‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 16 sur 26 · Par M. Maxime Du Camp · texte numérisé non relu

Par M. Maxime Du Camp

fonder et il rédigeait la Revue de Paris, qui, avant de succomber aux rigueurs de la censure impériale, allait s'illustrer en publiant Madame Bovary. On avait surnommé ces messieurs les Polonais de la République des lettres. Chacun, en ce temps-là, rêvait à sa guise et à son image la République deTavenir. M. Eugène Pelletan, en présence des scandales de la monarchie de 1830 et des orgies du second empire, m'avait gravement annoncé que la République moraliserait la France ; douce prédiction qui est malheureusement tombée dans de Veau ! D'autres appelaient de leurs vœux la République aimable ou athénienne; M. Maxime Du Camp et ses collaborateurs nous promettaientplutôt la République chevaleresque ou cavalière. Par une contradiction singulière, moins rare qu'on ne le pense, il ne doutait de rien et ne croyait à rien ; mais il ne voulait pas que son incrédulité ressemblât à celle du Siècle et des commis voyageurs. Il m'écrivait couramment : Ce vieux bêta de Déranger. — C'était un scepticisme de bonne compagnie et de bel esprit, admissible dans les salons et fort bien porté dans les boudoirs. Ennemi des Philistins, hostile aux idées communes, amoureux de l'éclat, épris du panache, beau parleur, s'écoutant parler, on l'eût peut-être accusé d'un peu de fatuité, à l'époque où ce mot avait cours; je dirais immodeste, si ce vocable n'avait un double sens. Il paraissait si content de lui, qu'on avait envie de ne pas partager sa satisfaction. Depuis lors, cédant au charme de l'aventure et désireux de mettre dans sa

vie un chapitre de Walter Scott, — jacobin cette fois et non pasjacobite, — il avait accompagné Garibaldi dans l'expédition légendaire dont la France eut à gémir plutôt qu'à se féliciter. Évidemment, ce jeune homme si distingué, si bien doué, d'un extérieur si brillant, s'était proposé, à ses débuts, d'unir à la gloire du grand écrivain le prestige du héros de roman. Il est aujourd'hui le plus éminent, le mieux renseigné des statisticiens. Il élève la statistique à la hauteur de l'éloquence. Plus charitable que M. Edouard Drumont, il célèbre la charité jusque dans le temple protestant et dans la synagogue israélite. Il écrit des livres, d'ailleurs excellents, que l'on peut hardiment recommander aux couvents et aux pensionnats de jeunes demoiselles, et où nous avons, nous autres cléricaux, l'ineffable joie de voir rayonner la figure du prêtre, du missionnaire et de la sœur de Saint-Vincent de Paul. Sous sa plume édifiante, le théâtre même se sanctifie, et, quand il nous raconte avec une émotion communicative les vertus du bon Moëssard, père noble et régisseur de la Porte- Saint-Martin, nous sommes presque tenté de lui dire: « Ne seriez-vous pas le Moëssard de la littérature ? » Ce que c'est que de nous ! Faut-il en conclure que M. Maxime Du Camp est, à sa manière, un fruit sec? A Dieu ne plaise! D'abord, il est de l'Académie française ; ensuite, il y a des fruits secs, et surtout des fruits confits, qui valent les fruits cueillis sur l'arbre; enfin, on n'est jamais /V'uiY^ec, lorsque, après avoir glissé sur une pente dangereuse, on se relève

vaillamment pour donner aux braves gens des gages de conversion, et lorsque, après avoir publié des romans médiocres, et des vers plus médiocres encore, on finit par trouver sa voie, et, sur cette voie, des palmes vertes.

La Vertu en France! L'à-propos de ce titre réside principalement dans un contraste. Aujourd'hui, sous un régime de pillage, d'escroquerie, de cynisme, d'athéisme et de honte, le vice règne en maître. S'il n'a pas la royauté, — puisque les rois s'en vont, — il a la présidence. Il s'étale effrontément au grand jour, et, si vous me demandez où il est, je vous demanderai à mon tour où il n'est pas. Dans les ministères, dans les Chambres, dans les couloirs, dans les préfectures, dans les mairies, dans les écoles laïques, entre deux rangées de pots«de-vin assez vastes pour remplir le tonneau d'Heidelberg ou le tonneau des Danaïdes, au seuil des agences véreuses, sous les traits d'un viveur décavé, d'une courtisane patentée, d'une entremetteuse à falbalas, d'un agioteur taré, d'un instituteur sans foi ni loi, d'une institutrice plus apte à faire des enfants qu'à les instruire, d'un ménage évadé du mariage et échappant par le divorce au besoin de se mépriser et à l'envie de se haïr... Le vice I il nous saute aux yeux, il nous prend à la gorge, il nous suffoque de ses parfums quand il ne nous asphyxie pas de ses miasmes, il nous éblouit de son luxe, quand il ne nous dégoûte pas par ses turpitudes. Le scandale ne l'effraye plus; le déshonneur ne lui déplaît pas;

rignominie le met à son aise, Topprobre le replace dans son élément ; il se fait des rentes avec ses inf amies, comme les mendiants avec leurs plaies; il se retrempe dans la boue, comme d'autres dans Teau lustrale. Il signe le traité d'alliance entre la vénalité qui protège et la vénalité qui sollicite.

