‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 14 sur 26 · Par M. Ernest Faligan · texte numérisé non relu

Par M. Ernest Faligan

les rayons les moins lumineux des bibliothèques les plus vénérables, vous en aurez une idée, si je vous dis que ce volume grand in-octavo n*a pas moins de quatre cent soixante-douze pages, petit texte. Je me hâte d'ajouter que M. Faligan a su rendre très intéressant, très vivant, très émouvant, ce qui aurait pu n'être qu'un magnifique fouillis d'érudition. Avant de le serrer de plus près, je voudrais dire un mot du génie de Goethe, et du sens que la génération de 1830, dont je suis un des rares survivants, attachait au personnage de Faust, illustré par Eugène Delacroix, orchestré par Berlioz et popularisé par Gounod.

Rien de plus curieux que d'étudier les affinités entre la légende de Faust et le génie de Gœlhe ; ce génie, — plus alexandrin qu'homérique, a dit Villemain, — est moins prime-sautier que compréhensif * . Il n'a pas la naïve confiance, l'élan spontané, les témérités sublimes des génies primitifs. Il ne se lance qu'à bon escient. Avant de se hasarder, il fait un double retour sur son sujet et sur lui-même. Possédant au plus haut degré la faculté d'analyse qui a manqué à tant d'autres écrivains et poètes illustres, il y trouve tout ensemble sa force et sa faiblesse. Il s'examine successivement dans l'œuvre qu'il entreprend et dans les aptitudes qu'il y apporte. Plus tard, quand l'œuvre parvenue à maturité aura été publiée et sera consacrée par le succès, les commentateurs viendront en foule; des légendes supplémentaires s'enrouleront autour de la figure principale, comme

des pariétaires autour d'une rosace ou d'une ogive. Mais soyez sûr que Goethe aura été d'avance son propre commentateur, et qu'il n'y en aura pas de plus sagace, de plus clairvoyant, de plus lucide et de plus sceptique.

Le sujet de Faust avait de quoi l'attirer et lui plaire, parce qu'il contentait également le poète et le philosophe, le croyant et l'incrédule — (car il y a toujours chez les artistes d'ordre supérieur, un fond de croyance, ou de crédulité, dont ils ne se doutent pas eux-mêmes). Cette légende, au moment où il s'en emparait, avait subi assez de métamorphoses pour devenir protestante, éclectique, quasi païenne, et finalement favorable au vague panthéisme où se complaisait l'indifférence superbe de rOlympio de Weimar. Il reste catholique par le délicieux personnage de Marguerite, qui a fait la fortune de son œuvre, et qui représente le péché et la rédemption. Mais, en réalité, l'esprit du mal domine le drame. La lutte s'accomplit entre l'homme et le diable et c'est le diable qui reste maître du champ de bataille. Faust devient l'esclave, et, dans un sens littéral, Yâme damnée de Méphistophélès. Celui-ci joue avec celui-là comme le chat avec la souris; la puissance de l'un est mise en relief par la faiblesse de l'autre; l'âme qui s'est vendue ne se rachètera pas. Goethe s'est laissé attendrir par les larmes de Marguerite. Pour tout le reste il demeure impassible, et n'a pas l'air de croire que c'est arrivé.

Je parlais tout à l'heure de la génération de 1830

qui s'était regardée comme capable de décrocher le monde, et qui n'a pas su le raccrocher. Deux personnages surtout préoccupèrent nos jeunes imaginations : don Juan et Faust. Nous les retournions dans tous les sens, même dans le contraire du sens commun. Chacun y mettait du sien. Volontiers nous les aurions défigurés sous prétexte de mieux les comprendre. Nous y ajoutions du moins assez de broderies et de fioritures pour que Tirso de Molina, Molière, Lorenzo da Ponte, Mozart, Byron, Hoffmann, Musset et Goethe, hésitassent à y reconnaître leurs créations. Pour nous, don Juan personnifiait la beauté physique, Famour sensuel, le triomphe de la chair, condamnés, par une singulière inconséquence, à le punir par où il péchait, à poursuivre un idéal qui fixât son inconstance et satisfît à la fois ses sens et son âme. L'époque était spiritualiste, et, ce qui nous séduisait, c'était la revanche, les représailles de cette âme, réclamant sa part dans cette . orgie de la matière, refusant d'abdiquer au moment où elle semblait dépossédée, opprimée et vaincue, et préparant le châtiment du coupable, par cela même qu'il obéissait à ses mystérieuses exigences en multipliant les victimes de sa passion insatiable. Chemin faisant, don Juan peuple des oublis de son cœur le catalogue de ses conquêtes. Il plante, par centaines, des croix de bois noir sur des tombes sans nom^ jusqu'à l'heure vengeresse où ses iniquités ont comblé la mesure. Les lois humaines ne l'ont pas. atteint ; la justice divine apparaît; elle met la main de chair dans la main de pierre. Pris dans cette étreinte

implacable, le réprouvé, au seuil de Tenfer, lance vers le ciel un regard de défi et disparaît dans l'abîme qui ne rend pas sa proie.

