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Par Hearl Welscliinger

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second empire, il y a cinquante ans, lorsque la légende napoléonienne, soigneusement entretenue par les libéraux et les poètes, ravivée par le retour des cendres de Napoléon, semblait prêter au pacifique gouvernement de Juillet le reflet de ses rayons, il s'en fallait de bien peu que les braves gens, restés fidèles au principe de la légitimité et à la royauté proscrite, ne fussent regardés avec une pointe d'ironie, comme nous regarderions des maniaques ou des retardataires, habillés en 1888 à la mode de 1820. Soyons sincères, et descendons de la vie publique à la vie intime. Que de fois ne nous est-il pas arrivé, en voyant entrer un vieux camarade, obstinément poursuivi par la guigne, de nous dire tout bas avec eiinui : « Encore celui-là I Quelle mauvaise mine I Que me veut-il? S'il est malheureux, je n'y puis rien. C'est probablement sa faute I » — Une superstition égoïste s'attache à ces enguignonnés, ainsi qu'à des pestiférés ou à des cholériques, dont le contact suffirait à nous communiquer la maladie.

Maintenant, agrandissons le cadre. Passons de notre coin du feu aux personnages historiques. Voyez Louis XVIII, pendant l'émigration I Gomment ce roi sans trône, sans patrie, goutteux, impotent, alourdi par une obésité précoce, incapable de monter à cheval, inhabile au métier des armes, errant de pays en pays, à charge aux puissances étrangères, forcé de leur demander de maigres subsides qu'il partage avec ses serviteurs affamés, pourrait-il, à cette fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, soutenir la

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comparaison avec le prestigieux héros de la campagne d'Italie, le vainqueur de Marengo, le revenant de cette terre d'Egypte qui ajoute à sa jeune gloire l'attrait du mystère, i'éclat du soleil d'Orient, guerrier, législateur, conquérant, organisateur, dompteur, se faisant lécher les mains par les fauves de la Révolution et de la Terreur, opérant à droite et à gauche des métamorphoses extraordinaires, changeant les carmagnoles en habits brodés, les bonnets rouges en chapeaux à plumes, les émigrés en chambellans, les armoiries dix fois séculaires en brevets de sous- lieutenants, de comtes ou de barons ; offrant une féerie telle que jamais peuple n'en avait vue de pareille, à la France épuisée, énervée, lasse d'anarchie, dégoûtée de la boue délayée dans du sang? Quelle magie! quel drame! quel décor!

Eh bien, tournez une de ces pages de l'Histoire, qui paraissent si longues quand on y assiste, si courtes quand on les lit; n'est-ce pas, en définitive, ce roi pacificateur qui représente le bon sens, le salut, le bien-être du pays, la sécurité des mères, la liberté vraie, la détente des esprits, la renaissance des lettres, de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, la transition d'un état de fièvre et de vertige à cet équilibre de toutes les forces vives et actives, qui est pour les nations ce que la convalescence est pour les individus? Vous vous souvenez du roman de Jules Sandeau, dont l'héroïne, ennuyée du terre-à-terre d'un ménage bourgeois, entraînée par un amour de tête, insensible aux honnêtes tendresses d'un bon

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mari, épuise toutes les expiations, toutes les douleurs que peuvent contenir une passion coupable et des illusions perdues; après quoi, délaissée par son amant, seule au monde, elle revient au pays qu'elle a quitté. Regardant du haut de la colline la maison qui fut la sienne et où elle n'ose plus rentrer : — « Le bonheur était là I » dit-elle. Que de fois la France, depuis 1830, n'a-t-elle pas eu à répéter les paroles de la pauvre Mariannal

Nous savons à M. Welschinger un gré infini d'avoir, dans son livre si consciencieux et si considérable, fait éloquemment ressortir tous les mérites de Louis XYIII, toutes les circonstances atténuantes qui expliquent ou excusent çà et là l'inaction ou l'abstention du comte d'Artois et des princes, ses fils, et surtout l'héroïsme, la bravoure héréditaire des Condés, paralysée par le mauvais vouloir, les dissensions des puissances alliées, mais à laquelle il n'a manqué que le succès final pour que la gloire du vaincu de 1801 fût proche parente et proche voisine de celle du vainqueur de Lens et de Rocroy.