Ouvrez un journal, et non pas seulement ceux dont la spécialité est de propager le mal sous toutes ses formes : qu'y voyez-vous? le panégyrique d'ouvrages immondes, qui exhalent le Vice par tous les pores ; l'apothéose d'auteurs qui doivent au Vice leur célébrité et leur fortune. 11 n'y a plus à proprement parler, de mauvais livres, de ceux avec lesquels on savait à quoi s'en tenir, de ceux qu'une ligne de démarcation bien tranchée désignait à l'empressement des uns, à l'horreur des autres ; les frontières sont effacées, les barrières ont disparu. Le ghetto littéraire est devenu un palais splendide, dont toutes les magnificences sont payées par les bénéfices des imitateurs du marquis de Sade et de Casanova de Seingalt. Les gares, les longues journées en wagon, les cabinets de lecture, les librairies interlopes, les cercles, les salons même, se font les complices de cette promiscuité, où la multiplicité des poisons a fini par multiplier les Mithridates. On discute sérieusement ces ordures auquelles la discussion fait trop d'honneur, et que l'on devrait ignorer. Des gens qui se récrieraient avec furie, si un amateur de paradoxes plaidait devant eux les circonstances atténuantes en faveur des joueurs trop heureux à l'écarté ou au baccarat^

trouvent tout simple que Ton agite la question de savoir s'il est permis de tricher la morale, d'escroquer la pudeur, de filouter la décence, de salir, par milliers, les consciences, les imaginations et les âmes. Oui, le Vice partout, dans le cerveau, dans les nerfs, dans le cœur, dans les veines, dans les moelles de cette malheureuse société, qui pratique le suicide en détail, sous prétexte qu'elle ne meurt pas assez vite; ce qu'il y a de pire, l'idée qui m'obsédait pendant que je lisais le livre de M. Maxime Du Camp, c'est que le Vice se montre, et que la Vertu se cache , c'est que le le Vice est collectif, et que la Vertu est individuelle. N'importe! Qu'il soit le bienvenu, ce livre qui nous apprend à ne pas désespérer de l'humanité, ce livre de bon conseil et de bon exemple, qui peut, en ranimant parmi nous l'émulation du bienfait, du dévouement, de l'abnégation, de l'esprit de sacrifice, de la charité active et féconde, rendre applicable cette pensée d'Alexis de Tocqueville : « La charité du pauvre est de ne pas haïr le riche. » — L'auteur passe en revue des professions bien diverses : la Servante, le Brocanteur, le Marin, le Soldat, le Comédien, le Nègre, la Négresse, l'Ambulancière, la Quêteuse, la Directrice, le Prêtre, la Sœur de charité, le Cocher, l'Hospitalier, le Collégien, etc., etc. Ce qui donne à ces épisodes, racontés d'ailleurs avec beaucoup de charme, plus de valeur encore et plus de prix, c'est que la vertu des humbles et des petits y est sans cesse vivifiée par le souffle de l'Évangile. Peut-être, parmi ces héros obscurs dont l'histoire est

si touchante, y en avait-il d'inconscients ; je ne suis pas bien sûr, par exemple, que le brave Moëssard fût un théologien bien savant, lorsqu'il &'écriait, dans le drame de Trente ans, ou la Vie d'un joueur : « La destinée du joueur est écrite sur les portes de TEnferl » — Mais tous, fût-ce à leur insu, .obéissaient à la loi divine, qui nous dit : « Aimez-vous les uns les autres. » — Que cet amour ne soit ni oisif, ni stérile I Faisons le superflu pour être certains de ne pas négliger le nécessaire! -Voyez ces bienfaiteurs qui figurent dans le livre de M. Maxime Du Camp, et dont il a emprunté la légende aux rapports de l'Académie française ; ils sont simples de cœur et d*esprit ; quelques-uns ne savent pas lire ; la plupart sont presque aussi pauvres que ceux dont ils soulagent les souffrances dont ils consolent les misères. Ils font beaucoup avec rien ; et nous, ne ferons-nous rien avec quelque chose ? Le secret de leur force est dans Timmolation de leur volonté, de leur bien-être, de leur repos, au besoin de faire du bien. Mais ce sentiment quasi surnaturel, qui le leur inspire? Qui les soutient et les affermit au milieu de douloureuses épreuves? Si vous le leur demandez, ils vous répondront peut-être qu'ils n'en savent rien ; Dieu le sait : c'est Dieu qui communique à ces belles âmes le pouvoir de réaliser, sans appui, sans ressources, ce qui paraîtrait impossible à notre nonchalance et à notre faiblesse. Partout où vous verrez la nature domptée par une puissance supérieure, invisible, invincible, qui l'oblige à* se désister de ses droits pour centupler ses devoirs» X. i:\

reconnaissez et saluez la main de Dieu. L'homme, livré à lui-même, est incapable de cet effort vers quelque chose de plus grand que lui, surtout lorsqu'il n'y a pas de galerie pour l'applaudir, lorsque l'orgueil n'est pas là pour l'indemniser de ce que sacrifie son égoïsme. Le sceau de sa grandeur est dans sa petitesse même, qui le force de recourir à l'infiniment grand.

Rendons pleine justice à M. Maxime Du Camp : la religion tient une large. place dans son livre. N'y eût-il, dans ce livre, que le chapitre intitulé le Prêtre, ce serait assez pour le recommander à toutes nos sympathies : — « M. Dupanloup, nous dit-il, qui fut Monseigneur d'Orléans, n'avait qu'une soutane si rapiécée, que ses vicaires en rougissaient. C'était le seul vêtement que sa charité lui avait laissé... » t< C'est à l'œuvre qu'il faut juger le prêtre, et non pas aux intentions que lui prête la malveillance. S'il a pris soin des malheureux, s'il a réconforté les esprits défaillants, s'il a eu pitié des débiles, s'il a fait naître le repentir chez les coupables, s il a donné aux pauvres la part qu'il ne se réserve pas à lui-môme, qu'il soit béni! car il a fait du bien, et il a été le représentant de Dieu :dans ce que la Divinité a de plus auguste : la bonté. Ses opinions politiques, s'il en a, ne nous importent guère. A ceux qui ont faim un morceau de pain est plus utile qu'un bulletin de vote. La consolation qui apaise un cœur affligé, la parole qui rouvre l'espérance aux désespérés, ont plus d'importance que les objurgations des inventeurs de

théories sociales. Rêver le bonheur de l'humanité, c'est bien ; secourir le prochain qui souflre, c'est mieux... »

