H. RENÉ A SON COMPTOIR
Félicité a obtenu le crédit de marchandises que j'avais sollicité pour elle. Ce matin, quand je suis allé la voir, j*ai été accueilli par une avalanche de remerctments. En vain j'ai voulu lui persuader qu'elle devait attribuer le succès de sa demande, non pas à ma protection, mais seulement à sa probité, à sa bonne renommée; que d'ailleurs elle avait conclu une affaire commerciale, nullement reçu une faveur : elle n'a pu résister au besoin de rendre grâces à quelqu'un, et le torrent d'éloges, forcé enfin de se détourner de moi, s'est reporté tout entier sur monsieur Dutilleul. Pourquoi me serais-je obstiné à la détromper? La reconnaissance réchauffe et réjouit le cœur ; elle est plus^douce encore à celui qui l'éprouve qu'à celui qui en est Tobjet.
Tout en continuant à parler avec une volubilité que je ne lui avais jamais connue, Félicité avait repris son travail interrompu, et rangeait dans sa boutique les denrées nouvellement arrivées. Un bibliophile n'eût pas mis plus de sollicitude et d*amour à classer ses livres précieux, qu'elle n'en dépensait à disposer les paquets de café, les bocaux de girofle ou de canelle. Ses instincts de ménagère, dont autrefois mes papiers avaient été si souvent victimes, avaient profité de cette circonstance pour se doùner pleine satisfaction , et elle avait entrepris, dans l'intérêt de l'ordre et de la symétrie, un bouleversement général. Aucun objet ne put échapper à son parti pris de
réforme, bien que la plupart, après un examen minutieux et des essais réitérés, dussent reprendi'e la place dont on les avait dépossédés. Plus d*une fois je fus consulté sur l'effet plus ou moins harmonieux de telle ou telle combinaison, et je dus donner mon avis avec le même sérieux que s*il se fût agi des plus graves intérêts. 4 Derrière les carreaux brillants de la porte, on suspendit les images coloriées et les jouets d*enfants ; Tarmoire vitrée fut réservée aux écheveaux et aux rubans qui y. étalèrent leurs couleurs habilement nuancées ; les tablettes se couvrirent de flacons, ici rangés en colonnades, là entassés en pyramides jusqu'au plafond. Quand le classement fut terminé. Félicité jeta sur l'ensemble de son œuvre un coup d'œil d'orgueilleuse satisfaction ; et le fait est que la petite boutique avait un air singulièrement coquet et joyeux, avec ses comptoirs récemment repeints et vernis, ses balances aussi brillantes que l'or, et ses casiers alignant leurs étiquettes en longues files d'une irréprochable régularité.
En ce moment René survint : il ne laissait guère s'écouler de jours sans trouver le moyen de s'échapper jusqu'à la maison du faubourg, ne fit-il que frapper sur les carreaux en courant ou passer sa figure joviale par la porte entr'ouverte. A peine fut-il entré, qu'une surprise émerveillée se peignit sur ses traits : ses regards se portaient alternativement sur les belles choses qui l'environnaient et sur celle qui lui paraissait les avoir évoquées comme par une baguette magique. Il était évident que son admiration toujours croissante était sur le point de faire explosion, et qu'il allait se jeter au cou de Félicité; mais ma présence comprima tout à coup ce premier mouvement, et une réflexion subite parut achever de le contenir. Il se dit, sans doute, qu'après tout, cette ménagère
mi S0UTB1II1S D'oir vieillard.