A quoi bon essayer de le nier ? Pour conserver intact le sens admiratif à propos des trois derniers princes de cette illustre et martiale maison de Condé, il sied de sauter à pieds joints de la première génération à la troisième; non pas que le duc de Bourbon, — celui que nous avons vu mal vieillir et mal mourir, — fût dénué de la plupart des qualités de sa race ; mais, comme Charles X, il se ressentit des fâcheuses influences de Tcducation d'ancien régime et des mœurs

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frivoles de la cour» se rompant pour laisser brusquement les idoles de la veille, les proscrits du lendemain, en face d'un état de choses si imprévu, si violent, si terrible, qu'ils en étaient absolument dépaysés, le considéraient comme une énigme monstrueuse et meurtrière, et ne pouvaient le comprendre que par le ma] qu'ils en souffraient. Sauf Louis XYIII, qui comprenait peut-être un peu trop et qui, même remonté sur le trône, fut traité de jacobin par les ultras de 1815, nos princes, à dater de 1789 et de rémigration, ressemblèrent à des somnambules, marchant dans la Révolution comme sur une route inconnue, à travers une nuit d'orage. Ils s'en échap-» paient comme d'une caverne de brigands. Us en pensaient et «n parlaient comme des spoliés parlent de leurs spoliateurs, les victimes de leurs bourreaux. Jamais il ne leur vint dans l'idée qu'il pût y avoir une différence entre la scélératesse de Danton et celle de Cartouche et de Mandrin. Ils condamnaient en masse les réformes, les conquêtes et les crimes révolutionnaires» sans songer à se demander si, dans cette effroyable crise, le point de départ n'avait pas sa i%i8on d'être, si chacune de ces violences n'alléguait pat pour prétexte un abus.

D'autre part, depuis Louis XIII, — sans excepter le Boi^Soleil^ que sa grandeur attachait au rivage, — nos rois s'étaient un peu trop habitués à combattre et à vaincre par délégation. Après l'éclair de Fontenoy» l'incontestable courage de Loms XV, remettant l'épée dans le fourreau, avait recherché l'ombre favorable

aux caprices du bon plaisir et aux amours sultancsques. L'éducation et la vocation de Louis XVI l'avaient prédestiné à réagir par ses vertus contre les scandales du règne précédent» et on sait où le conduisit la perfection avec laquelle il s'acquitta de sa tâche. Si nous passons au comte d'Artois, — le seul qui soit en cause, — les incohérences de sa conduite n'ont pas besoin d'autre explication. Il était brave; mais, grâce au malheur des temps et à sa position fausse, il ne savait que faire de sa bravoure à l'ancienne mode. Son esprit léger, crédule, chimérique, s'ouvrait aisément aux illusions et aux intrigues qui jouèrent, hélas ! lin si grand rôle pendant ces années transitoires. Je parlais récemment de ce que pouvaient avoir de dangereux les courtisans de l'exil. Mais ces courtisans, tels que nous les avons vus à l'œuvre, personnifiaient l'élite des hommes restés fidèles à notre roi. S'ils le trompaient, c'était innocemment et en commençant par se tromper eux-mêmes. S'ils défiguraient la vérité, c'était à force de la vouloir conforme à leur vœu le plus cher et d'en faire une partie essentielle de leur dévouement. Ils ne s'apercevaient pas du danger de leurs conseils, de leurs visions, de leur confiance, de leurs mensonges, parce qu'ils étaient constamment leurs propres dupes, et ne songeaient qu'à appliquer un baume sur des blessures toujours saignantes. Ils avaient affaire, d'ailleurs, à un prince que la droiture et l'élévation de son intelligence, l'expérience des malheurs subis par les siens et par lui, la connaissance des ravages exercés en France

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par les victoires réitérées de l'esprit révolutionnaire, tenaient sans cesse en garde contre Toptimisme d'une partie de son entourage.

Mais; de 1792 au 18 Brumaire, et même à la fin du Consulat! La tempête avait fait monter à la surface l'écume de la société remuée dans toutes ses profondeurs. L'horreur des crimes commis, de ceux que l'on pouvait commettre encore, le caractère provisoire des institutions et du gouvernement, la misère publique, l'anéantissement d'une foule de fortunes privées, l'incertitude du lendemain, la certitude dépêcher en eau trouble, les dissolvants qui résultent de l'absence des croyances et du dévergondage des mœurs, ramollissement des consciences, qu'opèrent les grandes iniquités sociales, non seulement sur leurs auteurs, mais sur quelques-unes de leurs victimes, tout conspirait à créer, en dehors des classifications ordinaires, une catégorie d'aventuriers, d'intrigants, exploiteurs de la crédulité et de l'inexpérience des princes. Ils formaient l'état-major d'un royalisme frelaté. Tout leur était bon pour se donner de l'imporlance; la nouvelle qu'ils colportaient après l'avoir inventée, la mission dont ils se disaient chargés pour et par de grands personnages, leur prétention d'être informés, avant tout le monde, d'un secret de vie ou de mort pour le parti monarchique, la mystérieuse existence d'un complot dont ils étaient l'âme, qui devait rétablir le trône et qu'il dépendait d'eux de faire avorter ou réussir. C'étaient les mouches d'un coche passablement embourbé déjà. Heureux encore les princes, quand X. 18