Tout le chapitre est' de ce ton ; la note juste plutôt que l'effet. Remarquez que cet écrivain, qui, dans sa jeunesse, a figuré parmi les flamboyants, est ici naturel et simple comme la vérité même. Mieux vaut le bon vin ordinaire que le malvoisie frelaté. Nul n'est plus en mesure que moi d'attester l'exactitude de ces pages, si éloquentes dans leur sincérité. Depuis plus de soixante ans, je suis mêlé à tous les épisodes de la vie rustique, et j'ai pu étudier de près les rapports du curé de village avec ses paroissiens. Lamartine l'a poétisé ; — que n'a-t-il pas poétisé, le pauvre grand poète? — Pour avoir un curé comme le sien, il faudrait d'abord le fabriquer exprès. Il faudrait aussi — ce qui n'est pas facile — établir une harmonie parfaite entre le pasteur et tout le personnel de sa bergerie, depuis le sacristain de son église jusqu'aux pigeons de son colombier. Il faudrait créer ou imaginer un cadre où bêtes et gens, objets extérieurs, arbustes et plantes, fleurs et fruits, azur du ciel et beautés du paysage, concourraient à la paisible ordonnance de ce petit royaume, dont le curé serait le roi. La réalité diffère essentiellement de cet idéal. L'épreuve la plus pénible pour le curé, ce n'est pas de vivre de privations, de trancher sur son morceau de pain la part des pauvres, de se réduire au strict nécessaire, de rapiécer sa soutanç, de mortifier ses sens, de coucher sur un sac de balle (ïavoine

pour que les indigents aient des draps, un matelas et une couverture, d'ignorer tout ce qui, dans le vocabulaire des heureux de ce monde, s'appelle luxe, jouissance, plaisir, bien-être; c'est de se trouver constamment en contact avec des âmes frustes, des esprits bornés, des consciences obtuses, qui, sans renier leur foi, la ramènent aux conditions de la vie matérielle, la subordonnent aux questions de gros sous, et refusent de s'apercevoir que c'est, au contraire, en sacrifiant ce matérialisme pratique, qu'elles s'assureraient la possession des divines espérances. Dans ce chapitre consacré au prêtre, M. Maxime Du Camp raconte l'admirable histoire de l'abbé Marchai, curé de deux hameaux de la Haute-Marne. L'Académie française lui a décerné un prix de deux mille francs; l'Église pourrait le canoniser ; car il a choisi, pour en faire sa clientèle et sa famille, non pas seulement les nécessiteux, les déshérités, les affamés, les affligés, mais ceux que la Providence a frappés d'une façon plus particulière en compliquant leur pauvreté de maladies étranges, effrayantes, incurables : épilepsie, scrofules, idiotisme, ulcères, infirmités de toutes sortes ; la Cour des Miracles, dans un sens diamétralement contraire à celui qu'a popularisé le poète. Oui, miracles, non pas de la supercherie des mendiants, truands ou enfants de Bohême, cessant pendant la nuit d'être boiteux, borgnes, aveugles, manchots, goitreux, culs-de-jatte, tout ce qu'ils étaient dans le jour pour exciter la pitié des passants ; mais miracles d'une charité sur-

humaine, attirée par tout ce qui éloigne, séduite par tout ce qui rebute, affriandée par tout ce qui dégoûte. De ce récit, qu on ne saurait lire sans une émotion profonde, rapprochez la Quêteuse, Cette fois, je puis associer un souvenir personnel à l'histoire de Madeleine Laugier, que M. Maxime Du Camp raconte si bien. En mai 1840, j'allai d'Avignon à Marseille, pour me distraire d'un* de ces grands chagrins que, trente ans plus tard, on échangerait volontiers contre les joies de la vieillesse, et pour entendre Tamburini, qui était venu passer une quinzaine, en Canebière, chez son ami le docteur Pirondî. Nous avions, cette année-là, un été de la Saint-Martin de chauvinisme et de bonapartisme, auquel on se livrait avec d'autant moins de défiance, que la légende napoléonienne nous semblait destinée à rester à l'état platonique, historique et poétique. Les Chambres venaient de voter le retour des cendres du grand empereur. M. Thiers, qui n'avait pas plus envie de la guerre que Louis-Philippe et M. Guizot, amusait la badauderie française et parisienne à l'aide de ces simulacres qui remplacent le feu par la fumée, le canon par la Marseillaise et le champ de bataille par le décor de théâtre. Nous avions tous notre petite pointe d'humeur belliqueuse et de griserie guerrière. A mesure que j'approchais d'Orgon, ces idées me trottaient dans la tête, tandis que les chevaux de la diligence trottaient lourdement sur la grande route. Je me souvenais que, en 1814, dans cette même ville d'Orgon, Napoléon Bonaparte, après avoir été, trois ans

auparavant, le maître de l'Europe, avait failli être ^harpé par une émeute de femmes changées en furies. Le jour baissait ; mon imagination évoquait ces souvenirs sinistres, et ces femmes du peuple, mandataires des vengeances ou des représailles de toute une légion d'orphelins, de veuves et de mères, m'apparaissQient sous un aspect shakspearien ou dantesque, avec la chevelure serpentine des Erynnies ou le balai des sorcières de Macbeth. Tout à coup, la diligeBoe s'arrêta : nous étions arrivés au relais. La portière s^ouvrit, et je vis s'approcher une femme, jeune encore, d'une douce et angélique figure, yètae de noir, un crucifix sur la poitrine, portant une coiffe de taffetas noir par-dessus un bandeau de toile blanche ; elle tenait à la main une tirelire qu'elle présentait aux voyageurs avec quelques mots de prière, humbles et suaves .comme elle. C'était la quêteuse, Madeleine Laugier. Je ne la connaissais pas ; je remarquai que le conducteur, les postillons, les -curieux accourus au bruit de la voiture et quelquesuns de mes compagnons de voyage la saluaient avec des signes d'admiration, d'attendrissement et de respect. Mon offrande fut bien modeste ; mais je me promis de prendre ma revanche. A Marseille, je me renseignai. Mes amis me parlèrent de Madeleine Laugier comme d'une sainte. Ils me racontèrent ses origines, ses antécédents, sa vocation, et, au bout de quarante-sept ans, je constate que le récit de M. Maxime Du Camp s'accorde exactement avec leurs récits. Née le 15 août 4801, à Bonnieux, arrondissement

d'Apt, Madeleine Laugier, dont la famille était pauvre, et qui se livra de bonne heure au travail des champs, devînt bientôt, par sa beauté, sa gentillesse, sa grâce souriante, son exquise douceur, ses façons avenantes, ce qu'on appelle la joie de la maison. Elle était très pieuse, et sa piété s'exalta à la suite d'un vœu qui la rendit plus touchante et plus angélique encore: Agenouillée devant une statue de la Sainte Vierge, que Ton dit miraculeuse, et qui est vénérée dans la vallée d'Apt, elle fit, dans le secret de soti cœur, vœu de se consacrer à la vie religeuse, si son frère atteint d'un rhumatisme articulaire et perclus de tous ses membres) recouvrait sa santé. »

