‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 23 sur 30 · MALADIE · texte numérisé non relu

MALADIE

2 septembre. — • Il me semble qu'il s'est écoulé des mois, ou plutôt d'incalculables espaces de temps, depuis que j'ai écrit les dernières lignes de ce journal. Et pourtant je trouve, en consultant la date, qu'il y a trois semaines à peine que j© suis tombé malade : tant l'immobilité dans le repos du lit, l'uniformité du jour et de la nuit, le vide des heures , la rupture complète des habitudes, changent notre notion ordinaire de la durée et nous rendent incapables d'évaluer le temps 1... On me permet aujourd'hui pour la première fois de rester levé, de faire quelques tours dans ma chambre ; on me remet, sur mes instancesi les rênes en main, comme à un cavalier désar*

çonnë I mais fier et impatient de retrouver sa monture : j*ai hâte de me reconnaître, de reprendre la mesure des choses, de rentrer en possession de moi-même.

Je ne puis me rappeler comment a eu lieu la chute à la suite de laquelle je me suis trouvé couché dans mon lit , au milieu des fioles , dans Tair tiède et la demi-obscurité d'une chambre de malade. On m'assure qu'un faux pas en a été la seule cause ; mais on met tant d'insistance à me le répéter, on parait tant tenir à m*en voir convaincu, que je ne puis m*empôcher de me défier de cette explication, et qu'une autre, beaucoup plus probable, se présente obstinément et s'impose à mon esprit. Je soupçonne que j'ai été surpris , non par un accident fortuit et extérieur, mais par quelque atteinte subite d'un mal interne. Plusieurs indices, qu'il m'est décidément impossible de traiter d'imaginaires, ma vue tout d'un coup affaiblie, un état d'étourdissement et de pesanteur presque continuel, l'insurmontable langueur avec laquelle mes membres obéissent à ma volonté, concourent à affermir en moi cette idée et m'annoncent peut-être des retours, plus ou moins prochains, du même mal.

C'est ce dernier point de vue, c'est cette considération de l'aveiiir qui, ces jours derniers, a le plus menacé mon repos ; ma pensée y revenait sans cesse dans cet état particulier aux malades, et qui n'est ni le sommeil ni la veille complète ; mon imagination s'épuisait à enfanter de tristes images. Devenu plus maître de moi, j'ai réussi peu à peu à me retenir sur cette pente, à ressaisir enfin ma liberté. Je me suis attaché toute ma vie à me garder de la crédulité, enfantine amulette à l'usage des faibles : je dois maintenantm'appliquer à me garder de la défiance, qui ne serait pas une moindre superstition ni une moindre marque de faiblesse. Rien n'est plus pernicieux, surtout

à r&ge où je suis, que cette disposition à évoquer ks menaces, peut-être fautasliques, de Tavenir» k toujours e^uigérer d^avanee les torts de la nature envers nous, et à lui prêter des rigueurs qu'en réalité nous nous infligeons nous-mêmes.

Quant au présent, a-t-il rien qui doive me surprendre? Lorsque aucun âge n*est exempt de maladies, pouvais-je compter sur une vieillesse complètement épargnée ? Mais ce n'est pas à la réflexion, ce n'est pas au triomphe de la raison que je dois d'accepter la situation qui m'est faite ; comme j'écris ceci, non pour le public, mais pour moimême et pour les miens, qui ne me soupçonneront pas d'adopter un optimisme de commande et de vouloir soutenir une thèse , je n'hésite pas à dire ouvertement que c'est ma situation elle-même qui se fait accepter de moi, et que si je donnais ma résignation pour un effort de stoïcisme, j'usurperais une gloire à laquelle je n'ai aucun droit.

Je trouve , en effet, que l'on a calomnié la maladie. A moins qu'elle ne soit accompagnée de souffrances vives et permanentes, ce qui est rare, elle n'a rien de si redoutable. C'est de leurs tourments d'esprit que souffrent surtoutla plupart des malades ; au lieu d'accepter ce qu'ils ne peuvent éviter, ils s'indignent, ils se révoltent ; plutôt que de recevoir de bonne grâce l'hôte auquel ils ne peuvent fermer leur porte, ils aiment mieux se venger de sa présence en lui faisant mauvaise mine, en l'accablant de récriminations. Il me semble, quant h moi, qu'il peut y avoir de la paix dans ta maladie. Je ne rougis pas de céder à une indiscutable nécessité, de subir sans résistance une force supérieure et inconnue. Je me laisse aller, je m'a- ]»andonne, et je ne suis pas sans goûter un certain repos d'esprit au sein de cette fatigue corporelle. Je sens ma

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iwpwsabililé absoirnsonl dégagée , ma ooBscienoe parfaitement libre, et, teutes ie&feis que ma oenseience ii*est ehargée d*a»cm pekis, faToiie que je respire à Paise, que je jMis paisibtemeDt dhi eentimeiit de mon être.