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ces mouches n'étaient que bourdonnantes, quand ces commis voyageurs d'un royalisme clandestin ne s'entremêlaient pas d'espions, de policiers et de traîtres, qui discréditaient la bonne cause et fournissaient des prétextes aux répressions sanglantes et aux représailles I

Le comte d'Artois eut des velléités vendéennes, rien de plus. On Ta accusé de n'avoir pas eu le courage de payer de sa personne, de se jeter dans la mêlée, de prendre part aux efforts suprêmes de la chouannerie, de s'exposer à mourir avec ceux qui mouraient pour lui. On a prétendu que madame de Polastron, par un excès de tendresse fort mal inspirée, l'avait retenu dans des liens de fleurs, au moment décisif où il aurait fallu sacrifier sa sécurité à son honneur et son amour à sa gloire. C'est possible; pourtant, je croirais que le vrai motif de cette absten* tion fâcheuse fut un défaut d'entente et d'attrait réciproque, entre l'esprit vendéen et l'état d'àme du prince tel que l'avaient fait ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, ses goûts élégants et futiles, les habitudes et le langage de ses compagnons d'exil. Il admirait la Vendée; elle ne l'attirait pas. L'austère et énergique patrie de Gathelineau, de Gharette et de Stofflet ressemblait trop peu aux bosquets de Versailles et de Trianon, pour qu'il y eût entre elle et lui les courants électriques qui font braver tous les périls et affronter toutes les aventures. Il était dérouté. par ce je ne sais quoi de rude, d'indépendant et de fier, qui

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le servait sans le flatter et peut-être lui faisait l'effet d'un silencieux reproche. Plus tard, beaucoup plus tard, à la rentrée des Bourbons, on put s'apercevoir de cette nuance, que j'indique timidement sans être sûr d'avoir raison.

Mais les Gondésl Avec eux, on se sent à l'aise. Quel homme de guerre, cet aïeul! Quel héros de roman, ce petit-flls! Leur héroïsme a cela de remarquable, qu'il est constamment synonyme de fidélité, de dévouement au roi légitime. Lorsque Louis XVIII, dont la noble et royale attitude ne se démentit pas un instant durant ces années d'épreuve qui eussent brisé bien des cuirasses et qui * se brisèrent contre son velours, répondit à la démarche de Bonaparte, premier consul, par la lettre restée célèbre : « Je ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé, etc.. » le jeune duc d*Enghien le félicita avec l'effusion d'un grand cœur, qui sait comprendre d'autres genres de courage que celui des champs de bataille. — « Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver le moindre doute sur le sens de la réponse qu'Elle me demande. Je suis Français, Sire, et un Français fidèle à son Dieu, à son roi, à ses serments d'honneur... »

M. Welschinger s'est admirablement arrangé pour préparer et renouveler les douloureuses émotions du tragique dénouement. Jamais le duc d'Enghien ne nous était apparu plus intéressant, plus attachant

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que dans son livre. Jamais meilleure occasion ne s'est offerte d'appliquer le souvenir virgilien :

... Si qua fata aspera rumpaSy Tu Marcelliis eris.,,

Balzac parle quelque part de ces amours tranchées dans leur fleur, semblables, dit-il, aux enfants qui meurent au berceau, et dont on n'a connu que la première larme et le premier sourire. En dehors même de l'atrocité de sou jugement et de son exécution, un charme mélancolique s'attache à la mémoire de ce jeune prince, à qui l'on peut sans scrupule attribuer tout ce qu'il aurait fait d'éclatant et de beau, si le sang d'un Bourbon n'avait paru au premier consul la teinture la plus digne de son manteau impérial. Contre l'ordinaire, c'est alors l'imagination qui se charge de renseigner l'histoire. Le duc d'Enghien, tels que M. Welschinger nous le montre et nous le fait aimer, a offert ce trait caractéristique, que, tout en restant vaillamment fidèle à la cause de son roi, il fut pourtant possédé d'un tel amour de la France, d'une telle nostalgie dé gloire, que les victoires françaises lui faisaient battre le cœur, et qu'il avait besoin de réfléchir pour s'assurer qu'il les déplorait au lieu de les envier. On l'a comparé au duc de Bourgogne. Je ne voudrais pas me faire l'avocat du diable, même du diable à quatre, qualificatif du roi Henri, que le duc d'Enghien ne cessa de se proposer pour modèle. Mais, en dépit de Saint-Simon, que l'intensité de ses haines disposait, dans ses sympathies, à l'exagération