Son frère guérit, et Madeleine ne songea plus qu'à accomplir son vœu. Elle rencontra un obstacle qu'elle n'avait pas prévu. Dans nos campagnes, à cette époque, les jeunes filles n'apprenaient ni à écrire, ni à lire. Saintement, mais absolument Ignorante, Madeleine ne pouvait être religieuse. Malgré ce mécompte, elle persévéra, et les Sœurs de l'hospice d'Orgon l'acceptèrent eii qualité de quêteuse. Elle entra en fonction dès le lendemain ; c'était en 4821. Elle avait vingt ans, et la sainte fille n'hésita pas à ensevelir sa beauté sous une robe de bure noire, ample et dissimulant les formes. M. Maxime Du Camp ajoute excellemment : « Sous une coiffe blanche que surmonte un l)éguin noir, elle cacha ses cheveux. Ainsi costumée, elle ressemblait à une religeuse d'un ordre inconnu : l'ordre des volontaires de la charité. »

Donc, en 4840, il y avait déjà dix-neuf ans que

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Madeleine Laugier s'acquittait de sa tâche héroïque, sans faihlir un seul instant, sans jamais se coucher, par tous les temps, la nuit, sa lanterne à la main, grelottant sous les morsures du mistral, trempée par la pluie, toujours à son poste, « passant ses nuits dans une guérite en planches, factionnaire intrépide (et non pas fonctionnaire ^ monsieur Bourloton !) veillant pour Finfortune et aux aguets de la charité... ses paroles glissaient comme une musique à travers les rafales. »

Sept ans encore, jusques en 1847. Puis, les diligences et les chaises de poste furent remplacées par le chemin de fer, qui changea toutes les conditions du voyage et releva Madeleine Laugier de sa faction d'un quart de siècle.

Mon parti fut pris à l'instant : je renonçai à Tamburini et à ses roulades, à la belle madame Roubion (la Mercedes d'Alexandre Dumas) et à sa bouillabaisse, — et je repris, le surlendemain, la route cTen Avignon, Grâce à cette économie, je réalisai une somme assez rondelette que je destinai à la tirelire de Madeleine Laugier. En approchant d'Orgon, j'étais ému comme un jeune amoureux à son premier rendezvous. Madeleine s'avança vers la voiture. Quand elle vit reluire dans ma main trois ou quatre pièces d'or, au lieu des pièces blanches auquelles elle était habituée, son pâle visage s'illumina d'une douce surprise. Me regardant avec une expression céleste que je n'ai jamais oubliée, elle murmura : « Merci, monsieur I mes malades prieront pour vous ! » En la

voyant, en Técoutant, j'étais consolé de mon grand chagrin.

Si, contre tonte vraisemblance, M. Maxime Du Camp jette les yeux sur cet article, il comprendra l'irrésistible préférence qui m'a fait choisir Madeleine * Laugier parmi ces héros et ces héroïnes de dévouement et de charité, récompensés par l'Académie française. Pourtant, ma prédilection ne doit pas me rendre injuste à l'égard des autres récits, où Fauteur a eu le mérite de donner à un simple rapport académique tout l'intérêt et tout le charme d'une touchante nouvelle. A côté du Prêtre, de la Quêteuse, plaçons la Sœur de charité, la Servante, l'Ambulancière, l'Alsacienne, la Fiancée, la Piété filiale. A propos du chapitre intitulé le Nègre, je ne puis m'empêcher de rappeler les premières pages des Mémoires du comte de Villèle, qui s'accordent parfaitement avec les premières lignes de M. Maxime Du Camp : — « Parmi les colonies que la France a perdues, Saint-Domingue fut une des plus belles. Tout semble avoir concouru à la détacher de la mère patrie et à lui donner une indépendance où elle n'a point trouvé d'enviables destinées. » Eustache Blin, le nègre dont il est ici question, né en 1773, fît de tels prodiges de courage, de dévouement et de vertu, que, si je l'avais rencontré pendant sa vie héroïque, je lui aurais probablement dit : « C'est vous qui êtes le nègre? — Oui, — Eh bien, continuez ! »

. Le livre excellent de Maxime Du Camp est illustré de quarante-cinq gravures dessinées sur bois par ■ X. 13,

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MM. Myrbacb,Tofani et Ed. Zier. Ces gravures ont quelque chose de primitif, — j'allais dire de naïf, — qui sied aux récits qu'elles illustrent. La vertu n'estelle pas la plus sublime des naïvetés? Et ne semblet-il pas aux contemporains de la troisième République, que les vertueux épisodes, reproduits par ces gravures sur bois, nous reportent de cinquante ans en arrière? Si, comme je le crois sans en être sûr, ce volume est destiné à figurer parmi les livres d*étren> nés de 1888, la maison Hachette et les librairies parisiennes en publieront peut-être de plus magnifiques, elle n'en publieront pas de plus honorables.

Juste retour des choses et des ambitions d'ici-bas ! La gloire de M. Thiers n'a cesfié de s'amoindrir à mesure que s'édifiait le monument fastueux et ridicule, où l'on nous apprend qu'il aima sa patrie et cultiva la vérité. Si nous ne nous trompons, le livre de Joseph d'Arçay, précédé d'une spirituelle préface de Francis Magnard, doit porter le coup de grâce à cette encombrante mémoire. Joseph d'Arçay et Francis Magnard sont deux esprits de la même famille; enclins en politique à un scepticisme ingénieux et poli, qui résume la perte de nos illusions et n'ôte rien, Dieu merci ! à leur antipathie pour les grotesques absurdités et les venimeuses violences de la République radicale, anarchiste, communarde et athée.

