceiit dosoereiix, on ne peut cependant pas seiquittorainsL; il!ine<fattt pas qne caa messieurs aieikl fait uae eouroe ioatiie ; l'aatapteeai la somme ofièrter.

— Alors c'est aSure conclue,^ r^itiRagtr : qurante» troi& miHe francs comptant.

— Oui... avec. qndqaes petita» -rimicflam: ^ecroasiie refuserez point

-^ Quelles dooceurs^tiinoMieiint

-*-rLa.f»Hiô me fournissait un ipeuiâe'bois«4. j'y ai emaipté ^' monsieur ne?voudrait pasirexpottcoia homme de^moniAgeàiaTOir froid cet lûver.:

«-^-NomalloBs entrer dm» d'été,, fil oJHMieriBfliger; mmstsoit^ vous aores; voire «proWsiofni.

-^ILy a de,|^lEis le&peiiteaBede9«BcasiletpiîaÉteaq».*« j'y aii^care^oaoqitfci:

— A .peu [près... .dest^<4ife sauf quelfoes ^oorvéoa dues par le fermier. ^*-*tSt.isiic IffigaaHes oVgBa»aYa& .étatemenl: .compté ?

iM SOUVENIRS D*UN VIEILLARD.

interrompit mon compagnon ; il vous les fera, monsieur. Hais nous en resterons là, s*il vous platt; plus de douceurs, comme vous les appelez, nous deviendraient trop rudes^Veuillez me donner de quoi écrire ; nous signerons une promesse réciproque d*aprë9 laquelle le notaire pourra dresser le contrat. »

Monsieur Brissot alla ouvrir une armoire d*où il retira lentement une main de gros papier et des plumes d'oie dont il ne restait plus que le tronçon. L'encre manquait ; il appela sa nièce pour lui demander une écritoire.

Nous vîmes entrer une jeune fille d'environ vingt-deux ans, pauvrement vêtue, dont la physionomie nous frappa. Sans être belle, elle avait dans toute sa personne quelque chose de gracieux ; sa timidité paraissait extrême, mais à des tressaillements et à des regards furtifs qui traversaient pour ainsi dire son embarras, on devinait une ftme active. Elle rougit d'abord en nous apercevant, puis notre air parut la rassurer. Elle posa l'écritoire sur la table, approcha une chaise et voulut se retirer; son oncle lui fit impérieusement signe de rester.

Roger s'était nssis et avait essayé l'une après l'autre toutes les plumes, sans en trouver une qui pût écrire. Monsieur Bnssot demanda & sa nièce si elle n'en avait pas de moins ruinées. La jeune fille sortit et reparut bientôt avec un porte-plume assez élégant armé d'une véritable perry, Roger laissa échapper une exclamation de joie ; la plume d'oie lui faisait horreur : il y voyait le symbole de la routine et de l'obstination, tandis que la plume de fer était pour lui le témoignage du progrès moderne compris et accepté. Il exprima tout haut sa reconnaissance k la jeune fille. Monsieur Brissot profita de l'occasion.

4L Eh iifyû I eh bien I monsieur peut donner à Tenfont

LA DEANIËRE ETAPE. 153

une petite preuve de sa satisfaction, dit-il avec son sourire saccadé; j'aurais dû ne pas l'oublier... £hl eh! ehl Quand il y a des femmes dans la maison, il faut des épingles ; un marché ne se conclut jamais sans cela. »

La jeune fille fit un mouvement, comme si elle eût voulu protester; mais un regard du vieillard lui ïmposa silence.

€ C'est une pauvre orpheline, ajouta-t-il en se rapprochant de Roger; sa mère Ta laissée à ma charge; monsieur!... Encore une grande injustice... Quand on ne se marie point, qu'on fait l'économie d'une femme, on de-r vrait être sûr au moins de n'avoir pas charge d'enfants ; mais le monde vous impose ceux des autres ; on vous dit que ce sont vos parents!... Je vous demande un peu ce que c'est que des parents dont on n'hérite pas? Eh 1 eh ! eh ! Au reste, monsieur peut fixer lui-même le cliiffre des épingles ; je ne voudrais pas arrêter sa générosité. »

Pendant que l'oncle parlait ainsi, la nièce était visiblement au supplice ; des larmes finirent par gonfler ses paupières, et elle se retpurna pour les cacher. Roger s'en aperçut comme moi.