Pour nous, Faust, en dehors dé son amour pour Marguerite et de cet épisode de séduction infernale, représentait Tivresse de l'intelligence et du savoir, comme don Juan l'ivresse des sens. Faust se réveille de cette ivresse, faite de science et d'orgueil. 11 est vieux; il va être ce que le poète de la jeunesse appelle un spectre au chef branlant. Il s'aperçoit, avec un regret tardif, avec une rage froide, qu'il n'a vécu que par le cerveau, qu'il n'a goûté aucune des jouissances de la vie, que son cœur n'a jamais battu, qu'il ignore ce que c'est que l'amour, que les deux fiancés de village qui passent en dansant sous sa fenêtre, aux sons d'une musique rustique, en savent plus que lui, puisqu'ils sont heureux et qu'il ne l'est pas. Pour renaître aux joies qu'il n'a pas connues, à l'amour, au plaisir, au printemps, que lui faudrait-il? La jeunesse; la jeunesse qu'il a perdue, qui est bien loin, et qui ne reviendra point. Cette jeunesse, qui la lui rendra? Ses livres? ses manuscrits? ses philtres? ses élixirs? Non. Il faudrait, pour cette opération magique, une puissance surnaturelle. Faust essaye du suicide pour en finir avec les regrets qui le torturent. Mais, dans le rapide moment de révolte contre la destruction de son être, il invoque Satan. Satan sous les traits de Méphistophélès, ne se fait pas attendre; — et Je pacte est conclu.

Seulement, Goethe, le sceptique hautain, n'a pas

tout dit. Dans le sens primitif et chrétien de la légende, Faust est d'avance la proie du diable, parce que l'excès et l'orgueil de la science ont peu à peu déraciné de son âme l'idée de Dieu. Son désespoir, à la pensée qu'il a laissé perdre tous les biens, toutes les joies de la jeunesse, ne pourrait être consolé que par la miséricorde divine et par les espérances célestes. 11 ne lui reste que le néant ou le démon.

Je reviens au livre de M. Faligan. Au premier abord, on peut être effrayé des trésors d'érudition qu'il renferme ; mais on ne tarde pas à se familiariser. A travers les nombreuses transformations de la légende, on suit l'histoire même dé l'âme ; ces récits nous apprennent ou nous rappellent comment l'esprit humain, en se modernisant y a pu dérober peu à peu à l'Eglise les clauses de Tinfernal marché où Satan est l'acheteur, pour les livrer d'abord à la Réforme de Luther, puis à l'analyse ironique du plus illustre des libres penseurs, c'est-à-dire à ce qu'il y au monde de moins catholique.

En guise de prologue de la légende de Faust, M. Faligan nous raconte excellemment celle de Théophile. Qu'elle est touchante, celle-ci, et comme nous sommes loin des sortilèges méphistophéliques I Comme ce limpide bénitier est préférable à l'alambic du docteur, de son maître et de ses disciples I C'est, dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce, dans son parfum mystique et sa douceur, cette première superstition, qui n'est pas la religion, mais qui est la fleur

dont la religion est la tige, et qui ne contient dans son calice que la plus pure rosée du ciel.

Théophile est le vidante {vice'dominuSy œconomus, administrateur) de Téglise d*Adana, en Sicile. Il est si populaire, qu'on veut le nommer évoque. Théophile décline ce périlleux honneur qui Teffraye. Mais voici que, sous le nouvel évoque, il est accusé de concussion et privé de sa charge. Alors cet homme qui avait résisté à l'attrait des grandeurs est affolé par sa disgrâce. Par l'entremise d'un Juif (pends-toi, brave Drumont, tu n y étais pas encore I ) il vend son âme à Satan, enchanté de l'aubaine. Dès ce moment, tout lui réussit. Mais à chaque nouveau succès, il se sent plus malheureux; il est déchiré de remords. Sa pénitence est héroïque, surnaturelle. Comparé à ce pécheur repentant, un trappiste ferait l'effet d'un épicurien. A la fin, la Sainte Vierge, qu'il implore, a pitié de lui ; elle obtient son pardon et rachète son âme. Sommes-nous assez loin du docteur Faust et de Goethe ?

