‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 21 sur 30 · UN HERITAGE TARDIF. — UNE RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

UN HERITAGE TARDIF. — UNE RECONNAISSANCE

Mademoiselle Renaud se meurt, et a demandé avec instance à voir son ûlleul Armand. Il devait revenir dans un mois. Je lui ai écrit de hâter son voyage s'il le pouvait. Il est arrivé hier, et il a pu voir encore la pauvre paralytique ; mais elle avait perdu la parole, et tous ses efforts -pour se faire entendre de lui ont été inutiles. Au milieu de sons inarticulés, il a pu seulement saisir le nom de monsieur Lebrun. Il s'agit sans doute de quelque recommandation à ce notaire qui était chargé de ses intérêts. Armand le verra.

... Nous avons conduit ce matin mademoiselle Renaud à sa dernière demeure. En voyant la morte (à peine plus morte qu'autrefois} sortir de son logement sombre et

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muet, paur aller prendre place sous le soleil, au milieu îles fleurs du cimetière, je ne pouvais m'empteher de youver qu'elle gagnait au change.

Armand est très-abattu de cette perte. Tout est un rude coup pour les Ames ébranlées. Il ne lui reste plus que U père Bouvier, dont le dos se courbe. Ce matin nou&nous promenions ensemble, el je m'efforçais, de le ranimer en lui rappelant qu'il était, jeune et fort. Je lui ai montré au coin du chemin un chèvrefeuille couvert de fleurs, et je lui ai dit :

€ Vous voUà.

— Oui, a-t-il répondu vivement, mais regardez. Far* buste est appuyé à un vieux mur dont la chute ne tardera pas à l'entratner. »

J'ai secoué la tête. U en e.«t des esprits malades comme des mauvais estomacs ; la plus douce nourriture les aigrit et tout leur est malsain.

Ail fond, Armand ne peut oublier cet attachement trompé; ilen^anitiait toute ^n espéraaee, et. maintenant il en fait tout son souvenir. A son âge, rien ne parait pouvoir finir; on date toutesrses.affsctions de l'éternité. Quand je lui parle du temps qui guérit les plus cruelles blessures, il sourit trisliament : c'est un médecin auquel on n'a foi qu'après-en avoir fait longuement l'expérience. Dans la vieillesse, l'on est forcé de croire à sa science en comptant les cicatrices de^on cœur.

... Armand est arrivé chez moi très-troublë ; il sortait de chez mraaieur Lebrun ,^qui faii a donné connaissance d'un testanunt par lequel mademoiselle Renaud le fait légataire de tout ce qui lui a appartenu : ce serait peu pour un autre: pour notre orphelin, c!est une fortune. Il m'a montré les titres dexenles qui lui ont été remis par le notaire.

LA I>ERN1B1iE fiTÀPB;' 207

« Vous "rayez; ai^ dit ea lui pFeoanai la main, que tout le monde ici-bas a ses heureuses chances et sea jours qui, sehm le rers' d^Horace, « doivent être marqués en « blanc sous'lanidie dea pénates. » Vous voilà riche, mon enfant !

— Trop tard! a-t41 murmHréavecaiïîSOupir. »

J'ai compris qu'il pensait encore à sa liaison brisée, et j'ai voulu Ten détourner ; mai» il y est revenu plus vivement et plus ouvertement qu'il ne Tavait fait jusque-là. Il m*a raconté les projets formés avec celle qu'lL espérait associer à sa vie, leurs calculs mille fois recommencés» leurs prévisions; leurs chimères.