Magnard conclut ainsi, et nous ne le trouvons pas trop sévère : « C'était un homme brillant et médiocre, aux idées multiples, mais étroites, préférant les expédients aux principes. Dans l'histoire des peuples,

It Par Joseph d'Arçay.

il figurera au cinquième ou sixième rang, derrière les législateurs, derrière les inventeurs, derrière les héros, parmi les faiseurs adroits et les politiciens retors. »

Francis Magnard ne nous dit pas, mais il nous est permis d'ajouter qu'on peut figurer au sixième plan, — et même au trentième, parmi les comparses — dans l'histoire des peuples, sans avoir été ni coupable, ni funeste, ni nuisible. Au théâtre, ces comparses s'appellent des utilités. Prenez le mot diamétralement contraire; vous aurez le rôle, ou plutôt les divers rôles de M. Thiers.

Quant à Joseph d'Arçay, ou à Thomme d'infiniment d'esprit que déguise ce pseudonyme, il n'est pas un inconnu pour nous. Nous avons lu ses Indiscrétions contemporaines, où se révélait Ftemme bien informé, capable de mettre un grain de sel sur chacun de ses renseignements. Septuagénaire encore plein de verve, seul survivant parmi les convives du docteur Véron, observateur par état et par goût, nul n'était mieux posé pour nous raconter non seulement M. Thiers, mais ses origines, défigurées dans les légendes groupées autour de son berceau. Ici, je fais une première halte: lorsque M. Thiers devint un haut

et puissant personnage, ses partisans et ses détrac-

, Il

teurs s accordèrent sur un point:, l'obscurité et la bassesse des antécédents de sa famille, la pauvreté absolue de ses parents, etc. — Suivant qu'on voulait le dénigrer ou le surfaire, on insistait sur le mérite d'être fils de ses œuvres, ou sur le désagrément d'être fils de quelqu'un. Ce quelqu'un était, en effet, un bien

triste sire, dont les désordres auraient fait cruellement souffrir le ministre de Louis-Philippe, le futur président de la République, s'il n'avait été absolument dépourvu de ces délicatesses du sens moral, qui ne se bornent pas à la responsabilité personnelle, et remontent, dans leurs scrupules, en deçà de Tacte de naissance. On doit être si malheureux de ne pouvoir estimer son père, qu'il y a, dans cette douleur, de quoi paralyser toutes les ambitions en souillant d'une tache préventive toutes les grandeurs de ce monde et en éclaboussant de boue le pied qui va se poser sur Tétrier. M. Thiers n'a jamais eu de ces raffinements de conscience filiale. Bien lui en a pris; mal en a pris à la France.

• Maintenant, écoutons M, Joseph d'Arçay. Il nous apprend des détails que nous avions toujours ignorés : La vraie famille; la fausse famille.

: Joseph d'Arçay reproduit textuellement les actes de l'état civil, d'où il résulte que la naissance de M. Adolphe Thiers fut antérieure au mariage de son père, Pierre-Louis-Marie Thiers, propriétaire avec Marie-Madeleine Amie ; et cela par une vive raison : . c'est que M. Thiers (Pierre-Louis), était marié à Claudine Fougasse. Ce nom prodigieusement marseillais me suggère une remarque philologique. Dans la langue de Mistral, Fougasse est le nom d'un gâteau de ménage, bourgeoisement grossier, fait avec deux pincées d« fleur de farine et plusieurs poignées de son. Quel dommage que cette Claudine Fougasse ne fût pas la mère de M, Adolphe Thiers? Un peu de fine

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fleur de farine, et beaucoup de son ! N'est-ce pas à peu près cela? Mais on doit cesser de plaisanter en parlant de sa vraie mère, Madeleine Amie. C'est au dévouement maternel, à Tesprit de sacrifice de cette femme excellente, que M. Thiers dut les bienfaits d'une éducation assez complète pour préluder à ses premiers succès. Comment fut-elle récompensée de son abnégation par ce fils, devenu d'abord un des gros bonnets du journalisme parisien, puis député, sous-secrétaire d'État, ministre, président du Conseil, gendre de millionnaires ? — « Je serai, nous dit Joseph d'Arçay, plus sévère à propos de Tinfluence qu'eut madame Dosne sur son gendre au sujet de ses relations avec sa mère... Mon Dieu I que M. Thiers marié, en possession d'une belle-mère comme madame Dosne, ne songeât pas à faire faire les honneurs du ministère des affaires étrangères par sa mère, à l'imitation de M. Guizot, qui se faisait gloire de la sienne, et qui faisait recevoir les ambassadeurs par cette femme simple et modeste, mais si digne de tous les respects, et sur laquelle on ne se permit jamais que l'innocente plaisanterie d'ArmandBertin, qui l'appelait la Veuve Calvin; — que M. Thiers, moins libre, ne -suivit pas cet exemple, je le comprends; qu'il ne pût pas faire accepter dans l'intimité d'une élégante de 1830, de la femme d'un agent de change devenu receveur général^ une vieille femme qui avait conservé le plus pur accent de la Ganebière, qui portait^ en IS50^ le èhàlt Mteuat de 1810^ je le comprends ; mais que, après les antécédents que j'ai racontés, avec le

NOTES INÉDITES SUR M. TITIERR 23i

tendre dévouement qu'elle lui avait toujours montré, en souvenir de tous les sacrifices qu'elle s'élait imposés, la mère ne rencontrât pas chez son fils les égards les plus élémentaires, qu'il la laissât presque dans le besoirij c'est ce qui est à peine croyable... »