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contraire, il me semble que, au point de vue mondain, Textrême dévotion du duc de Bourgogneet Téliquetle de la cour du Grand Roi ne pouvaient manquer d'entraver la canûère militaire de Félève de Féneloa. Sa jeunesse se rencontrait avec la vieillesse de Louis XIV, c'est-à-dire avec une époque assombrie où la bravoure même sentait le renfermé, où il y avait place encore pour des généraux habiles, pour des officiers intrépides, pour de vrais dévots, pour des libertins et des hypocrites, mais non pas pour des héros de roman. Personne, en effet, même parmi les plus chaleureux appréciateurs du duc de Bourgogne, parmi ceux qui se sont le plus obstinément demandé ce qui serait arrivé s'il avait vécu et régné, n'a eu ridée de lui décerner un titre, d'ailleurs fort peu enviable, qui n'existe qu'à certaines conditions de fougue juvénile, d'ardeur chevaleresque ou cavalière, de passion inspiréeou ressentie, d'instincts aventureux, de fautes même et de folies. Le duc d'Enghien eut de tout cela, avec un mélange de qualités essentiellement françaises, que sa mort fait paraître plus brillantes encore et plus pathétiques, en donnant à la conjecture ce qu'elle refuse à la réalité. Il n'est pas jusqu'à son mariage avec la princesse Charlotte de Rohan qui n'ajoute à ce prestige romanesque. Ce mariage est incontestable, sans avoir été officiel. Il a le vague attrait d'un amour qui se dissimule sans avoir à rougir. Une liaison irrégulière serait une tache sur cette héroïque mémoire, et compromettrait du même coup la femme tendrement aimée. Un mariage public.

authentique, revêtu de toutes les formalités et de toutes les signatures, semblerait trop ordinaire pour ces existences, vouées, l'une au deuil, l'autre à la mort. Le mystère leur sied mieux : il les complète ; il conserve le secret de ces deux âmes. Il monte la garde près du fossé de Vincennes, où le peloton d'exécution ne laissa pas de sentinelle. Bien que la princesse Charlotte ait survécu longtemps à son époux, on se la figure, dès la nuit du 21 mars, passée à l'état de fantôme, errant autour de cette fosse qui attend un tombeau, effrayant de ses apparitions nocturnes celui qui ordonna le crime et ceux qui lui servirent d'instruments et de complices.

Je m'attarde, et je n'ai encore rien dit de la tragédie finale, du meurtre exécrable. C'est que j'en ai déjà tant parlé, à propos du livre de M. Boulay (de la Meurthe), des Souvenirs de madame de Rémusat, des Mémoires de Miot de Mélito!

Dans les innombrables documents qui se rattachent à ce sinistre épisode, deux contradictions m'ont souvent frappé. On accumule autour de Bonaparte tous les éléments de trouble, de méfiance, d'efiroi, de colère, qui devaient le pousser à un acte de violence ; machine infernale, complots, retour oflensif de Georges Cadoudal et de ses compagnons, agents secrets ou assassins plus ou moins envoyés de Londres par le comte d'Artois, derniers tressaillements de la chouannerie, vaincue mais non désarmée ; on crée pour la circonstance une de ces températures torrides où le crime s'épanouit de lui-môme, comme certaines