Je suis Me» leim de Teotoir dénigrer la saftlè ; mais je me permettrai pourtant de^Kre qu'elle ae nérile pas tous les Âoges pompeux qu'ont ooutume de hii prodiguer ceux ftt eu soBt prvf ée. Qui uiera qu'elle impose des dereirs jonquels H est dif fieHe à une oouseîeMe déHcated'assigner UMlimilet Doft des incertitudeadouloureuses, des luttes 4iui no se temineot pas toujouinv par la ndeire; et je ne «igy pourna pm, rkn de plus aecaMant pièces débute»là, qui s*^)peHeRt des renards. Le corps p^t se bimi porter, BMis fine est alora bten matedoL

Il ; a d'aatpes oeaipeneatieas, pins ptsitHres el mconiBBlaUespeinrieut le monda, attocMeeà In maladie. C'est in sympalbie, lakieamllanc»fno, sans noIioeo^^ératîDtt, flBo cnquiert ponrnens detns oMs. Les ImaÂnes sent -onsî faits qu'il faut quelque chose, une impulsion , une aeoousse, pour que leur kontèeeréfoilie et s'eseree; nous HMBsmldons aux dîsdides du Oirist, q», lirrés à euxr joémes sur la raonAagne, retombaient toujours dan& leur -nsseupissenient. Eh bien , la maladie, par la eonpassîon ^'eiee»;ite, lénssHadmkablement à secouer ce sommeil 4e la bonté. On nous aime parée qu'ta nous plaint, nous amons parée qu'on nous aime, et ainsi s'établit une affa^km réciproque, unecommuoion bienfaisance entre des âmes qui, sans cet appel de la pitié, se fussent toujours traitées en étrangères. Je nesais quel religieux philoso}^ n dit que la previdcnoe de Dieu coniptsut, pour s'accom* pair, ssr la charifté de l'homme. Je comprends pour la première fois toute la profondeur de celte pensée, ef jpuisque la diarité humaine ne natt pas d*ello-méffie, j'ab-

SOUS et je remercie les maux apparents, et en particuli^' la maladie, qui la suscitent et la développent.

J*ai recueilli hier, à ce sujet, un témoignage bien intéressant. C'est celui d'un vieillard aveugle qui demeure dans lai maison voisine, et avec qui j'avais souvent, en passant devant sa porte, échangé quelques mots de politesse. Surpris de ne plus m'entendre , à l'heure de ma promenade quotidienne, lui adresser la parole , et ayant appris que j'étais malade, il est venu me voir hier. Comme sa conversation témoignait d'une sérénité d'âme qui con* trastait d'une manière frappante avec sa triste situation , je n'ai pu m'empécher de lui en exprimer mon admiration et mon étonnement. c Alors je vais vous étonner encore davantage, m'a-t-il répondu, en vous disant que la gaieté de mon caractère date de l'accident qui m'a privé de la vue. Autrefois j'étais d*une humeur toute différente; je passais, et je conifiens que c'était à bon droit, pour un esprit mécontent et amer. Ayant éprouvé d'assez grandes difficultés à faire mon chemin dans le monde, ce qui tenait sans doute autant à moi-môme qu'aux autres, j'avais pris le monde en aversion, j'accusais les hommes de dureté, d'égoïsme, enfin j'étais devenu misanthrope. Hais, depuis que je suis aveugle, j'ai conçu de tout autres sen* timents. Mon infirmité m'a réconcilié avec le genre humain. Si vous saviez de combien de témoignages d'intérêt, de combien de bons offices je suis chaque jour l'objet ! Il semble qu'une puissance bienfaisante aitaposté, comme dans les contes de fées, des amis et des serviteurs dévoués sur ma route. Dans la rue, il n'est personne qui ne s'écarte complaisamment de peur de gêner mon passage ; quand je suis sur le point de traverser un endroit parcouru par des voitures, il ne manque jamais de se trouver sous ma main une main obligeante pour me servir de guide ; s'U

m*arrîve de m*arrôler avec l'apparence de Thésitation ou de rembarras, aussitôt une voix, qui se fait douce et engageante, retentit à mon oreille pour s'informer de ce que je souhaite et m'offrir de me renseigner. He voyant respecté et aimé, j'aime et je respecte à mon tour ; je suis content des autres et de moi-même. Aussi n^oserais-je me plaindre de mon sort, quelques privations qu'il m'impose d'ailleurs, puisque je lui dois ce qui fait en fin de compte le bonheur véritable : la bonne volonté envers les hommes, la bonne disposition du cœur. »