J'écoutais balbutier cet hymne de la jeunesse dont je reconnaissais encore lesaccentsxomme Ton reconnaît les notes d'un vieil air qui vous a quelquefois ravii Nous étions tous deux accoudés à une fenêtre; les oiseaux chantaient près de nous dans leur cage festonnée de-verdure ; Arniand pressait d'une main ces papiers* qui venaient de lui rouvrir la porte d*i voire iest visions heureuses, et son regard errait dans la cour avec un vague enchantement. Lui-môme se berçait dans son rêve. Il me parlait des goûts de la jeune fille, il me répétait ses pa^ rôles, il me dépeignait son visage. Tout à coup il s*est arrêté avec un cri; je l'ai vu se redresser, pâlir : sa main me montrait notre jeune voisine^ dont la; douce figura venait de se montrer derrière' la vitre.

« Elle I c'est elle ! a-t-il balbutié. i

— Madame Bécherel ! me suis^je écrié. 1

— C'est cela ! c'est le nom du mari... EBe ici! Ahl je j saurai... Il faut que je la voiel >

Il avait fait un mouvement pour sortir; je l'ai retenu. j

« C'est impossible 1 ai-je dit; tout est désormais finientre vous ; une explication ne peut conduire à rien et

VOUS troublerait tous deux. Laissez cette jeune femme à ses devoirs et soyez aux vôtres. »

Il n*a point répondu, mais il s*est penché au balcon pour la revoir. Elle avait, heureusement, disparu.

Je lui ai fait quitter la fenêtre, je Fai forcé à s'asseoir; /j'ai voulu lui parler, mais il m*écoutait à peine ; son regard allait toujours vers la croisée voisine. 11 m'interrompit à chaque instant pour répéter :

« Elle ici ! elle ici I »

Je lui ai enfin pris les deux mains, je l'ai retourné vers moi, et je Fai forcé de m'entendre.

Après lui avoir dit tout ce que je sentais sur la nécessité de ne point revoir la jeune femme,' de partir môme pour quelque temps, j'ai voulu obtenir de lui une promesse ; il m'a interrompu :

« Du moins, est-elle heureuse? » a-t-il demandé avec émotion.

Je n'ai point voulu exprimer un doute, et je ne pouvais mentir à mes convictions : j'ai évité de répondre.

« Il faut que je le sache, a-t-il repris ; je veux le savoir.»

Et comme j'essayais de nouvelles objectijons, il s'est levé brusquement, il m'a remercié de mes conseils avec une effusion troublée, et s'est échappé sans avoir rien promis.

... Voilà cinq jours que je n'ai point revu Armand. J'ai fait visite à mes voisins; rien ne paraît changé chez eux. La jeune femme est toujours aussi triste, le mari aussi contraint. Je ne puis douter qu'il n'y ait entre eux un de ces murs de glace qui ne font que grandir avec le temps.

... Hier soir, je suis encore retourné chez monsieur et madame Bécherel. La femme avait pleuré ; les yeux du mari étaient plus creux et ses paroles plus brèves. Que s'est-il donc passé? Armand y serait-il pour quelque

chose? A tout prix, il faut que je le voie, récris, chez le [)ère Bouvier où il demeure, un billet dans lequel je le prie de venir.

... Terrible journéfe I enfin la voilà finie ; tous sont pa^' tis ; je suis seul, je puis me recueillir et me rappeler.

Vers le milieu du jour, Baptiste est venu m'annoncer que madame Bécherel était là et demandait à me parler. C'est la première fois qu'elle me rend seule visite. J'ai pressenti quelque chose d'extraordinaire. Je suis allé la reeevoir, et je l'ai fait entrer dans mon cabinet d'étude.

.Elle était toute tremblante. Je l'ai rassurée de mon mieux, en lui disant le plaisir que j'aurais à lui être utile en quelque chose. Elle a voulu me remercier, mais les pleurs lui ont coupé la voix. Je l'ai laissée se décharger le cœur- des larmes qui le gonflaient, puis je Tai engagée à parler.

« C'est difficile, a-t-elle bégayé ; cependant il le faut... Oui, oui, jç parlerai... »

Mais elle a encore fait une pause. J'ai voulu l'aider, en lui demandant s'il ne s'agissait pas de quelqu'un de nr: connaissance... Elle a tressailli.