« C'est bien 1 dit-il, en prévenant de nouvelles sollicitations de monsieur Brissot, je saurai me conformer à l'usage; mais c'est une affaire à régler entre mademoiselie et moi, ne vous en inquiétez point. »

Les yeux de l'avare s'agrandirent.

€ Pardon, reprit-il d'un air désappointé ; mais la petite ne s'occupe pas des affaires d'argent. .. c'est moi qui garde tout!

— Et voilà précisément pourquoi je désire que mademoiselle ait quelque chose, acheva mon compagnon d'un accent péremptoire... Mais nous reparlerons de ceci plus lard... Voyez si j'ai bien rédigé mes conventions. »

Il s'était levé, et tendait le panier & monsieur Brissot,

1» SOUVENIRS D*UN TIEILLihRD.

qui se mit à le lire lentement et tout bas, avec son petit gloussement; enfin il se décida à signer^ et n^us pstmes congé.

£a regagnant la Brandaie, nous aoos sammes communiqué nos impressions sur cette visite. Quelle existence que celle de ce malheureux que Ton dit riche, et qui se prive des plus légitimes jouissances^ à qui la boaté de Dieu a donné une fille d'adoption, et qui regarde ce doux présent comme une charge 1 Insensé auquel il ne reste qu'un coucher de soleil dont il pourrait jouir,, et qui s'épuise à égrener les demieis épis d"une moisson dont il n*a que faire.

C'est la première fois que je reireontre le réftitaM». avare, égalemi^t ardent à acquérir et à conserver, indif* feront pour tout ce qui n*est pcônt richesse, et ne vivast que pour un seul instinct. Il semUe que cette monoBta^ nie ne soit plus de notre siècle. La facilité des rapiiorts et la mobilité des fortunes ont désaccoutumé de Tisote-* ment qui ihéssrarise ; la multii^cité des moyens déjouât sance a plus vivement sollicité les goûts. Qui eût été avare dans les âges précédents est devenu avide dans cetui^ci. Ou n'aspire plus aux millions pour les enfouir, mais pour s'en faire des instruments de jooisi^nee ou de volupté. Qu'en conclure, sinon que l'homme, par ses vices comme par ses vertus, sort plus qu'autrefois de luimême, qu'il est plus mêlé au grand mouvement de la foule, qu'il participe davantage à la vie commune? Autrefois on mettait h part son or et son âme, on enfouissait Tune au couvent, l'autre dans la t^re ; aujourd'hui nous semofis les deux au vent, sans savmr toujours, hélasl où tombe la seouâlle, et queUe moisson doit en. sortir*

fiEBNIÈBE ÉTAPE.. 189

ÎIIV

TO AiSILE DEVIBILIAUDS.

Nous soiaines\seiD]]f nés chez aumsîenr. Brissot, iQOus a:tiiniS'reiru<sa-niëoe; le seooBd ODup d'œil ae lui est pats moins £Eiverat)leiqoele prenûer. J'ai pu la laire parler, et j!ai(étéTavidd.k!dN2fieur de sa yûîx, desa sioipUdté émue. Mais queUe ^iMesse>Au&ndâe toiU celai On sent qu'il y a dans ce cmxr. qudque plaie «vive.

J'ai i^Bidu;iiilerrogar le régis^eiir de la Brandaie : il a entendu pader dfttn .asteur contrarié, d*an juariage auquel rxmcle veut faire eonsentir la jeune fiUe afin dese dâterrasser d'elle; liais il n^ pu me . donner aucun dé* tBil. Je suis ffteèé de partir sitôt; j'aurais vaulu mieux cennaitreoeltetpaaLVi^ délaissée set lui être de quelque secours.. «

On Boas avait ptiâé'd'nn hospice de vieillards fondé dansle voisinage par lai géinérosiié d'un riche proprîé* taire ; Roger et moi nous avons voulu le visiter. Les pensionnaires de cet.asile:aoii£ doublement de.iiotre lamiUe : Crénes par Adam, £rëi»s par l'âge.

J!espéiais>tDOiiver là du bien-être «et de la sérénité; le désappinMement a été doulouneux- Nous avons vu de grandes coms àitraviers lesquelles des infirmes se trat*nâent pénibluaent^ •encore plus éprouvés par Fenoui que parla souffrance ; des réfedodres où la ration pesée imposait à tous l'égalité de la foim; des dortoirs commnns qui associaient le sommeil à l'Insomnie et où Ja mémeclodhe disait à tous : — Debontl — Régularité nécessaire, ditH>n, et je le reconnais, mais qui imprime à l^ensemble je ne sais4u0i.de llïûrne;et^de)dar. Lii» plus

rien de la famille ; tout se fait réglementairement, sans intervention du goût ni de la tendresse ; les hommes sont administrés comme des choses ; ce ne sont plus que des groupes de chiffres sur deux colonnes : la vie a celle du doit, la mort a celle de Vavoir.