Mais je n'ai pas besoin de chercher au loin des exemples de ce bienfaisant effet de la maladie ; j'en ai moi-môme fait l'épreuve. Le peu de jours qui viennent de s'écouler ont changé mes relations avec ceux qui m'entourent comme des années n'eussent peut-être pas suffi à le faire. Ainsi il s'est formé entre Baptiste et moi des liens tout nouveaux. Jusque-là il m'avait servi avec une scrupuleuse ponctualité; de mon côté, je m'étais montré, je crois, humain envers lui ; je le traitais avec bienveillance, et j'avais voulu que, dans sa maladie, il fût convenablement soigné chez moi ; mais c'était là tout. Malgré l'excellente opinion que j'avais de mon dépouillement de tout préjugé aristocratique, de mes sentiments de parfaite égalité à son égard, j'avais encore bien du chemin à faire pour me rencontrer de plain-pied avec lui sur le même terrain ; la différence de culture intellectuelle mettait une barrière entre nous, une barrière qui me semblait légitime, nécessaire. Quand il était auprès de moi, je ne m'en trouvais pas moins seul; sa compagnie ne m'était pas une compagnie Y éritable ; nous n'étions pas réunis, nous n'étions que rapprochés. Aujourd'hui, je puis dire qu'il en est autrement. Baptiste a eu l'occasion de dépasser l'exactitude et de donner carrière à son zèle, d'excéder l'obéissance et

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d!aUer jiisqtt*au dévouement. Il ne iE*a pas sevdeioeDt servi, il m*a rendu service. H a eu des atteatious» des paroles, que des gages^ que toute rémunération matérielle, sont incapables d*acquiUer. Je sens que j*ai contracté envers lui une dette morale^ une dette de cœur que le cœur seul peut pajM*. Aussi, bien qu'extérieurement rien ne semble cbangé entre nous , tout Test au fond ; quand il entre dans ma dbambre, c*est maintenant autre chose qu'un brutt qui me fait retourner la tête , c*est Tarrivée de quelqu'un à qui j'éprouve le besoin d'adresser la panie, de donner un témoignage de sympaSbie ; lorsque nos regards se rencantrent, au lieu de se croiser rapidement, comme deux passants qui n'ont rien à se dire, ils prennent d'un commun accord le temps de se reconnaître et de s'en denner un signe ; s'il arrive que nos mains se touchent, ce n'est plus un contact amdentel que par réserve chacun se bâte de rompre, nous sentons l'un et Tautre qu'à l'occasioû ce contact serait une poignée de mûn.

Je M crains pas de dire que même avec Roger mes Felations sont devenues plus intimes et plus douces. Rien de nouveau n'a pu, sans doute, se créer entre nous ; mais nous avoxks mis au dehors ce que nous laissions au dedans de nos cceurs. Il était arrivé pour nous ce qui arrive communément pour ceux qui, par nécessité de métier, ont donné en eux la prédominance k la vie inteUectuelle : même aux heures de loisir et de liberté, que le cœur de^ vraitjakmsemmt réclamer, on rentre dansTarène, et l'esprit reprend ses exercices habituels. L'un raconte l'insurrection chinoise, son opinion sur l'issue probable de la lutte, sur les destinées futures du Céleste £mpire; Tautte répond par l'explication des nouveaux phénomènes électriques oenslatés k l'Académie des sciences- Et des mais»

EA DERiriÊRB ÉTAI^fi. 3»

des années d'intimité s'écoulent ainsi, n'apportant qu'une vaine pâture à la curiosité» sans aucun profit pour le cœur. Depuis ma maladie, nous jouissons tout autrement d3 notre amitié ; nos réunions ont pour nous un attrait que leur fréquence augmente au lieu de l'épuiser. A quoi notis occupons ces soirées que Roger tient régolîèf ement passer auprès de moi, je ne saurais le dire prdeiséineBl ; mais ce que je sais bien , c'est qu'elles ne nous semblent pas ▼ides. Lui, ordînairefBent si distrait, il met toute son attenlâon à deviner mes besems, h prévenir mes désirs , et sa soUicittide me remplit àe Tecenitaissanee. Avee quel plaisir f accepte de sa maie ta taese de tisane q«'îi a voolu préparer hii-méme et dont il prétend qne f ai envie ! Sonvent il m*oB^ de me Mre nne leetmne; et fta demande pardon à mes autenrs ftveris^ mats je senpçonne qne la eomplaisanoede mon cberlectenra j^sdepart que tout }eur géxm dans le charme qne je trouve à leurs livres ; peut-être n'est-il pas de médiocre écrivain dont jene fosse sters disposé à me déclarer satisfait. Même qmné aons gardons le silence, ce qnt arrive quelquefois, j'atteste <pie nous ne nons ennuyons pas , el qn'nne coofersaMan muette continue eiMire kti et moi. Bons ses mouvements, dans le brait qull fatt ponr rapprocher son Êuitenîi de mon dievet ou peur attiser mon fen, dans sa psèsence senle, j'entends le langage de sa benne volonté eC de son dévouement. Arast nonsn'«Tons ptais besoin qne la chimie on l'histoire s'interposent entre no«s sens prétexte de nous rapprocher; oe qne nous venions rén^iir, œ que nms mettons en commnn, ce n'est pos notre sctenca, ce ne sont pas nos esprtts> ce sont i^s personnes; et si Ton nons pressait de dire pourquoi nous nous aimoi» ^ nous neponrrioQst'expnmerqu'en répondant avec Monlaigiie : t Moii parce que e'«st Ini ; hat, pasee qn&n^est

2Se SOUVENIRS D*UN VIEILI.ARI>.

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