« Ah 1 vous savez déjà? s'est-elle écriée ; eh bien, oui, h s'agit de la personne...

— De monsieur Armand Bouvier? »

Elle a beaucoup rougi et a fait un signe aOirmatif. « Ainsi vous le savez ici? ai-je repris; il vous a revue?

— Moi? ohl non, non, a-t-elle dit vivement; mais l'autre jour j'ai cru le reconnaître ici, à la fenêtre... Ce-* pendant je doutais encore... quand monsieur Bécherel m'a appris lui-môme son arrivée.

— Votre mari? Il le connaissait?

— De nom seulement ; mais monsieur Armand a dû réclamer ces jours-ci à la mairie je ne sais quels papiers

It SOUVËNinS D'UN VIfiILLARa

pour la succession de sa marraine, de sorte que monsieur Béoherel Ta tu, et ce retour ratroublé.

— Saurait-il donc?...

— Tout, monsieur, a^trelleiDlanroaipu vivement; avant de consentir à Tépouser, je devaû tout loi 4ire... j'espé-raifi que ma franchise lui attrait domiéconfianae... mais non : depuis qu*il sait monsieur Armand arrivé, il n*a plus une heure de repos; il s'échappe de son bureau plusieurs fois par jour pour s'assurer que je ne suis pmnt sortie, que personne n*est vena; il m'interroge, il me soupçonne. Cette défiance est use tortuve et uno humilia* tion, monsieur ; je: sens que je ne pourrai la supporter pa* tiemment, que je prendrai monsieur Bécli^el en haine*.. Oh ! c'est mal 1 c'estmal I jede fsaàai ; il faut le plaindre et -le rassurer: c'est pour cela«qae'j*ai voulu vous voir. Vous connaissez monsieur Armand ; il écoute vos conseils. . . £h bien, s'il a qurique pitîé pour moi, <suppliez*le de ne point chercher à me voir, de ne pas.m^crir6; car... il m'a écriti moniieiH';.. .use: l^ie4)i)bë me demandait un entr^en,.eii,iiia pnoonettant qw eesecaûttevaeiil^ le dernier.

— £t voua.av«z réponduif aHd demandéi:

— Rien ! s'est-elle écriée; mais j'auraia.dâ. déchirer la lettre, la brûler : je ne sais pourquoi*., je l'ai garàée... et depuis hier je ne la retrouve plus : je tremble que: mon-t^ sieur Bécherei ne l'ait surprise.. Ah! monsieur^ au non» de tout ce que vous ai m^ tirez-moi de^ cette, angoisser Monsieur Armand m'annonçaiii qu'il partirait apnès noire intrelien. Qu'il parte: avant, tout desuite; je le lui demande comme une grâce, et je vous ooi^Bmde rdbtenirpour moi. »

Eile aboutie visage. couvert deiplpurs, les maino/joiatesavec uneexpresHon de.prière si fecvente» ^uejômeiseos*

LA DEBNIËRE ÉTAPE. 211

tîs tout attendri. J'allais m'efforcer de la rassurer, quand un brait de pas se fit entendre dans*, le corridor. J'avais oublié de défendre ma porte, et madame Béoherel se leva, un peu effrayée d^étre ainsi surprise dans les larme». A ce moment, on frappa. Je me levai pour empôcber d'entrer ; il était trop tard. La portes'oHvrit vivement, et la jeune femme reeuktavec un cri : c'était Armand lupmdme.

Il avait reçu nm lettrei, et accourait à mon appd. Averti par Baptiste que madame Bécherel était là, il avait vouki profiter de ï occasion .

^lÊmmmmttmmt*-

SUR LE DANGEROB' JOl?ERHOn9BE9'TRAQEDlB0XE ROLE DR CONnDENT. — «N MARI JALOUX. — PAIX- AUX HQMlffeS DE BONNE VOLONTÉ.

Il referma vivement la; porte danriëre lui, et resta de*' bout près du seuil : il était trësrrpâle etitrè8^agîté.