Ah 1 sera-t-on toujours condamné & parquer ainsi les misères du dernier âge, à les donner pour seul spectacle à elles-mêmes? Ne verra-t-on jamais une société assez enrichie par le travail et assez amie du devoir pour que le vieillard puisse rester là où Dieu a marqué sa place, c*est-à-dire, entre Thomme fort, la femme et Tenfant? Ces cheveux blancs font bien mêlés aux chevelures blondes ! Celte faiblesse me platt appuyée sur les forts; ces infirmités me touchent entourées des soins attendris de la santé florissante ; mais ici je me sens abattu, humilié! Qu'est-ce que ce vestibule du cimetière où vous entassez tous les candidats de la mort déjà pâles, perclus» brisés? — Béni soit celui qui leur a ouvert un asile; mais mille fois plus bénis les temps où il cessera d'être nécessaire et où Tamour affranchira la pitié de ceC^ triste parodie de la familliw

Nous avons causé avec le directeur de Fhospice ; il se plaint surtout de son impuissance à vaincre les habitudes de ses pensionnaires. A Tâge que tous ont atteint, le pli est pris, le ressort de la volonté rouillé ; Fâme reste as* servie sans retour. La continuité d'un acte qui nous platt semble d'abord de Findulgence pour nous-même, mais bientôt elle devient tyrannie ; ce n'est plus l'habitude qui nous appartient, c'est nous qui appartenons à l'habitude; elle nous mène en laisse, elle nous aiguillonne, elle nous condamne à une torture à la fois odieuse et désirée. L'effort même pour y échapper nous y ramène. C'est toujours l'histoire de ce soldat dont l'ivresse fréquente désbo-

noraît Tuniforme. Son capitaine l'appelle; il loue sa. bravoure, sa soumission, sa probité : pourquoi fautif qu'un seul vice lui ferme le chemin de l'avancement etr des récompenses? Le soldat touché sort avec une fermo résolution de se corriger. Il arrive h la porte du cabaret où il a l'habitude d'entrer; sa volonté se roidit, il passe; alors, souriant à son courage :

« A la bonne heure, dit-il en se parlant h lui-même ; je suis content de toi; allons, pour te récompenser, viens boire un coup ! »

Plusieurs des vieillards de l'asile s'encouragent sans doute de même, car nous en avons rencontré qui rentraient l'œil hagard et chancelants. — Étrange goût qui nous crée le besoin de perdre momentanément la conscience de notre individualité, et qui nous achemine vers la mort à travers des accès de délire volontaire I

II est donc vrai que laisser grandir un vice c'est élever soi-même un bourreau I que toutes les folles dépenses faites par la jeunesse en volonté, en modération, en santé, sont payées au centuple dans les vieilles années I

En voyant ces malheureux le visage enflammé, les mains tremblantes, le corps appauvri, je me suis rappelé celte légende du Gin, dessinée par un crayon fantasque. Le perfide tentateur apparaît d'abord sous la forme d'un génie souriant et couronné de flammes. Il a les mains pleines de promesses séduisantes : — palais de fées, — cofl'res ruisselants d'ori — danses de péris, — trônes &. chars de triomphe 1 La foule jeune et ignorante accoure pour oublier^ la réalité dans ces rêves; elle boit h la coupe trompeuse. Mais la soif augmente toujours, et en même temps le génie se transforme; son air devient impérieux ; à mesure que ses adorateurs se courbent et s'affaiblissent, lui grandit et se moiitre plus terrible.

1S8 ^ SOUVENIRS D'UN VIEILLMVD.

Enfin le voilà devenu maître; il a enserré cette foule haletante dans son réseau de feu liquide et enivrant; alors la fausse apparence qui le déguisait, s'évanouit, le gracieux g^nie se montre dans sa réûlité : c'est la Mort avec ses yeux de ténèbpes et son rire:sardonique LElle entraîne, en courant, ses esclaves éperdus vers Fabî me o4 elle les précipite, et où Ton voit leurs ombres convulsives tourbillonner au milieu des monstres et im flammes.

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