‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 23 sur 26 · Par M. Jules Delafosse · texte numérisé non relu

Par M. Jules Delafosse

poléon, Lamartine, M. Goblet, Grévy, Raoul Du val, John Lemoinne, Andrieux, Freycinet, Jules Simon, Dufaure, Napoléon Bonaparte, Bismarck, etc. , puisse développer ses idées au point de leur promettre la durée? En pareil cas, le crayon ne suffit pas; il faudrait le burin.

Autre chicane : Les diverses dates de ces articles — je dirais volontiers de ces Premiers Paris ^ — remontent à 1874. On ne peut se défendre d'une sensation singulière, lorsque, en ouvrant le volume à la première page, on y rencontre un plaidoyer en l'honneur de la candidature de M. J.-J. Weiss au fauteuil académique..» de M. Cuvillier-Fleury? Non; de M. Saint-Marc Girardin, mort en 1873, et remplacé par M. Mézières. Un compte sur ses doigts, et Ton arrive au chiffre formidable de trente-quatre fauteuils renouvelés depuis cette élection; trente-quatre brevets d'immortalité légués à des vivants par des morts, sans que M. J.-J. Weiss ait pris sa part de ce legs. Est-ce faute de talent et d'esprit? Assurément, non. Si M. J.-J. Weiss est resté à l'écart, on aurait à en chercher les causes, et c'est ce qu'a négligé M. Delafosse. Il ne s'agissait pas de se demander si le journal^ comme les autres genres de littérature, a droit d'entrée à l'Académie. Depuis l'abbé de Féletz jusqu'à M. Edouard Hervé, — en passant par MM. Jay, Sacy, Jules Janin, John Lemoinne, nous n'aurions, en fait de noms propres, que l'embarras du choix. Ce qui a manqué à M. Weiss, aussi spirituel et plus original que Prévost-Paradol, c'est une certaine tenue, une

certaine consistance, un esprit de suite dans sa vie politique et littéraire. Il lui est arrivé de se gaspiller dans de petits journaux, plus amusants que vertueux, plus boulevardiers que littéraires, plus parisiens que français. Hetzel, qui l'aimait beaucoup (nous Taimons tous) me disait, au café Garon : « Il m'étonne et m'impatiente, ce Weiss ! Il me fait l'effet d'un acteur, digne d'être sociétaire de la Comédie-Française, et qui jouerait à Bobino! »

Les variations politiques de l'ingénieux écrivain lui ont fait peu de tort; mais c'est justement parce qu'on voit en lui un fantaisiste, obéissant à la velléité du moment, se désintéressant de l'idée de la veille avec l'idée du lendemain, plus sincère que sérieux, plus honnête que logique; une girouette â laquelle on pardonne d'être girouette, parce.qu elle est ciselée par un charmant artiste. A un autre point de vue, on pourrait accuser M. Delafosse de distraction ou d'injustice. Il écrit : « Il faut savoir rendre hommage à ces trop rares fidèles, qui, comme Prévost- Paradol hier, comme M. Weiss aujourd'hui, sauvent de nos atteintes l'honneur des lettres, et n'abandonnent à la foule rien de leurs prédilections. Ceuxlà font, en quelque sorte, office de vestales; ils entretiennent rehgieusement la flamme sainte, et veillent à ce que le vent du matérialisme ne l'éteigne pas rfans le temple ou ils sacrifient. » — J*ai quelque peine à me figurer MM. Weiss et Prévost-Paradol sous les voiles blancs des vestales, chantant la musique de Spontini, et disant à la bonne littérature :

A cet autel sacré viens recevoir ma foi!,.. — A lire ces lignes essentiellement prudhommesques, on pourrait croire que, seuls, pendant cette phase qui va de 1855 à 1873, MM. Prévost-Paradol et Weiss ont représenté Thonneur des lettres, le culte du bon langage et l'indépendance de Tesprit en face du despotisme et de l'anarchie. Dieu mereil il y en avait d'autres. Pour ne citer qu'un seul nom, notre cher et toujours regretté Arthur de Boissieu avait tout autant de finesse, de grâce, d'esprit et de tact que MM. Weiss et Prévost-Paradol, et il a eu, plus qu'eux, le mérite de persévérer jusqu'au bout de sa trop courte carrière, tandis qu'ils se sont hâtés de profiter d'une lueur de libéralisme à travers les points noirs de l'empire, pour se soumettre et se démettre au moment où il aurait fallu persister. Mais voilà le malheur 1 Arthur de Boissieu écrivait dans la Gazette de France, et chacun sait que la Gazette de France hq compte pas. Songez donc! elle n'a jamais changé d'opinion, et il me suffit d'avoir été jeune et d'être vieux pour avoir vu le Journal des Débats tour à tour ultra, ministériel, modéré, libéral, reministériely révolutionnaire, orléaniste, dynastique, thiériste, légitimiste et républicain.