« J'allais vous avertir que jeme pouvais vous reisevôir dafi» ce moment, lui dis?je ea.fakaotuB pas^àisa.re»^ coatre.

— Pardon... monteur RaymoiuL.. balbotia^t-il sans ^ oser reprder la jdiQe femme, qui était.retombée assise ; mais puisque le hasard m'a c(»idait iciw... permetlez-^^Boi,: de rester... Je: n'espérais phts celte entrevue... Dteu me l'accorde.., Nem'^ievee pas cette dernière consolation.»

Et, sans attendre ma réponse, il s'approcha de-madame Bécherel, et ajouta avec un peu d'amertume :

« J'espènsûtu&madaine ne^saCusera pa» d* m*éoouler

dans de pareilles conditions... la présence de monsieur Raymond doit la rassurer... elle lui est garant que je ne dirai rien qu'elle ne puisse entendre.

— Et qu'espérez-vous d'une pareille explication? ré pliquai-je ; madame vous conjure de la lui épargner.

— Non ! interrompit le jeune homme avec exaltation ; je veux savoir au moins comment j'ai pu mériter l'abandon ; pourquoi, malgré tant de promesses, les lettres écrites dès le commencement de mon voyage sont demeurées sans réponse.

— Vos lettres I répliqua madame Bécherel, en avezvous donc écrit?

— Ne les auriez-vous point reçues? demanda-t-il vivement.

— Aucune, dit-elle ; et après vous en avoir adressé deux, j'ai dû cesser, ignorant votre résidence. »

Armand porta les deux mains à son front.

— Ah I je commence à comprendre, s'écria-t-il ; votre oncle, — que Dieu le punisse ! — votre oncle aura intercepté cette correspondance. Voilà donc pourquoi il l'avait si facilement autorisée ! il était sûr d'avance qu'elle ne pourrait contrarier ses projets... »

Je me souvins dans ce moment de l'épisode de la lettre dont l'avare avait si malencontreusement payé le port; je rappelai la date et les circonstances : tous les doutes d'Armand et de la jeune femme furent éclaircis ; ils se regardèrent, et l'un poussa une exclamation de colère, l'autre un soupir de douleur.

€ Ainsi c'est la vérité, reprit le jeune homme dont l'œil s'était enflammé, on nous a trompés tous deux I Vous avez pu croire que je vous oubliais, comme je croyais être oublié moi-même. »

Et, après un court silence, il ajouta vivement :

€ Mais je Tai été pourtant, car, au bout de quelques mois, vous avez consenti à devenir la femme d'un autre.

— Ah ! si vous saviez comment ! reprit-elle avec accablement. Après tout, pourquoi ne le dirais-je point? rien n'a été caché. Je me croyais oubliée ; on assurait que vous aviez trouvé en Italie quelqu'un plus digne de vous; DU répandait le bruit d'un riche mariage...

' — Et c'est alors par dépit que vous avez accepté vousrîiême celui qui s'offrait?

— Non, non, j'ai refusé longtemps; j'aurais refusé toujours si la maladie de ma mère ne m'avait obligée à céder.

— Que voulez-vous dire?

— Ne le comprenez-vous donc pas? s'est écriée la jeune femme en sanglotant. £h bien, mon oncle a déclaré que tant que je résisterais tout serait refusé à la mourante. Il fallait acheter par mon obéissance les derniers secours : j'ai cédé... ma mère est morte... et ses funérailles ont été mon cadeau de noces. »

Elle n'a pu en dire davantage. Armand, éperdu, poussait des exclamations indignées. Mais tout à coup il s'est approché de L..., il lui a pris les mains, et il est tombé à genoux devant elle, en lui demandant pardon de l'avoir accusée.

J'allais m'entremettre, quand un bruit de voix a retenti dans la pièce voisine. J'ai distingué celle de monsieur Baptiste, qui semblait moins calme que d'habitude; puis une autre, qui s'élevait furieuse. En l'entendant, madame Béeherel, effrayée, a murmuré :

« Mon mari 1 »

C'était lui, en effet, qui voulait passer malgré Baptiste.