Il a existé, ce diable de Faust, ou ce Faust du diablel Son existence est authentique. Était-il docteur? On peut en douter. C'était un hérétique enragé, un ennemi endiablé de l'Église, un affreux mauvais sujet, orné de tous les vices, enjolivé de tous les crimes. Il fut pour Luther ce qu'un chef de compagnies franches est pour un général d'armée. Tandis que Luther prêchait, Faust propageait sa doctrine par le pillage, le viol et l'assassinat. Il était riche. Ses désordres le ruinèrent ; sa ruine le livra à la sorcelle-

rie et à Satan. C'est ce double caractère de bandit et de magicien, qui, à cette heure transitoire entre le moyen âge et la Renaissance, saisit les imaginations populaires. Peut-être, à force de l'appeler suppôt de SataUy arriva-t-on à croire à un pacte infçrnal et à prendre au pied de la lettre un sobriquet infligé par la terreur et la réprobation publiques. Je glisse faute d'espace sur les phases intermédiaires. Nous voici en 1577; c'est l'année où parut le Livre populaire, qui fut la première forme de la légende. A ce livre publié par Spies, succède, dix ou douze ans après, la Vie de Faust y par Widman. Désormais, ce personnage qui n'existait qu'à l'état fantastique, comme une sorte de Croque -Mitaine, à demi perdu dans les brumes amassées autour d'un nom par les rumeurs de la foule, prend un corps, une figure ; il entre dans le domaine de la littérature. Il va être réclamé par le théâtre. L'œuvre de Widman, qui sera bientôt traduite en français, est intitulée (dans la traduction française de Pierre-Victor Palma Cayet) : Histoire prodigieuse de Jean Faust, magicien, avec sa mort épouvantable. Durant cette période où le Livre populaire et l'ouvrage de Widman le fixent dans la mémoire des liseurs, Faust subit les conditions de sa popularité. Il lui arrive ce qui advient à tout personnage devenu un type légendaire, depuis Hercule jusqu'à don Juan, depuis Pierrot jusqu'à Guignol, depuis Karagheuz jusqu'à Polichinelle, depuis Arlequin jusqu'à Mayeux. On lui attribue une foule d'aventures ; on rattache à son nom symbolique une quantité d'anecdotes, qui suffi-

raient à remplir plusieurs existences. M. Faligan les a recueillies, et il y en a de bien curieuses: — « Gomment lé docteur Faust survint inopinément au milieu d'un banquet. — Comment le docteur Faust servit lui-même un banquet. — Le docteur Faust excite deux paysans Tun contre Tautre. — Faust trompe un prêtre pour avoir son bréviaire. — Faust mange un brochet qu'il n'a point fait cuire. — Le docteur Faust est une bonne sauvegarde. — Le docteur Faust tranche la tête à un homme. » — Dans tous ces épisodes, Faust nous apparaît doué d'un pouvoir magique, dont il use -pour se divertir aux dépens de la crédulité humaine. Il n'est ni tout à fait un démon, ni un faible mortel ; c'est un délégué de Satan, une sorte de trait d'union entre l'enfer et la terre, un exécuteur des basses œuvres de messire Lucifer. Tantôt, on le prend au sérieux ou même au tragique ; tantôt il a le rire grimaçant d'un personnage de comédie. En lisant ces pages qui font rêver d'Hoffmann et d'Edgar Poe, on se sent dépaysé, jeté violemment hors de la réalité, dans un monde hanté par tout le personnel de la sorcellerie. Il semble que le docteur Faust, qui a rôti tant de balais en a réservé un pour ses amies les sorcières. Peu s'en faut que, par un effet d'hallucination, on ne se croie enlacé dans la ronde du sabbat et qu'on ne dise Abracadabra ! au lieu de Dieu vous bénisse !

Le merveilleux catholique a disparu, avec ses consolations, ses espérances,. ses doux mensonges greffés sur des vérités, et la victoire finale du bon ange X. M.

sur respritdu mal. Emile Montégut, dans un ouvrage dont je vous parlais récemment, a remarqué que jamais la superstition n'avait eu plus de prosélytes qu'après la Réforme, et au moment où l'Angleterre rompait à la fois avec les Stuarts et avec le papisme. C'est que la superstition est le trop-plein du sentiment religieux, qui, refoulé à droite, verse à gauche, et s'indemnise d'une mutilation par une excroissance. A cette fin du seizième siècle, la légende de Faust est protestante ; elle est parsemée de grossiers sarcasmes et d'injures contre l'Église catholique. On dirait que le docteur, soufflé par son patron, prépare la transition de l'esprit d'examen au scepticisme moderne, de Luther à Gœthe.