Hélas ! oui, c'est à n'y pas croire ; 250 francs par mois quand il était ministre, 200 francs quand il ne l'était pas. (Et il ne le fut jamais longtemps!) Cette anémique pension de 2,400 francs ou mille écus par an représentait à peu près ce que l'opulent quintette de la place Saint-Georges avait, en 1840, à dépenser par jour. Mais, en dehors de la question d'argent, je serai plus sévère que Joseph d'Arçay. Tenir sa mère à distance ! La renier ! Avoir l'air d'en rougir au profit et sous l'influence d'une vieille pécheresse, sur laquelle Joseph d'Arçay ne nous laisse pas la moindre illusion ! Une pareille monstruosité n'a d'excuse que lorsqu'un fils est séparé de sa .mère par un scandale : or, sUl y avait scandale dans la vie intime de M. Thiers, il ne lui venait pas de ce côté-là. Certes, c'est un bien grand bonheur d'avoir le droit d'être fier de sa mère, et, si l'on acquiert quelque renommée, de lui en reporter tout l'honneur, de se dire qu'on lui doit tout, non seulement la vie matérielle, mais cette vie intellectuelle et morale qui se transmet par le sang, par l'éducation, par les traditions et les exemples de famille. Je ne sais pourtant, — et je ne pourrais que le deviner, — s'il n'y a pas une jouissance plus délicate et plus raffinée à créer sa mère, pour ainsi dire, à faire sortir de l'ombre, en l'éclairant d'un reflet de

gloire, une douce et pâle figure, humble et simple, destinée, semblait-il à rester dans Tobscurité. Par ce crime filial, M. Thiers perdait Foccasion de justifier un mot attribué à M. de Talleyrand, et de prouver qu'il n'était pas un parvenu, mais un homme arrivé. C'est que, en réalité, le mot n'était pas juste. Il y a deux sortes de parvenus : ceux qui, partis de bas, enrichis par hasard, enivrés de leur fortune, nous offrent le contraste de l'étalage de leur richesse avec la vulgarité de leur luxe, de leur langage et de leurs manières; et ceux qui, élevés par leurs talents au-dessus de la foule, ont assez d'esprit pour faire oublier leur point de départ, pour s'acclimater sans trop d'efforts à leur situation nouvelle, mais gardent la vulgarité de cœur, la pire de toutes, faite de vanité, de bouffissure et d'ingratitude, croyant se grandir par une rupture radicale avec tout ce qui leur rappelle leurs modestes origines.

En ce sens, M, Thiers fut toujours un parvenu: d'autant plus coupable qu'il auAit pu et dû se rattraper, au profit de sa mère, de tout ce qui lui manquait, de tout ce qui lui était impossible, du côté de son père, espèce d'aventurier sans feu ni lieu, sans foi ni loi, sans sou ni maille, qui courait dans le monde en seifiant des enfants naturels sur sa route, — et qui ne fut bon qu'à rançonner, humilier et compromettre son fils.

« Le cynisme de ses discours, écrivait M. Loëve- Yeimars en décembre 1835, le fit accuser d'actions

que je n'hésite pas à déclarer indignes de son carac-

tère... On accusait M. Thiers d'avoir participé au trafic des quelques places qui dépendaient du ministère des finances... Son malheur était bien réel, et M. Thiers était sincèrement à plaindre ; on avait, en eff*et, tenté de trafiquer de quelques places en son nom; et Thomme qui se livrait à ce honteux métier portait un titre qui touchait de trop près à M. Thiers, pour que sa juste colère pût l'atteindre !... M. Laffîtte agit alors envers son jeune ami, comme s'il eût été Vhonnête et bon père qui lui manquait. » — Impossible d'être plus clair sans s'expliquer catégoriquement.

Ajoutez à ces mésaventures filiales la couvée d'enfants naturels de ce père malfaisant ; — enfants qui auraient dû brouiller M. Thiers avec le côté gauche : Germain, que le ministre envoya à Pondichéry en qualité de juge de paix ; Charles, qui commença par être chancelier du consulat d'Ancône, et finit par être gendarme; Louiset, qui se fit courrier des familles, et qui, de temps à autre, réussissait à extirper quelques louis de l'escarcelle fraternelle; une certaine madame Ripert, qui, un beau matin, installa, rue Basse-du-Rempart, une table d'hôte, avec cette enseigne : « Madame Ripert, sœur de M. Thiers, ancien ministre. » — Vous avouerez que la famille, cette consolation des ambitieux déchus, cette joie des braves gens sans ambition, ne se révélait pas au futur libérateur du territoire (?) sous ses aspects les plus séduisants, les plus respectables ou même les plus commodes.

i;U SOrVENIRS D*ITX VIEUX CRITIQITE

(]6tte situation, créée. par M. Thiers vis-à-vis de sa digne mère, subie a Tégard de son indigne père, poui^ rait servir à expliquer bien des traits caractéristiques de sa vie publique et privée. L'homme d'un esprit supérieur et d'un cœur équivoque, amené à se regarder uniquement comme le fils de ses œuvres, arrive à accepter cet isolement, non plus comme une humiliation, mais comme un privilège, et à se croire dispensé des devoirs par cela même qu'il est sevré des affections. Ses facultés aimantes, s'il en a, se dessèchent ou se corrompent, à mesure qu'il s'accoutume à ne compter que sur lui seul, à ne voir auprès de lut que des obstacles au lieu d'encouragements et d'appuis. Il y contracte une sorte d'égoïsme inconscient que, plus tard, il applique à tout, et qui se traduit en désertions et en ingratitudes. On le gène, du moment qu'on ne le sert plus; on lui devient importun dès l'instant qu'on lui devient inutile. C'est ainsi que M. Thiers, protégé à ses débuts par Manuel, lui tourna le dos dès qu'il put se passer de lui. C'est ainsi qu'il rompit avec M. Lafïitte, dont il avait été le commensal, le coadjuteur, et qui l'avait comblé de bontés. Il ne fut pas plus reconnaissant envers le pauvre Schubart, humble et obscur libraire allemand, qui avait facilité pour lui l'acquisition d'une plantureuse action du Constitutionnel y et qui, peu de temps après, mourut de misère, de délaissement et de chagrin. Quelques-uns de nos romanciers donnent pour titre collectif à la série de leurs récits : Batailles de la vie. — Pour l'homme ambitieux et

isolé dont je parle, la vie est aussi une bataille, où le soldat qui veut vaincre et monter en grade, est entraîné, non seulement a tirer sur Tennemi qui lui fait face, mais à marcher sur le corps du compagnon d'armes qui tombe à ses côtés, et dont le cadavre lui barré le chemin.