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plantes vénéneuses sous Tardent soleil de l'Inde. On dirait parfois un réquisitoire se transformant en plaidoyer. Dans cette situation unique, pas n'est besoin d'être panégyriste de Napoléon pour devenir son avocat ou du moins s'en tenir à une sorte de neutralité. Pour le premier consul, pour le futur empereur, qui n'était déjà que trop porté à prendre sa volonté pour arbitre, on comprend qu'il n'y avait pas de milieu : terrifier ses ennemis pour ne pas succomber à leurs menées clandestines; périr sous le couteau d'un assassin ou parvenir à une omnipotence qui allait lui permettre de tailler en plein drap révolutionnaire, de réaliser ses plans gigantesques, de repétrir à sa guise le vieux monde et la • société nouvelle, d'assouvir le rêve de son ambition et de son orgueil. Il aurait pu hésiter, si le rôlede * Monk l'avait séduit; mais il le jugeait trop petit pour sa taille ; il ne lui plaisait pas de se désintéresser ainsi du bénéfice de ses victoires et des conceptions de son génie. Supérieur à Gromwell, il se disait sans doute que Monk eût été impossible, si Gromwell avait vécu. A l'heure où j'écris, une actualité^ où la comédie pourrait bien tourner au drame à moins de verser dans la farce, prouve qu'il ne faut pas trop se fier au souvenir de Monk. Il a cela de dangereux qu'il prête une étiquette aux illusions chroniques ou périodiques des partis royalistes, et leur fait croire •que tel personnage, glorieux ou médiocre, travaille pour un prétendant, quand il ne s'agite que pour lui. Or, du moment que Bonaparte voulait être le

contraire deMonk, le meurtre d*un Bourbon quelconque (voiries Mémoires de Miot de Mélito), ne s'accordait que trop avec Tensemble de sa politique. Plus la rupture était éclatante, mieux elle répondait au programme d*un homme qui entendait rester révolutionnaire en confisquant la Révolution et Fembrassait pour Tétouffer. Elle accentuait son attitude de parvenu impératorial, le posait en ennemi et, au besoin, en démolisseur' des antiques races et des vieilles monarchies, produisait Teffet d'intimidation qui, dans sa pensée, devait continuer la Terreur, et — pourquoi ne pas le dire? — offrait à ce grand contempteur de la moyenne des caractères, l'occasion de constater jusqu'où pouvait aller l'assouplissement de^ consciences.

Autre contradiction: Quand on a bien chargé le dossier du Maître, bien démontré que lui seul réclamait, assumait et devait subir la responsabilité du crime, on instruit séparément le procès de tous ceux qui, dévoués, dociles, ambitieux ou serviles, ont trempé dans ce généreux sang le bout du doigt ou la main tout entière. De deux choses l'une: ou ils ont eu une part de l'initiative; alors, il serait juste de diminuer d'autant la culpabilité de Bonaparte et d'admettre que, mieux entouré, il eût peut-être épargné sa noble victime ; ou ils ont simplement pratiqué l'obéissance passive ; alors, le mieux est de les enve* lopper dans un sentiment collectif de mésestime en se souvenant de ce qui les explique sans les excuser.

Pour moi, je le répète, tout pénétré que je suis des légitimes rancunes de la justice et de l'histoire contre

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la tête et les bras des meurtriers du duc d'Enghien, le plus grand charme du livre . excellent de M. Welschinger consiste dans les respectueux hommages dont il entoure des princes qui auraient doublement à se plaindre des trahisons de la fortune, si aux souffrances quMls subirent devait se joindre le malheur d'être rendus solidaires de Tinsuccès de leur cause et de paraître coupables de leur adversité. C'est Texquise consolation des vaincus, de s'entendre dire qu'ils avaient bien placé leurs affections, que leur fidélité n'était pas aveugle, que les objets de leur culte, s'ils avaient triomphé, auraient fait autant de bien que les vainqueurs ont fait de mal. S'il est vrai, comme je le crois, que nous nous trouvions en face de nouveaux périls; notre seule chance de salut sera d'ensevelir les vieux griefs dans les limbes du passé ; j'ajouterai qu'il vaut mieux désormais honorer les victimes que récriminer contre les coupables.

3 mai 1888.

Du88é-je voir mon aveu se retourner contre moi, j'avoue que, décidément, nous nous réimprimons un peu trop. On pourrait; à la rigueur, plaider les cir* constances atténuantes en faveur des articles consacrés aux ouvrages qui ont paru dans Tannée, et qui ont fixé lattention publique. Quand la série de ces articles embrasse une période de près de quarante ans, elle peut devenir, non pas, hélas I un vrai livre, encore moins un monument, mais un bureau de renseigne* ments pour l'histoire littéraire d'une époque; — même, ce bureau peut être commode. Doit-on en dire autant du volume, si estimable, d'ailleurs, de H. Jules Delafosse? Je ne le crois pas. Ce volume a trois cent soixante pages et contient quarante-deux articles; c^est, pour chaque article, une moyenne de huit à neuf pages. N'est-ce pas trop court pour que Tauteur, à propos de personnages tels que M.Thiers^Garibaldi^ Victor Hugo, Oambetta, Edgar Quinet, le prince Na«

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