‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 18 sur 30 · MAL AME DE MONSIBCR BAPTISTE · texte numérisé non relu

MAL AME DE MONSIBCR BAPTISTE

îîous sommes de retour depuis quelques jours d^à, et j'ai r^ris mon train de vie ordinaire. Cependant hier matin j'ai vain^oa^t attendu monsieur Baptiste ; il n'est descendu de sa mansarde que très-tard et s'est présenté & moi le visage défait. Je lui ai d^oimndé vivement ce

qu'il avait.

« Je l'ignore, monsieur, m'a-t-il répandu avec effort ; mais hier déjà je ne me sentais pas à mon aise, aujourd'hui je suis tout à fait malade.

Il faut vous soigner, voir un médecin.

C'est mon intention. Mais comme monsieur ne peut

rester seul, je me suis assuré quelqu'un qui fera son .service.

-^ Ne vous inquiétez point de cela.

<— Pardon, je ne veux point que ma maladie laisse inonsieur dans l'embarras ; madame Hené, que j'ai avertie, a dit qu'elle trouverait à se faire remplacer au coipptoir, et elle va venir«

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— C'est bien, c'^st bien ; mais songez d'abonl à vous. ^- J'y songe, monsieur ; aussi je venais prendre congé monsieur.

— Gomment I «t où- alles^ous donc?

— A l'hôpital, momear. »

Je me suis levé d'un bond.

€ A l'hôpital I ai-je r^été, let vous avez pensé que ji vous y laisserais aller 1^

— Il le faudra bien, monsieur, a4-il r^ondu tranquillement ;' je n^i ici* ni parants^ ni maison.

— Et qu'^est^ee^donc que celle où vous êtes maintenunt ?

— Pest... votre logis^ monsktrr.

. — C'est le nôtre I me suis-je écrié ; vous y avez" votre place, et vous la garderez ; janms les serviteŒrs qui pouvai^t être soignés sous ce toit ne sont tdlés usurper à l'hôpital le lit du pawfpe. »

Monsieur Baptiste a salué.

« Monsieur est iHên^ben, ar<t-il'T»pri&^ nuds... je ne puis accepter.

— Et pourquoi dâatai-jedanandé avec suisse. » '^ n a paru embarrassé.

« Que Monsieur m'excuse, a-4i-il' répondu après un moment d'hésitation ; c'est une: idée à moi... je préfère rhôpital.

— N'auriez-vous point <coiiflanoe.daas mon docteur ?

— Au contraire, monsieur.

— Craignez-vous d'être ici mal soigné ?

— Ce n'est point cela.

— Alors expliquez-vous, de grâce? me suis-je écrié avec un peu d'impatience. Je veux savoir le motif de votre préférence. »

Il m'a regardé et il a rougi.

i&8 SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.

« Mon Dieu... c'est que j'ai peur... de mécontenter monsieur I...

— Non, parlez.

— Eh bien, que monsieur me pardonne... mais je ne le connais pas encore assez pour accepter de lui ce service.

— Je ne vous comprends pas.

— Je veux dire que, si monsieur, me soigne, il aura droit à ma reconnaissance..

— Et V0U3 ne voulez point en avoir?

— Ce n'est pas cela, monsieur; mais monsieur le comte avait coutume de dire que la reconnaissance est une dette dont le chiffre reste en blanc, si bien que le débiteur et le créancier s'entendent rarement sur ce qui est dû.

— C'est-à-dire que vous avez peur de mes exigences ?

— J'ai peur de passer aux yeux de monsieur pour un ingrat Quand il aura plus fait pour moi, il pourra attendre en retour un meilleur service ; ce qui satisfaisait dans un serviteur ordinaire ne sera peut-être plus suffisant de la part d'un obligé.

— J'entends, ai-je interrompu un peu piqué, monsieur Baptiste n'est pas assez sûr de moi pour permettre que je lui rende service.

— C'est vrai, a-t-il répliqué naïvement. Monsieur le comte avait coutume de dire que pour accepter un bienfait il fallait être certain de. pouvoir le rembourser en reconnaissance.