Est-ce tout? Pas encore. M. Thiers, dans ces conditions de famille et ces dispositions d'esprit, écrivant ï Histoire de la Révolution française^ devait naturellement y professer le culte du succès, ou, en d'autres termes, le sacrifice permanent des principes de justice et de vérité à la raison du plus fort, au triste avantage de vaincre son adversaire à force de violence, de 3célératesse et d'audace, sauf à être vaincu, le lendemain, dans la surenchère' révolutionnaire, par un antagoniste plus violent, plus audacieux et plus scélérat.

En lisant ce chapitre de Joseph d'Arçay, je me suis souvenu, non pas de la Veuve Calvin^ morte en 1848, mais de Taustère salon de M. Guizot, dont les trois principaux ornements étaient le saint Jean-Baptiste de Murillo, le portrait du maître de la maison, par Paul Delaroche, et le portrait de sa mère, pur chefd'œuvre d'Ary Scheffer. Cette figure vénérable, où se révélaient à la fois la rigidjté des vertus calvinistes, l'inflexibilité des doctrines, la fidélité aux traditions de famille et la tendresse maternelle, inspirait à tous, même aux catholiques et aux sceptiques, un sentiment de respect. Ce contraste peut servir à mesurer la distance entre les deux hommes d'État, qui furent si

longtemps rivaux, — pour ne pas dire ennemis, -* et dont la rivalité se continua sous TEmpire jusque dans le sein de TAcadémie française. A ne juger que les faits extérieurs, la carrière politique de M. Thiers a été plus brillante que celle de son compétiteur. 11 fut plus populaire auprès de la bourgeoisie de Paris, qui aimait à se reconnaître dans ce type de Joseph Prudhomme spirituel. Il fut, pendant près de trois ans, le premier personnage de TÉtat, président de la République, arbitre des destinées de la France, disposant de ses finances, salué par ses amis du titre de libérateur du territoire, maître de choisir entre le rôle d'un Monk pacifique et celui d'un Washington amoindri. Enfin, après chacune de ses défaites ou de ses retraites, il avait l'agrément de tomber sur un matelas bourré de millions, tandis que M. Guizot se retrouvait en face de la plus honorable pauvreté. Et, cependant, qui hésiterait à préférer la mémoire du vaincu à ceJle du triomphateur? M. Guizot eut la première de toutes les conditions d'estime, laquelle manqua à M. Thiers : la dignité de la vie privée. De ces deux illustres octogénaires, Tun justifia, l'autre démentit le quatrième commandement de Dieu : « Père et mère honoreras, afin de vivre longuement. »

Si inféodé que fût M. Thiers à la famille de sa femme, à l'exclusion de la sienne, on ne peut que s'étonner, avec M. Joseph d'Arçay, de sa dédaigneuse froideur à l'égard du seul parent dont il eût le droit d'être fier. M, Gabriel de Ghénîer, chef de bureau de la justice militaire, chevalier de la Légion d'honneur.

— le tout, sans que M. Thiers, deux ou trois fois ministre, eût rien fait pour son avancement et Teût jamais invité à dîner. Certes, Thistoriographe de la Révolution n'était pas homme à découvrir une tache dans cette parenté, sous prétexte qu'un des deux Chénier avait voté la mort de Louis XVI. D'ailleurs, la gloire, la poésie, le courage et le supplice d'André Chénier couvraient tout. L'incident qui mit fin aux relations fort peu intimes des deux cousins mérite d'être raconté. On était à la veille de Téclosion du ministère du 1®' mars 1840. M. Thiers, toujours hanté de velléités belligérantes, se préoccupait surtout du ministère de la guerre. Il songeait, pour ce poste, au général Despans-Cubières. Gabriel de Chénier entre dans son salon.

— Ahl Chénier, vous arrivez à propos, dit M. Thiers. Vous qui êtes de la maison, vous allez nous dire votre opinion sur le général Cubières : pensezvous qu'on puisse en faire un ministre de la guerre?

— En aucune façon, répondit sans hésitation M. de Chénier, qui n'était pas courtisan. Il peut suffire aux fonctions de directeur du personnel; mais le ministère est trop lourd pour ses épaules.

M. Thiers, dont le siège était fait, tourna le dos à son cousin, en grommelant, assez haut pour être entendu, ces paroles peu aimables :

— Décidément, les bureaux rétrécissent l'esprit. M. Gabriel de Chénier se le tint pour dit, et Ton

ne se revit plus.

On sait ce qui advint. Le général Cubières, ministre

de la guerre pour le bon plaisir de M. Thiers, se montra fort inférieur à ses fonctions, et, quelques années après, tristement impliquée dans le procès Teste-Pellaprat, il contribua, pour sa part, à alourdir le dossier de la sinistre année 4847, qui prépara le 24 février; aggravation qui eût passé inaperçue, si le général Cubières n*.avait jamais été ministre.

Ce défaut complet d'appréciation et de prévision, répété bien souvent dans la longue carrière de M. Thiers, pourrait nous aider à prouver que, dans son élévation, ses succès, ses grandeurs, il y eut beaucoup de hasard et beaucoup de trop bien joué : à peu près comme un adroit joueur de whist, qui se donnerait les atouts, et qui couperait les rois. En 1830, acharné contre l'expédition d'Alger, il annonce, un mois durant, qu'elle sera un désastre, et que, quand même elle réussirait, elle n'aboutirait qu'à remplacer Ja piraterie régulière, quasi paternelle (!) du dey d'Alger, par une piraterie irrégulière, beaucoup plus redoutable. Plus tard, il refuse de prendre au sérieux les chemins de fer ; en revanche, il déclare, publiquement, que les fortifications de Paris protégeront à tout jamais la capitale contre l'invasion étrangère et, in petto, qu'elles donneront au gouvernement toutes facilités pour foudroyer les insurrections parisiennes. Il se figure, dans son chauvinisme bourgeois et myope, que le retour des cendres de l'empereur donnera du prestige à la monarchie de Juillet, et il ne comprend pas le danger d'une résurrection de la première légende napoléonienne. Il ne dit pas que, si le geai

paré des plumes du paon ne trompa personne ; le coq paré des plumes de Taigle cesse d'être un coq sans devenir un aigle. Ainsi de suite. — « Il ne sut prévoir, dit M. Francis Magnard, ni la Révolution de 1848, ni les secrets desseins du prince président. En 1847, il disait : « L'Allemagne est finie 1 1 »