Vous tournez la page, et vous Hsez : « M. Thiers est le danger de demain. » Vous êtes intrigué et vous vous dites : « Voilà qui est un peu fort! Je croyais que M. Thiers était mort le 3 septembre 1877, et qu'il avait été successivement remplacé, à l'Académie, par MM. Çenri Martin et Ferdinand de Lesseps, à la

présidence, par le maréchal de Mac-Mabon,M. Grévy et M. Sadi Garnot. Je croyais que le danger de demain — hélas! nomen illi legio, — c'était... c'était la situation de l'Europe, telle qu'elle vient d'être décrite dans un bien remarquable article anonyme de la Bévue des Deux-Mondes ; — le déficit ; la banqueroute imminente; le Conseil municipal de Paris, quatrième pouvoir de TÉtat; la rue tendant à devenir le cinquième et à absorber les quatre autres; la Commune, prête à reparaître, avec un caractère quasi officiel qui ne la rendrait que plus meurtrière, plus incendiaire et plus hideuse; l'absurdité toujours croissante du suffrage universel; l'incapacité des ministres qui se succèdent comme dans une lanterne fort peu magique; les plus graves intérêts de la France subordonnés aux plus misérables intérêts électoraux ; l'élite de la société mise à l'écart et tous les ressorts du pouvoir entre des mains inhabiles ou impures; la division ou l'inertie des conservateurs... — il me semble que l'énumération est assez longue, et elle n'est pas complète. Quant à M. Thiers, que vise l'article de M. Delafosse, daté du 16 novembre 1873, l'honorable écrivain lui inflige de dures vérités, qui ne peuvent plus aujourd'hui s'adresser qu'à son fastueux et dérisoire monument, mais, pour avoir toute leur portée, dix ou onze ans après la mort du coupable, il faudrait des vérités d'historien et non pas des vérités de journaliste. Vous me demanderez si ce n'est pas, en somme, la même chose. Pas tout à fait. La vérité, dans le journal, est militante; elle

ressemble à ces soldais d'avant-garde, qui tirent cinquante coups de fusil pour tuer un homme. Elle ne craint pas d'être excessive, parce qu'elle se sait provisoire et soumise au contrôle des lendemains. Contemporaine de ceux qu'elle attaque, les combattant face à face, la passion lui est nécessaire pour soutenir sa verve, aiguiser ses arguments, acérer ses flèches, entraîner son lecteur et lui faire croire que c'est arrivé, La passion serait mortelle à la vérité dans l'Histoire. Elle procède posément, en connaissance de cause, après informations prises, avec une si sage lenteur et une sagesse si lente, que presque toujours la génération qu'elle appelle à son tribunal a disparu quand elle la juge; excellente condition d'impartialité et d'équité.

La vérité dans l'Histoire sera — j'aime à n'en pas douter — très sévère pour M. Thiers ; mais elle ne dira pas, comme M. Delafosse : « Une ambition vivace fait de ce bout d homme édenté la plus effroyable machine

de guerre qu'on ait jamais connue L'opinion

. publique a posé sur cette tête de Satyre une auréole de vertus civiques qui le rend sacré comme la patrie

elle-même Pour le rendre inoffensif, il faut le

déshabiller publiquement, La société ne sera définitivement à Fabri de ses entreprises que lorsqu'elle . Taura contemplé dans sa sinistre et laide nudité,,. Il aime le pouvoir et le désire avec la frénésie d'un avare qui couve des yeux l'or d'autrui. Tantale était ivre (?) à côté de la fièvre qu'il endure. . . » — La preuve qu'elle ne le dirait pas, c'est que M. Delafosse lui-

même ne récrirait pas aujourd'hui. PJus le verdict doit être inflexible et irrévocable, moins il faudra admettre le ton de l'injure à bout portant.