si hftbilt, elle Mtt sa fenme; fs^ra nâlieii ds ttmlBBoes rictaas86s» il était dioc hâ, et, vMdntse nMlnraa^iÉweméd sa fértme, ii s» 4irigMt tramfniiHMiit f«rs le «Miptoîr, moirta grsysMsal ia maiciifrqin Tâkirait aadsBSVs^ Ml, et s'assit <daHB le tastenil de cuir ai il se carra et demesH» sitMOim as^a ose najesfèdes plos
A^MMa, j'amaîa awiri da œt Imaièla nénaga, qu'an sort H médfOGiia suffit à enckanter, etdaas mon somre la dédam ajaraitau pl«a de paît qm la gateM. Halgié ia benne opinion qm f ams de mon spiritmliinae, je n*étais, en iMité, sensîMe qa*à la fbnne ; je n'étais toiHAé que év bonlKor élégant; je confondais les pelits avec les objets Tnlgaîies qui las entonrent, et je tes en?rteppHis ssffls examen dans bt môme indiffirenoe,. trop sao^mt dans le même mépris. A combien d'injnstiees et à qndles privations ees préjugés me cenctemnaient I Aujonrdlnii bien des barrières sont tombées penr mm, et je tronva à glaner sur un plas vaste champ. La joie des raflbiés&^est plus seule à me fn^per^ à' me séduiro. An miliea des inins ds sitciie de la poivre maidisHiie, jedisoaraeet je recueille des sentiments^ des émotaons dant mon coaor fait son profit Je ne me bonie plus à me promener dans I^ aHé^ ralissies des parcs : j'explone anssi les roa^s banales et je n'y fais pas moinaampie moisson ; ia ieur dsfossé ades ooulears soiîdesy dfes odenrsaatMs, ^i ne ma oharment pas motna qpae Ins msanoas phia flnas, les partons pbia déKcals des planta de same. Bt en même temps que je nssans plus de sympathie, j'en inspire aossi davaittega. Quand j'ai lendu eondialement la main à René et à sa fenune, ife ont eu des iacflwsdans les^jenx.
Je m'aperçois qne je viens de faire mon éloge; mats je proteste que c'est laviailesse seule que j'ai eu rintsnlion
hà I>Ell!lieAE BTAP& tSS
4e Iwtr. B'ayitars ç*» élé de toat temps le priiilégedes tisiltoids de pouvoir parier d'eux-mêmes avec quelque MeiiBetUgmce; sans s'attirer frep de blâ^me. Nestor, dans nitade, n'ouvfe guère la Ixmelie que pour se féhciter de tes vertus^ et Hoai^, ait lieu de Faocuser d*outrec«i* âaaoe eu de tevasdage, trouve que les paroles coulant de ses lèvres plus douces que le miel.
JSXYÛ
9 août. — Faitigué déjè de la visite que j'avais faite hier à Félicité^ mais encouragé par la fraîcheur de l'air, j^i voulu ce matin aller surprendre Roger chez lui : à peine parvenu au premier tiers du trajet, j'ai été ohUgé de retourner sur mes pas et je n'ai pu rejoindre ma demeure qu'après m'ôtre arréité plusieurs fois en cheoûn. Il y avait déjà quelque temps que j* éprouvais une extrême lassitude à la suite de chacune de mes sorties, mais je m'obstinais ii ne l'attriJbuer qu'à la ma» wse disposition du oKHR^ayt; Il m'a fallu enfin reconnaître que mes forces s*épuisent,* que bientôt la promenade va me devenir iiapossible. Au premier abord, je dois le dire, la pensée d'une séquestration indéfinie, la perspective de rester confiné à. perpétuité dans ma chambre, m'a vivement attristé. Je me suis mis à songer avec émotîan,^ avec regret, à cette place plantée d'arbres où chaque jour mon banc préféré m'ai* tendait. Il m'a semblé que la vue de ces lieux aocootumés, ces causeries, non pas aOectueuses ai.tcés^tta^bantes,
mais aisées et familières, avec ces compagnons d*ftge et de loisir, qui du matin au soir forment sous le même tilleul un groupe inamovible incessamment renouvelé, il m'a semblé que tout cela était indispensable à ma vie, et je n*ai pu m'empécher d*accuser amèrement la vieillesse qui allait me réduire au vide de l'isolement et de IV bandon.