— A la bonne heure, ai-je repris sérieusement ; mais ne vous a-t-il pas dit aussi, monsieur Baptiste, que nous devions permettre à chacun de remplir son devoh: T

— Sans doute, monsieur.

— Eh bien, le mien est de garder malade le serviteur que j'ai gagé bien portant ; j'ai profité de ses forceis, Je

dois subir la gêne de ses infirmités. Ceci n'est point de la générosité', c'est de la justice, et vous n'avez point le droit de m'empécher d'être juste.

— En effet, monsieur, a-t-il répondu en s'inclinant.

— Permettez-moi de vous dire, ai-je continué un peu ironiquement, que vous êtes trop prompt à me soupçonner capable de faire l'usure en fait de bienfaisance ; et puisque vous n'avez point encore eu le temps de me connaître, faites-moi, je vous en conjure, crédit de quelque humanité et de quelque désintéressement. »

Monsieur Baptiste a voulu s'excuser; je l'ai interrompu.

« En voilà assez, me suis-je écrié d'un ton cordial i nous reprendrons ce sujet plus tard ; pour le moment/ ce qui importe, c'est de remonter et de vous mettre au lit.

Il semblait, en effet, plus étourdi ; son œil était vitreux, ses dents claquaient. Je l'ai pris par le bras et je l'ai conduit à sa mansarde.

Félicité, qui arrivait, est allée chercher le médecin. Celui-ci n'a trouvé au mal aucun caractère certain ; il a recommandé le repos et quelques tisanes. J'ai moi-même veillé à l'exécution de l'ordonnance, et je me suis établi dans la mansarde du malade.

Je n'y étais point venu depuis longtemps, et j'ai pu voir alors tout ce qui lui manquait. La cheminée fume, les fenêtres ferment mal ; la pièce est carrelée de briques, sans paillassons ni tapis ; le soleil arrive au lit qui n'a point de rideaux. Je me suis reproché cette négligence. Tandis que chaque jour ajoute à notre confort, nos serviteurs restent exposés à mille gênes. Nous les logeons %ous les toits, nous les meublons de rebut, nous ne nous inquiétons ni de leur tempérament ni de leurs goûts Pour des millions de travailleurs, sans doute, la vie est

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encore plus rude ; mais ceux-ci ont toujours sous les yeux rindulgence du maître pour lui-même, ses précautions, ses voluptés. Chaque regard les avertit de leur condition de déshérités.

Encore si cette pauvreté était à eux ; sMls n'avaient pas, suspendue au-dessus de chaque jour, la menace d*un congé; s'ils ne vivaient pas éternellement à Tauberge, servant seulement au lieu d'être servis I

Et nous nous plaignons de les trouver indifférents à l'économie d'un màskage qui n'est point le leur, souvent ennemis d'une pmsfkéhté qui agrandit la distance entre eux et le maître 1 Étonnons-nous plutôt de leur zèle. La plupart de leurs vicses naissent de leur position ; toutes leurs vertus sont à eux.

Je faisais ces réflexions en tàdiant de remédier aux plus graves inconvâûents de la mansarde occupée par le malade. Un vieux tapis a été apporté, des rideaux tendus devant les fenêtres, un poêle dressé devant la cheminée. Monsieur Baptiste remercie à chaque nouvel aenoènagement. Du reste jamais une plainte ni une marque d'impatience ; mais toutes les preaeriptio(n& du médecin sont scrupuleusement exécutées ;-il semble irs^ter la maladie comme tout le monde, avec une cérémoïkieiise pditesse, et ne vouloir !a congédier que dans les foixnes. ^

45 mars. Rien de changé dans l'élat de Baptiste; le mal couve sans prendre une forme précise* Roger est venu nous voir et a voulu s'entremeUxe. Depuis quelques semaines, il ne rêve qu'homoeopathie. Il a voulu persuader monsieur Baptiste. D^ahord c'étaient des raisonnements ; puis cent exemples de malades désespérés, abandonnés, qui avaient trouvé leur ^ut dans les globules. Mais monsieur Baptiste s!est montré inébranlable* U s'est ûûoifié à monsieur le docteur ; il y a entre eux

LA DBBNIÈRE ÉTAPE. t49

un contrat synallagmatique : Tun doit suivre tontes les ordonnaiices, Tautre guérir ; c'est pour le veux doiaastique une i^ire de probilé.