Le livre de M. Delafosse est violent, tout autre que je l'aurais imaginé d'après ses discours d'une éloquence tempérée, plus judicieuse que véhémente. Certes, ce n'est pas moi qui me plaindrai de ces vivacités de plume, quand elles tombent d'aplomb sur des hommes néfastes, tels que Gambetta, Garibaldi, Jules Favre, coupables comme Victor Hugo, ou simplement antipathiques et fâcheux, tels que MM. John Lemoinne, Dufaure, Casimir-Perier. Mais, si j'osais me servir d'une expression bien vulgaire, je dirais qu'elles sont mal digérées. On a vu, surtout en temps révolutionnaire, des jugements suivis de très près par les exécutions. Ici, l'exécution précède le jugement, et en dispense. Encore une fois, c'est la langue du Premier PariSy à qui on ne demande pas des raisonnements, pourvu que le trait frappe juste, et pénètre au delà de l'épiderme. Je cueille dans le volume de M. Jules Delafosse, quelques-uns de ces traits, quelques heureuses rencontres : « Il eût été fâcheux que M. Casimir-Perier ne donnât pas sa note particulière dans le concert charivarique que jouent en ce moment toutes les trompettes républicaines. Il est le représentant le plus accompli du centre gauche, le pontife né de la politique obèse. » Obèse est une trouvaille. En lisant cette phrase, j'ai cru voir marcher clopin-clopant le long des murs du palais de Versailles, ce flJs dégénéré, dont la

faiblesse, chargée d'embonpoint, rongée de goutte, gorgée d'argent, hébétée de bonne cuisine et de bienêtre, eut soin de tromper toutes les espérances qu'avait éveillées son nom.

Voici maintenant Y Apothéose de Gambetta. M. Delafosse nous dit-il quelque chose de neuf sur ce personnage, dont la popularité est restée teinte du sang de nos mobiles et de nos conscrits, sur cet homme qui fut à la fois tribun, proconsul, dictateur, qui passa pour grand patriote après avoir fait plus de mal à la France que des milliers de mauvais citoyens, qui, en prolongeant follement la guerre pour le bon plaisir de son ambition, de son omnipotence et de son orgueil, décupla les douleurs de nos soldats, les horreurs de l'invasion, les misères de la défaite et le chiffre de la rançon? Son éloquence, hérissée de solecismes, bourrée d'une ridicule ignorance, fut de la blague comme son patriotisme, delà hâblerie comme ses bulletins de victoire que démentaient, le lendemain, des aveux de désastre. Nous retrouvons tout cela dans les sept pages de M. Delafosse, mais rien de plus; tout cela, nous. l'avons dit, et d'autres Font dit avec nous. Etait-ce la peine de le répéter, surtout pour se raviser à la dernière page, et pour écrire : « Il avait l'âme chaude et admirablement vibrante, l'amour exubérant de la patrie, une intuition superbe de son relèvement... A Dieu ne plaise que nous le confondions jamais avec la misérable engeance qui procède de ses œuvres! Il était infiniment supérieure ceux qui lui succèdent. Il fut, d'instinct, un orateur

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d'une merveilleuse puissance, et posséda toutes les qualités natives d*un homme d'Etat, auquel il n'a manqué que Tétude, Texpérience, l'éducation et un milieu favorable pour les mettre en œuvre. Il méritait une statue... »

Impossible de se contredire, d'une page à l'autre, avec plus d'entrain. Un panégyriste ou du moins un apologiste de Gambetta n'en demanderait pas davantage. Car enfin, s'il a été un orateur d'une merveilleuse puissance, le voilà rival de Berryer, de Guizot, de Lamartine, du comte de Serre, de Martignac, et des autres princes de la parole. S'il avait l'amour exubérant de la patrie, c'est une inconséquence de lui reprocher tout le mal qu'il a fait à cette même patrie par un effroyable mélange de présomption et d'incapacité. S'il posséda toutes les qualités natives d'un homme d'Etat avec une intuition superbe du relèvement de la France, comment expliquer qu'il ait fait tout ce qui pouvait empêcher la France de se relever, qu'il ait prêché la guerre au bon Dieu, encouragé les ruineux et odieux excès de la laïcisation, envenimé les plaies béantes du budget, laissé au duc Decazes et au général Le Flô l'honneur de nous sauver de la redoutable crise de 1873? Comment expliquer qu'il ait décidé la Chambre des sous-vétérinaires à voter le retour des héros de la Commune, sans consentir à prévoir que ces misérables, rappelés à titre d'amnistiés, rentreraient en triomphateurs et ajouteraient un appoint à tous les éléments d'anarchie, de désordre et de ruine?

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puissants, bien nourris, bien posés, bien vêtus, bien logés, et, sinon honorables ou honorés (à l'impossible nul n'est tenu), au moins capables de remplacer l'honneur par les honneurs ; — cette République dont la chute vous rejetterait plus avant dans votre misère, votre bourbe et votre néant I »

S'il était permis de comparer beaucoup d'opprobre à beaucoup de gloire, je dirais que ce procédé fut celui du général Bonaparte, au début de la prestigieuse campagne d'Italie. Il montra à ses soldats les riches plaines de la Lombardie, et leur dit de la voix et du geste ; « Vous n'avez ni habits, ni souliers, ni solde, pi pain; voilà, devant vos yeux, les plus beaux pays du monde : soyez vainqueurs, et ces pays seront à vousl » La comparaison est d'autant plus juste, que les républicains se sont rués sur la France, non pas comme sur une patrie que l'on gouverne, mais comme sur un pays conquis que l'on pille.