£h bien I je n*ai jamais passé d'heures plus agréables, plus remplies que celles qui viennent de s'écouler. A peine étais-je depuis quelques moments immobile dans mon fauteuil qu'il s'est fait peu à peu comme une lueur dans mon esprit assombri ;' mon âme, un instant abattue, s'est progressivement relevée par une force intérieure et spontanée. Je me suis mis à considérer les objets qui m'environnent et avec lesquels je vais vivre désormais dans une intimité presque exclusive, d'un œil plus attentif, plus bienveillant, et sous mon regard tout s'est revêtu d'un aspect nouveau, d'un charme jusqu'alors inaperçu. Le rayon de soleil qui pénétrait dans ma chambre par la fenêtre entr'ouverte et rayait le tapis d'une bande dorée, m'a paru d'un éclat, d'une gaieté que je ne lui avais jamais trouvés. Il y a sur mon bureau un pot de réséda auquel, ces jours passés, avant de sortir ou au retour, je ^ donnais à peine un regard indifférent : j'ai pris un singulier plaisir à l'examiner; j'ai ressenti de l'admiration, presque de la reconnaissance pour cette petite fleur terne qui dardait autour de moi ses arômes parfumés avec une si généreuse prodigalité, avec une si infatigable véhémence.
Alors j'ai reconnu que c'est faute de clairvoyance et de lionne volonté que nous ne jouissions pas davantage de tant d'éléments précieux répandus autour de nous. Si nous songions à relever ces parcelles éparses, comme le
diamantaire sa poussière de diamant, à faire le compte de tous ces biens qui enrichissent notre pauvreté native, nous trouverions en abondance des sujets de nous réjouir, et d'aimer. L'inattention, l'indifférence, Tapathie, se partagent la domination de notre, esprit; comme ils n'ont pas la corpvieûce des vices actifs, ces défauts échappent à la vigilance de notre morale, et ils exercent sourdement leur influence pernicieuse. Ce sont des ennemis sur lesquels désormais j'aurai l'œil et que je saurai vaincre, maintenant que mon âge, dépouillé des ressources extérieures, me laisse plus exposé à leurs subtiles attaques.
Hais ce sont surtout mes livres qui me sont tout à coup devenus chers; eux qui tout à l'heure n'étaient pour moi que des volumes, que des reliures, presque des meubles, voilà qu'ils se sont en quelque sorte animés ; l'esprit déposé dans leurs feuillets s'en est dégagé et est venu au-devant du mien; j'ai trouvé en eux des interlocuteurs qui m'ont communiqué leurs pensées, des amis qui se sont emparés de moi et m'ont introduit dans leur vie. Incomparable compagnie toujours prête à m'admettre, inépuisable intimité qui ne me manquera jamais, qui n'attend que mon cc^nsentement pour m'accueillir et me charmer 1
Avec Platon, me voici transporté à Athènes, à l'ombre d'un portique de marbre soutenu par d'éléganles colonnes auxquelles le soleil de la Grèce a donné le poli et la teinte ambrée de l'ivoire, au milieu de ces inimitables entretiens où Socrate, par la grâce de sa parole, s'efforce de gagner ses disciples à sa sublime et souriante sagesse. J'assiste à l'un de ces banquets où le grave philosophé ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'une jeunesse légère, sachant bien que l'attrait de son éloquence ne tardera pas à faire oublier les coupes ; je vois Alcibiada
»« SOCTRIflRS irrif TTEfLlARD.
lui-même, qui tout à Fheufe était emtré le sonrïre de Pirenie sur les lèvres, la tête conronnëe de yioIetteSy prêter peu à peu une oreiHe plus docile, dfabord séduit» puis subjugué : il écottte en silence; la confusion et bientôt le respect se peignent sur son visage devenu sérieux, des larmes d'enthousiasme brillent dans ses yeux, et, se dépouîltant de sa couronne, il la pose sur le front du maître, qu'il déclare inspiré des dieux.