Roger a beau lui objecter que Tallopathie n'y peut rien, que ci^uis buit jours elle le laisse dans le môme état, qu*il se fait fort de le remettre sur pied avant la fin de la semaine: m^msieur Baptiste remercie en portant la main h son bonnet de coton ; mais il persiste dans sa résolution. Alors Rog^ se lève en frappant sa canne contre le tapts.

« £h bien; au diable l s'ëcrie-t*il ; vous f^pez un& grosse maladie I

— Monsieur le doetear la traitera, réplique tranquillement Baptiste.

— Mais «'il se trompe ?

— Cela le regarde, monsienn^ — £tsi voue en marnez.?

— Monsiair le dodeiir en awa la responsabilité» » Roger me regarde, prend son dbqpeau et seit fuiieux. € Dieu me pardonne l cet origine assiste à sa propremaladie comme un buissi^ asûsle aux réceptions de la cour» me dit-il sur le palî^ ; iL seeeiiteBle d'annoncer ces symptômes et ka remidee sans s'y iatévesser autre-/ ment; on dirait que la bal ne se dbnne pas chez lui» Après tout, qu'il s*anasgil on ne peut pas forcer les gens à se bien porter. »

Cependant il ne tarde pasàievenir aveade nouveaux . arguments et de nouveaux exemples. Monsieur Baptiste^ écoute tout et répond par les mêmes remerctments et le mémo coup de bonnet; mais à la Idlgue je crois m'ape^ cevoir que ces visites lui déplaisent La vivacité famif liire de Roger cboime son formalisme; inon vieil ami rappelle parfois Baptiste tout court|.la traite d'çntétértf

ift/l SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.

lui déclare que s*il était à son service, il riiûmœopatbH serait d'autorité. J'ai prié instamment Roger d*être plus circonspect ; mais il ne comprend rien à ces ménage* ments ; il me dit que monsieur Baptiste est un vieux fou et qu'il préfère encore son jocrisse de René.

Malgré ces boutades, il revient s^informer chaque jour de la santé du malade, il lui apporte toutes les petites friandises autorisées par le médecin ; mais il y a dans ses attentions une brusquerie k laquelle Baptiste ne peut s'accoutumer. Le rôle de bourru bienfaisant ne plaît guère qu*au théâtre ; dans la réalité on n*aime point les roses qui ont une épine sous chaque feuille.

25 mars. Notre malade est enfin debout, un peu maigre, un peu pâle, mais guéri.

Ce matin, quand je suis monté à sa mansarde, je Tai trouvé habillé et près de descendre. Je l'ai laissé faire, mais en le mettant sous la garde de Félicité, qui a juré qu'au premier essai d'empiétement sur ses attributions elle reiverrait le convalescent au dortoir.

Je l'ai installé dans mon cabinet de travail que le soleil égayé et d'où il peut regarder les passants. J'ai mis à sa iisposition des livres et la serinette, en lui permettant île s'en servir pour donner une leçon de chant à mon tarin. A chaque arrangement il me remerciait d'un air pénétré. J'ai enfin demandé à monsieur Baptiste s'il ne désirait rien autre chose.

« Rien, rien, a-t-il répondu, sinon que je prierais monsieur de m'appeler désormais Baptiste tout court.

— Pourquoi cela?

— Pour que ce jour me soit rappelé par un changement dans mes rapports avec monsieur. »

J'ai été touché, et j'ai tendu la main au vieux domealique en le remerciant. ^

LA DERNIERS ÉTAPE. lAi

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