Je viens de nommer Napoléon Bonaparte; l'auleur à'Hommes et Choses réplique à M. Taine, avec moins d'ampleur et de verve que le prince Napoléon. Il a raison; — mais il n'est pas neuf, — lorsqu'il réduit à leur juste valeur « les caquets de femme de chambre de madame de Rémusat et la haine recuite de Bourrienne ». Il se trompe sur bien des points. Déclarer qu'il n'y a que les poètes qui sachent parler comme il faut de Napoléon Bonaparte, c'est avouer que cette colossale mémoire ne supporte pas la prose, et qu'on doit la condamner du moment qu'on ne la chante X. 19.

plus. Nous avons appris à nos dépens ce qu'il en coûte à un peuple pour s'être laissé hypnotiser par la politique des poètes.

Le sentiment qui domine et échauffe le livre de M Jules Delafosse, c'est une haine ardente contre la République. Loin de nous l'idée de l'en blâmer ! D'autre part, on me dit que M. Delafosse est un bonapartiste ; probablement à la façon de M. Paul de Cassagnac, fidèle à ses anciennes affections, mais prêt à saluer avec transports toute monarchie qui le délivrera de l'affreux régime des Goblet, des Floquet et des Hovelacque. Or, si M. Delafosse reconnaît, avec M. de la Palisse, que la République est fille de la Révolution, éclose de l'esprit révolutionnaire, il me permettra de lui faire remarquer que Napoléon Bonaparte n'a pas tué la Révolution, au contraire! Il l'a sauvée au moment où, perdue de vices greffés sur des crimes, elle allait tomber, de lassitude et de dégoût d'elle-même, dans les bras de la royauté. Il Ta relevée, continuée, domptée, assouplie, repétrie à l'usage du despotisme qu'elle a toujours préféré à la liberté véritable. Ce n'est pas détruire un instrument que de s'en servir pour lui faire jouer un autre air. Ce n'est pas supprimer un titulaire que de remplir un intérim. Grâce à Napoléon Bonaparte, la Révolution, lorsqu'elle a disparu, a pu dire, comme Sieyès : « J'ai vécu ! » Elle a pu revivre et user, pour reprendre toutes ses forces, toutes ses roueries, toutes ses traîtrises, non seulement des libertés qu'on lui donnait trop généreusement, mais du prestige de l'homme qui l'avait

saignée aux quatre veines pour la guérir et la préserver des congestions cérébrales et des accès de fièvre chaude. Ce qui en est résulté, nous le savons, et M. Delafosse le sait comme nous. Est-ce là ce qui recommande à son admiration la mémoire du fatal revenant de Tîle d'Elbe — et de Sainte-Hélène?

Le prince Napoléon a, lui aussi, son chapitre dans le livre de Thonorable député du Calvados. Nous sommes parfaitement de son avis, quand il signale les fautes, ]es torts, les maladresses, les opinions déplorables du César déclassé. Seulement, nous risquerons une objection : s'il est bonapartiste, il n'est et ne peut être que Victorien, S'il est Victorien, sa cause peut-elle gagner quelque chose à faire ressortir la rupture du fils avec le père? Je ne puis être soupçonné d'un tendre penchant pour les idées politiques et religieuses du prince Napoléon. Pourtant, j'avoue que j'opposerais un peu de surprise et de méfiance au prétendant qui me dirait : « Surtout, ne me confondez pas avec mon père. Ma maison n'est ni au coin du quai, ni au coin du Palais-Royal. Mon père est incrédule; moi, je suis catholique. Mon père fait gras le Vendredi-Saint; moi, je fais maigre tous les vendredis, Quatre-Temps et veilles de grandes fêtes. Mon père ne va jamais à la messe; j'y vais tous les dimanches. Mon père est abonné au /?a/}/?e/; moi, à VAutointé, Simon père, revenu d'exil, était élu député, il siégerait à l'extrême gauche. Si je montais sur le trône, je voudrais avoir pour conseillers les disciples de M. Rouher, et je ne négligerais rien pour leur adjoindre le duc de Broglie,

le duc d'Aadiffret-Pasquier, M. Buffet, M. de Kèrdrel, etc. » Ainsi de suite.

A cette profession de foi antifiliale, savez-vous ce que je répondrais? Je me souviendrais du quatrième commandement, et je l'appliquerais aux dynasties comme aux individus :

« Père et mère honoreras, Afin de vivre longuement. »

21 février 1888.

EDMOND BIRË

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