Puis Tirgite s'empare de moi et m'entraîne à travers ses magiques paysages ; ferre avec lui sur ta grève déserte eh la corneille se promène selitaire et grave sous un ciel chargé de nuées orageuses ; je pénètre dans Tantique forêt où. les chênes entrelacés entassent leurs ombres épaisses : je sens dans l'air obscur rôdeur humide et âore des marais ; j'entends retentir sous les dêmes de verdure le cri perçant des oiseaux sauvages. Mais bientM des scènes plus riantes me sollicitent et m'attirent ; de vastes campagnes s'étalent aux rayons fécondants du soleil , ici plaines jaunissantes où les hautes moissons ondulent sous la brise , là vertes prairies où paissent les troupeaux le long du fleuve coulant à pleins bords ; les saules au pfile feuillage, les buissons, tout rougis de leurs baies purpurines, séparent les vergers où chante l'émondeur; les abeilles vibrent dans l'azur de l'air; on entend, mêlé aux mugissements des bœufs, le diauetis des chaînes et des freins dans l'étable.
Des solitudes de la nature, Plutarque me ramène dans les rangs de l'humanité ; je passe en revue, guidé par lui, les héros qu'il a rassemblés comme dans un glorieux Panthéon, allant de l'un à Tautre, moins empressé de m'arrêter auprès de ces illustres conquérants dont l'ambition et l'orgueil ont fait presque toute ta grandeur, mais heureux de m'attaeher à ces simDles citoyens qui , dans an
raog obscuf , i&certsâos de Imc gloire à yeair, Ottt dévoué kur vie et leur mort au salut de la pairie, au triomphe de rhoaaeuj:. J'aiiae à suivre pas à pas, dans le sijytoa fu-maat, Thumble charrue où des mains, naguère victorieuses, ne dédaignent pas de se^ fatiguer ; je m'assieds à ee foyer domestique, fermé comme un sanctuaidre au tumulte du dehors, réservé aux dieux et à la famille, où Tépèuse Fomâàae abrite ses vertus, où Tenfant grandit entre la tendresse et la disciidisne , où Fénergie des &mes s'entretient dans le travail ei Taustérité : insipides banalités classiques pour ceux qui n'écoutai qu'avec VoreiUe, qui dans les mo4s n'entendant que des sons , s'irritent d'une monotonie importune ; mais inépuisables sujets de méditation, éternds olgets d'admiration et de respect pour ceux qui comprennent avec l'âme, qui dans les personnages de l'histoire reconnaissent des hommes, chérissent des frères.
Tout change : saint Augustin et Tlmitation me transportent dans un monde nouveau ; le soleil. d'Athènes et de Rome s'éclipse ; une lumière mystique, plus éclatante et plus douce à la fois, se répand sur la terre ; le Parthénon et le Ca^tcde e'enfncant dans la brume et cèdent le ciel aux flèches des monastères, «ux tours des cathédrales. J'aime à me réfugier , kân des Gham|)s de bataille , letn du bruit das Ismces et des épées » sous les voAtes de œs retraites paisibles, à écouter ces aveux désolés, ces gémissements de la cimscience humaine tout à ooup sortie de son antique sommeil, et en même t^npe œs chants sublimes, ces bjrmnes éclatants qui célèbrent une espéi'iaace et une joie jusqu'alors inconnues sous les cieux.
Merveilleuse puissance de la pensée 1 Du fond de ma chambre, du fauteuil où je suis assis, je pubs paroouyir ks espaces immenses du passé. Je vois se bftt> ies viàkœ»
)S8 SOCVEI^IRS D'ON VIEILLARD.
les empires naître et s'accroître, les races cheminer sur la terre, s'établir, se policer, toute cette ondulation de Thumanité cherchant son niveau sur le globe qui lui a été donné. Fatigué de ces grandes vues, je me repose sous la tente du patriarche ou sous le chêne de saint J^uis ; de la tribune de Cicéron je passe à la chaire de Bossuet. Les distances ne sont rien pour moi ; je les franchis d'un bond instantané, celles de l'étendue comme celles du temps ; de Torient jlaccours k l'occident, des premiers jours du monde je me transporte à l'heure qui vient de sonner ; où un spectacle attrayant m'appelle, j'y suis ; où une belle action, où un noble entretien m'invite, m'y voici. Magnifique domaine du souvenir 1 Vaste envergure, inépuisable agilité de la pensée I... Je ne suis plus inquiet de ma solitude et de mon loisir I
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