Quant à ses qualités oratoires et littéraire?, à l'éloquence, telle que nous Tentendions autrefois d'après Démosthène, Gicéron et Bossuet, c'est une cruauté de parler de celle de M. Tbiers en regard de noms tels que le comte de Serre, Royer-Gollard, le général Foy, Martignac, Guizot, Lamartine, Montalembert. A la tribune comme dans son salon, il ne fut qu'un causeur, un monologueur souvent étourdissant, souvent étourdi, et, au milieu de ses fusées de para^ doxes et de son fouillis d'idées, bien moins original qu'il n'en avait l'air, donnant parfois raison à M. Malitourne, qui disait de lui : « M. Thiei's, c'est M. de la Palisse, ayant le courage de ses opinions. »

G'est que l'esprit tout seul, tout sec, ne suffit pas à l'éloquence. — Pectus est quod disertos facit, — Le feu d'artifice, le feu d'amiante, n'ont rien de commun avec la flamme intérieure et communicative, dont le foyer est dans le cœur. Il faut, pour réaliser ce don si rare de l'éloquence, être animé et comme possédé d'une inspiration supérieure, se sentir porté par un souffle presque surhumain, élever à soi son auditoire au lieu de se baisser jusqu'à lui. Gomment M. Tbiers aurait-il été doué de ces facultés exceptionnelles? Où les aurait-il prises, ce petit borame dont

Tâme s'était rétrécie, racornie et ridée au contact de l'ambition, de la vanité et de Vavarîce, qui s'était acclimaté à l'ingratitude ou à l'indifférence filiale, qui n'était prodigue que des deniers de l'État, et ne déliait les cordons de sa bourse que lorsqu'il s'agissait de se faire attraper par un marchand de bibelots ou de médiocres copies à l'aquaurelle des maîtres italiens ? Comment nous aurait-il donné la sensation de quelque chose de plus grand que nous et que luimême, lui qui avait besoin que l'on fût petit pour l'applaudir, l'admirer et lui abandonner la France? Et son style ! sa langue I Je crois vous avoir déjà dit, d'après Mérimée, qu'il se vantait de ne pas apercevoir de différence entre le style de Bossuet et celui de M. Lepelletier d'Aunay. J'ajoute un souvenir personnel. En juillet 1859, j'allais à Dieppe avec un jeune élève de quatrième, qui me tenait de très près. Nous nous trouvâmes dans le même wagon que M. John Lemoinne. Il demanda au lauréat du Ivcée Bonaparte, quel avait été le sujet de sa composition de fin d'année.

— Traduire en latin une page de M. Thiers.

— En latin I répliqua l'écrivain des Débats. Votre professeur aurait bien mieux fait de vous la faire traduire en français.

Avant de finir, je veux, de concert avec M. Joseph d'Arçay, non pas, grand Dieu ! réhabiliter, mais glorifier cette mère, que M. Thiers a si odieusement méconnue, si durement traitée, qu'il a tout juste empêchée de mourir de faim, et que madame Dosne

consignait à la porte de son hôtel, quand son gendre était malade. Même au point de vue, sinon mondain, au moins humain, cette mère délaissée valait cent fois mieux que madame Dosne, de laquelle Joseph d'Arçay nous dit malicieusement : « J'ai eu entre les mains une lettre de M. Thiers, écrite à un de ses collègues, lorsque sa belle-mère tomba gravement malade à Cauterets. Il est difficile de pousser plus loin Texpression de la douleur : c'était déchirant ! » Cette déchirure déchire bien des voiles, et nous explique la boutade de madame Thiers, qui, dans son franc parler provençal, appelait madame Dosne : Madame la Coquine,

« Je fus, ajoute Joseph d'Arçay, présenté à madame Thiers, la mère. Je fus tout de suite frappé de la grande ressemblance de la mère avec le fils. Madame Thiers avait alors soixante-dix ans. Elle était petite, comme son fils ; elle avait un peu sa voix, ornée de Taccent provençal le plus pur. Elle avait l'esprit très vif et la conversation agréable... Ce qui me frappa tout de suite, ce fut Textrême simplicité de cette installation chez la mère de Thomme important, déjà plusieurs fois millionnaire, qui, à deux pas de là^ occupait un hôtel, moins splendide qu'il ne Ta été plus tard, mais suffisamment confortable et élégant... »

N'allons pas plus loin: j'ai eu soin, dans cet article, d'éhminer tous les épisodes de la vie publique de M. Thiers. J'en ai si souvent parlé depuis 1871 et 1872, que j'aurais craint de me répéter. D'ailleurs, à quoi bon? Sa vie privée nous donne la clef de sa politique.

i42 SOUVENIRS d'un vieux critique

En dehors de rÉglise, à Tégard de laquelle il observa une neutralité tour à tour hostile^ sceptique, glaciale et déférente, nous avons deux mères: notre mère et notre patrie. Encore une fois, comment M. Thiers aurait-il aimé sa patrie, lui qui n'aima pas sa mère?

11 juin 1888.

MARIE JENNA

Grâce au nombre toujours croissant des publications littéraires, tout critique peut être comparé à un débiteur insolvable. Mais jamais je ne me suis senti plus endetté que devant ce délicieux volume, — Marie Jenna, sa Vie et ses Œuvres, par M. Jules Lacointa. — L'âme exquise d'un vrai poète, se révélant sous la forme la plus familière et la plus intime; âme virginale et angéUque, repliant ses ailes pour correspondre avec ses amis, et, dans ses lettres touchantes et charmantes, rencontrant au bout de sa plume des sentiments, des idées, des mots, qui donnent envie de se demander si elle n'était pas, en les écrivant, plus près de sa vraie patrie que de sa terre d'exil !

Cette correspondance me suggère pu me rappelle une remarque qui peut nous consoler au milieu de nos misères. Les deux coryphées de la libre pensée et de l'athéisme, Sainte-Beuve et Mérimée, ont beau-

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