€ J'ai vu le jeune homme entrer I criait-il. Ils sont ici tous deux, j'en suis sûr. Ah ! si je les trouve, malheur à euxl »

219* SOIJVEfîIKS B'tirî VIEILLARD.

On entendait sar cawne ferrée frapper avec rage les daHes de la salle à manger. Armand s*est redressé, et la jeune» femme a couru vers moi en me demandant protection. Les voix approchaient. J'ai eu peur d'un premier acte de violence que je n'aurais pu prévenir. Il n'y avait pas un moment à perdre. J'ai poussé Armand dans une chambre et madame Bôcherel dans lepetlt salon. Comme- Vachevais, la porte s'est ouverte d'un brirsque mouvement, et le recenseur a paru sur le^seuti les trails'bouleversés. Je me suis avancé vers lui :

« Est-ce vous, mon voisin, qur faites tout ce brait? ai-je demandé tranquillement. »

Mais il avait fouiHé le cabinet d'un regard effaré, et il s'est écrié :

« Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure; j'ai entendu qu'on parlait. Né cherchez» pas à le nier:

— Et pourquoi nierais-je, monâeup?* ai-^je répondu sérieusement.

Il a tressailli.

« Ainsi vous avouez... C'étaient eux. Où sont-ils? Répondez sur-le-champ. »

Je me suis efforcé de sourire;

« Pardon, nous jouons ici deux rôles que je ne puis accepter, lui ai-je dit : on croirait un juge qui interroge un coupable. Veuillez vous remettre, monsieur, et vous rappeler que vous êtes chez un voisin qui ne voudrait rien faire dont vous pussiez vous plaindre. »

En parlant ainsi, je roulais vers* lui un fauteuil. Il a paru un peu saisi; le rouge et la pâleur se sont succédé à deux reprises sur son visage : H y avait évidemment lutte entre son respect et sacolèrc-; celle-ci a paru l'emporter un instant.

€ Je demande une réponse! s'est-il écrié en frappantle

parQuet da pied. Une femme élait ici il y a un ini&tant... et elle n'était point seule... En voilà la preuve. »

Il montrait le chapeau d'Armand posé sur mon bureau, ^t, remarquant le geste de contrariété que je n'avais pi i^tenir: ^

<c Vous êtes prisi a-t-il ajouté brulalement. Allons, il €st inutile de les cadi^r davantage. Qu'on me ks.montre^ ou je cheroherai moi-^néme. »

Il avait fait un pas vers la porte du petit salon. J'ai voulu Varrôl«r, mais il ne se connaissait plus; il m'a repoussé avec une malédiction furieuse et m'a fait chanceler. Baptiste, qui était resté, a poussé un cri^d'indignation, en étendant les deux bras pour prévenir mai chute. Le recenseur s'estarrété, honteux de sa violence.

« II était inutile de prouver que vous aviez plus de force qu^un vieillard, lui ai-je dit, et peut être n'auiuezvous pas dû oublier que vous étiez chez lui.

— Pardon, a-t-il balbutié, h&itant encore entre l'emportement et la honte ; mais vous voyez bien que jene suis plus mal^e de moi-même..: Ah i monsieur... vous^ne savez pas 1...»

Sa voix commeiK&it à fléchir, comme si rattômkisse ment le gagnait.

«Vous vous trompez, luLai-je dit avec intérêt; je sais que celle qui <porte votre nom espécait en porter un antre; mais je sais aussi qu'elle vous en a loyalauent averti; t[u'elle a refusé Pentrevue demandée par monsieur Arfimnd Bouvier ; qu'elle venait me supplier d'obtenir qu'& parfit sans essayer de nouvelles sollicitations et en la laissant tout entière & ses devoirs.