Un mot maintenant sur Palma Cayet, le traducteur du livre de Widman. M. Ernest Faligaii remarque que la vie de Cayet, fort accidentée, n'est pas sans offrir quelque ressemblance avec celle de Faust. Seulement il finit mieux que son héros. Après avoir embrassé le protestantisme en même temps que son maître et son ami Ramus, Cayet fut converti par le cardinal Duperron. Il abjura publiquement, le 5 novembre 1 595, et fut ordonné prêtre en 1600. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer, de son vivant et après sa mort, la haine et les calomnies des protestants ; comme s'il eût suffi de se frotter à la robe doctorale de Faust pour être atteint d'une contagion de diablerie. Ce qu'il y a de pire, c'est que la traduction de Cayet ne vaut pas le diable. Pourtant, malgré ses inexactitudes et ses contresens, elle piqua vivement la curiosité, et acheva

de populariser, avec le livre de Widman, la légende de Faust. Ici, je ne puis résister à Tenvie de citer une note de M. Paligan : « Pour rencontrer dans la littérature française un ouvrage où la légende et la traduction soient mentionnées et examinées avec compétence, il faut arriver jusqu'aux études sur Goethe de M. Xavier Marmier. La partie de ces études qui leur est consacrée est un modèle de clarté et d'esprit critique. A cette époque (1835), où le sujet était en France à peine connu de nom, M. Xavier Marmier a écrit un travail achevé, où la question est envisagée sous tous ses aspects. » — On aime à voir un jeune (car je crois que M. Faligan est jeune) rendre justice et hommage à un maître.

Lorsque mourut Palma Cayet, — vers 1610, — il y avait plus de quinze ans que Marlowe était mort, Christophe Marlowe, le tragique anglais, le plus célèbre des prédécesseurs ou des précurseurs de Shakspeare. Mort à trente et un ans, assassiné par un valet, Christophe Marlowe n'a pas laissé de drame plus remarquable que The tragical History of doctor Faustus (Histoire tragique du docteur Faust), Encore un mécréant, dont on peut dire le dignus intrare; bien digne de faire partie de cette bande que Faust et Méphistophélès semblent avoir marquée de leur griffe. — « Sa vie débauchée, nous dit M. Faligan, l'audace de ses opinions et de son langage, la fougue de son imagination qui ne gardait aucune mesure dans ses emportements, tout concourait à l'entraîner sur cette pente fatale, où ni le frein de la morale, ni celui du

goût n'ont dû Tarrêter. Il était très capable de flatter des passions et des préjugés qu'il partageait lui-même à un haut degré, pour obtenir les applaudissements. » Il s'agît des grossièretés, des plaisanteries révoltantes dirigées contre les catholiques. Ceux-ci n'ont-ils pas le droit d'être fiers en songeant que la légende, ancienne comme le monde, de l'homme qui vend son âme aux puissances infernales, est restée pieuse et finalement rassurante, tant que l'Eglise Fa bercée sur son sein maternel, et que, en lui échappant, elle est devenue un agent d'incrédulité, un synonyme de révolte, de désordre, de blasphème, d'obscénité et de désespoir? Ici, la paisible victoire de la Sainte Yierge ; là, le sinistre triomphe du démon.

M. Faligan analyse en maître les principales scènes de la tragédie de Marlowe. On y devine, en des alternatives de beautés saisissantes et de tributs payés à

l'enfance de l'art, un véritable génie dramatique, de qui M. Faligan dit avec raison que, si Christophe

Marlowe n'était pas mort trop jeune pour ayoir pu donner toute sa mesure, il aurait lutté sans désavantage contre Shakspeare lui-même et lui aurait disputé la royauté du théâtre dont il lui facilita l'accès. Je ne le suivrai pas dans ses riches développements ; mais cet article, déjà si incomplet, le serait plus encore, si je passais sous silence le théâtre des Marionnettes, qui occupe un long chapitre dans le volume de M. Faligan, et qui tient une large place dans la propagande de l'histoire de Faust. Ainsi que l'a écrit le très spirituel et .très' savant Charles Magnin, dans son livre trop