— Est-ce vrai? s'est écrié monsieur Béeb^el.trës-ému. — * Je sais eafin/ a&je s^téf q iiMle^ scan^e-de vos

soupçons, qu'elle ciaint vos violences, et qu'à Miaixit do

générosité elle aurait droit d'attendre de vous au moins de la compassion. Vous voyez que je sais tout.

— Non, a bégayé le recenseur dont la colère était épuisée et qui s*est laissé tomber sur un fauteuil, non, monsieur, vous ne savez pas tout, car elle Ji*a pu vous dire ce qu'elle ignore elle-même... c'est que je l'ai toujours aimée sans rien dire, moi. Je lavais connue tout enfant, quand j'habitais près de sa mère; mais, aussi ^pauvre qu'elle, je ne pouvais songer à me marier. Je suis parti pour tenter Ja fortune ; je suis entré à la mairie garçon de bureau d'abord, puis je suis devenu expéditionnaire, rédacteur, chef de service. Il m'avait fallu douze ans pour cela, monsieur 1 Dans l'intervalle, j'avais revu la jeune fille de loin en loin, mais toujours sans rien dire... Enfin, quand j'ai cru que je pouvais lui offrir de partager avec moi, j'ai parlé. Mais... j'arrivais trop tard, elle en aimait un autre.

— Et pourtant vous avez persisté?

^ — Parce que cet autre l'avait oubliée.

— Qui vous l'a dit?

— Son oncle, monsieur... et elle-même. Je ne pouvais le savoir autrement. J'aurais dû comprendre que la trahison du préféré ne me rendrait point plus aimable ; que ce que je pouvais donner n'empêcherait pas de regretter ce qu'on avait perdu ; mais je la voyais si rudement traitée par cet oncle qui lui reprochait sa soif et sa faim ! j'ai pensé que ma protection serait au moins plus douce; elle-même Ta cru, car, après une explication, nous nous sommes entendus. Je pensais enfin tenir le bonheur. Malheureux fou que j'étais 1 nous venions de nous perdre tous deux.

— Comment?

— Oui, monsieur, nous perdre, car rien de ce que f espérais n'est arrivé. Je m'étais dit qu'une fois à moi.

LA DERNIÈRE ËTÂPE. Si7

Ii«.. se prendrait d'un peu d*amitié; qu'elle oublierait ses idées d'autrefois. J'avais tort ; elle n'a rien oublié. Dans les commencements, pour lui plaire j'essayais d'être gai, amical. Peine inutile, monsieur I elle restait toujours aussi triste : autant eût valu essayer de rendre la vie à une morte. Alors, moi, ma patience s'est lassée, c'est vrai ; je me suis plaint trop vivement peut-être ; elle n'a pas compris que ma colère, c'était encore de l'amitié ; elle s'est effarouchée. D'abord je ne lui étais qu'indifférent ; de ce moment, elle a eu peur. Ah 1 monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que de ne pouvoir parler sans faire tressaillir, de voir toujours des yeux humides, de sentir qu'on n'a de pouvoir sur une femme que pour la rendre malheureuse. Moi, cela m'ôte la raison. Voyez-vous, je voudrais tour à tour la battre ou la prier à genoux... Et rien, rien n'y a fait I... elle est restée enfermée dans son cœur avec son souvenir. J'avais beau frapper à la porte, elle n'entendait pas... Alors je n'ai plus eu qu'une ressource : je me suis fait muet, aveugle et sourd ; je n'ai voulu parler qu'à mon travail ; je me suis grisé de chiffres , comme certains malheureux d'eau-de-vie , pour m'étourdir... toujours inutilement, monsieur 1 l'épine m'est restée dans le cœurl

— Et vfus n'avez point tenté de vous faire comprendre de celle que vous aimez tant? me suis-je écrié, sincèrement touché de son accent. Pourquoi ne lui avoir point parlé comme vous me parlez là?