mSTOIRE DE LA LÉGENDE DE FAUST 193

oublié sur les Origines des Marionnettes ^ il y a toujours un peu d'exagération à dire d'un livre et même d'un drame qu'ils sont populaires. Ils ne pénètrent jamais bien avant dans les masses ignorantes, surtout aux époques où la lecture et l'instruction du peuple ne brillent que par leur absence. Le Livre populaire, l'ouvrage de Widman, ne pouvait être dans toutes les mains, et, quant à la tragédie de Marlowe, qui dépaysait et naturalisait Anglais un sujet essentiellement germanique, personne, en Allemagne, n'en avait entendu parler. Mais les Marionnettes! quelque chose comme la comédie italienne à la portée de toutes les intelligences et de toutes les bourses; comme un musée Grévin, parlant, portatif et nomade! M. Faligan nous le dit, c'est sous cette forme dramatique que la légende de Faust pénétra partout, offrit au peuple, aux ouvriers des villes, aux paysans des campagnes, un type visible et tangible, le représentant d'une tradition et d'une superstition nationales. Puisque le docteur n'avait que trop d'accointances avec Satan, on pourrait ajouter qu'il devint, avec ses deux compagnons, Méphistophélès et Wagner (rien de la Tétralogie), le démon familier de la mansarde, de la chaumière, de la place publique et de l'atelier. Goethe ne s'y méprit pas. Sans doute il n'ignora rien de ce qui avait été écrit sur la légende de Faust. Il connut le Livre populaire, l'ouvrage de Widman, et l'on retrouve dans son drame bien des souvenirs delà tragédie de Christophe Marlowe. Mais, il s'inspira surtout des diverses pièces qui composaient le

répertoire du théâtre des Marionnettes, parce qu'il y reconnaissait Tempreinte du génie populaire. Ici, je note un détail dont je sais un gré infini à M. Faligan. S'il est vrai que nous soyons, dans la compagnie du docteur Faust, de ses chroniqueurs et.de ses poètes, en pleine superstition germanique, gardons, nous Français, le goût, mais non pas la superstition des chefs-d'œuvre étrangers. Avouons, avec M. Faligan, que Goethe, à force de se passionner pour son sujet, d'accumuler les documents, de puiser aux sources et surtout d'en exagérer le sens philosophique pour mieux obéir aux instincts métaphysiques d'outre-Rhin, a plié sous le poids de ses richesses, et a fait de quelques-unes de ses scènes un magasin de bric-à-brac rationaliste, panthéiste et païen, plutôt qu'un palais enchanté. Ce défaut ou plutôt cet excès est principalement visible dans le second Faust y véritable fatras, intelligible seulement pour quelques initiés.

M. Camille Doucet, le secrétaire perpétuel de TAcamie, nous a dit dans un de ses rapports annuels, — où il excelle, — que Gounod avait traduit Mireille en français. Je ne sais si ma tendre admiration pour le plus exquis de nos compositeurs me fait illusion ; mais il me semble que Gounod, dont le génie est foncièrement religieux, a remonté le cours des âges et rendu à l'Église catholique la légende de Faust. Jamais je n'ai pu entendre l'admirable chœur où Valentin et ses compagnons d'armes exorcisent Méphistophélès, défient ses sortilèges et le forcent de

ramper jusqu'à terre en luî montrant la poignée de leur épée figurant une croix, — puis la délicieuse cantilène : Salut, demeure chaste et pure ! — et enfin, le merveilleux trio : Anges purs! anges radieux ! — sans me dire que, si le faust de Goethe était protestant, sceptique, philosophique et diabolique, le Faust de notre cher Gounod est catholique et tend la main, à travers les siècles, à la pieuse légende de Théophile.

Quant àTouvrage de M. Ernest Faligan, mon opinion peut se*résumer en deux lignes : il est si savant, qu'il aurait le droit d'être ennuyeux; il est si intéressant, si curieux, si varié, si amusant, qu'il a de quoi plaire à des ignares comme vous et moi.

28 février 1888.

Il y a deux ans, M. Legouvé, le lecteur incomparable, rencontra, aux eaux d'Uriage, une des femmes les plus distinguées de notre Midi, spirituellement éprise de littérature, de poésie et de^ musique. Il eut l'obligeance de lui donner quelques leçons de lecture, dont elle a admirablement profité. L'autre soir, me trouvant chez elle, je la priai de me lire la page de Paul de Saint-Yictor sur les femmes de Shakspeare:

« Les jeunes filles et les jeunes femmes de Shakspeare forment une espèce à part dans la création féminine. Souples comme des cygnes, délicates comme des sensitives, l'imagination les conçoit avec des corps transparents. Leurs amours font songer aux amours des fleurs, leur pudeur aux rougeurs de Taube, leur langage au chant des oiseaux. Ce langage est une musique aérienne. Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la rose, elle aurait cette

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