— Impossible, monsieur 1 a-t-il répondu ; elle a trop de puissance sur moi : un seul regard qui me semble ti'iste, un mouvement des lèvres où je crois voir une expression de froideur, suffisent pour m'irriler ou me faire perdre courage... Et puis, voyez-vous, j'ai peur de me laisser aller à lui dire certaines choses que j'aurais pu lui

avouer si elle m*avait pris à gré, mais qtii & cette heare lui sembleraient des reprodies. »

Je l'ai regardé d*tin air qpii lui a prouvé que je ne corn* prenais pas.

€ Eh bien , oni I a-t-Q repris avec agitation , je peut lui dire maintenant qne si je ne Tavais pas retirée des mains de son oncle, il Taurait mariée de force & ce vient voisin qui la demandait... que j*ai dû Tacheter de ce misérable... payer tout ce qu'il avait dépensé pour sa mère; tout, jusqu'à la pierre qu'on taille maintenant pour sa tombe 1

— Quoi! c'est vous? me suis-je écrié.

•— Ne le dites pas, monsieur, a*t-il repris vivement ; il ne faut pas que L... le sache; elle aurait regret de mV \(At cette obligation. »

Ici nous avons été interrompu par un cri ; la porte du petit, salon s'est ouverte, ec la jeune femme s'est élancée vers monsieur Bécherel, dont elle a saisi les mains» qu'elle a baisées.

€ Non ! s'est-elle écriée avec un flot de larmes, non» je ne serai pas ingrate à ce point! Ah I j'ai tout entendu... Je comprends tout maintenant.,. J'avais tort, j'avais tort. Me pardonnerez-vous, Henri? »

Le recenseur a fait un mouvement.

€ Elle m'a appelé Henri ! a-t-U dit p&Ie de joie et la lèvre frémissante... Répète encore, répète 1

— Oui, Henri, oui, je tâcherai de devenir ce que je dois être. »

n Ta en^'eloppée de ses bras avec un accent de joie. Ta baisée à plusieurs reprises sur les cheveux ; puis, se tournant vers moi, il s'est excusé.

Je lui ai pris la main en le félicitant; j'ai foit des souhaits pour l'avenir de cette union qui ne commençait vé*

LA IHrRMIftRB ÉTAPE. 3tt

ritablement que de cette heure, et je les ai reconduits tous deux jusqu'à la porte d'entrée.

Lorsque je suis revenu, Arma&d était au milieu de mon cabinet, très-pâle, mais bien résolu.

«Monsieur Raymond n'a point de commissions pour l'Allemagne? m'a-t-il demandé; je pars demain.

« Va, lui ai-je dit, cher enfant, en le serrant dans mes bras, ya, jeté bénis ; qne Dieu te eonsolei

Ici s*arréte le mannscrH des S^mt^Mvm 4*1191 Wieilhrdy interrompu par la mort si prématunfte et m regrettable et M. Emile Souvestre. Les pages ^î suivcrat soBt éè M. Eugène Lesbazeilles, son gendre, qeAy en mus les envoyant, y a joint ces lignes :

« Quelque téméraire quïl me paiM d'a^^eepler cette » tâche, on m'en a fait un devoir et j%i essayé de le rem*< » pUr. Mes relations avec H. Seoyestm^ aussi étpoiles » que la parenté la pins proehe et rafSection la plus pn^* » fonde pouvaient les rendre, m'ont mis Jt iBéme de bien » connaître ses croyances, ses sentiments, son ftme tout » entière. Je me suis appliqué, dans ce travail, à évo- » quer devant moi sa pensée et à m'y conformer le plus » fidèlement possible. Quant à la forme, il va sans dire » que je n*ai pas eu la prétention, ni raéme l'intaition^ » d'imiter celle de M. Souyestre. C'est ce sentiment de » mon insuffisance qui m'effraye en laissant publier ces » pages et trouble pour moi le plaisir de m*étre acquitté » d'un devoir filial. »

au SOUVENIRS D'UN VIEILLARa

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