AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Avant d'aborder ce livre, dont le succès n*a plus besoin de moi, et que je déclarerais plus intéressant qu'un roman, si je ne craignais de le compromettre en mauvaise compagnie, j'ai envie de faire un peu de morale, pour ne pas en perdre l'habitude. On reprocha, dans le temps, à Désiré et regretté Nisard d'avoir inventé la théorie des deux morales; théorie commode, si l'on a soin de préférer celle qui permet tout à celle qui ne permet rien. Il me semble que la comtesse Potocka, ci-devant princesse de Ligne, ci-devant princesse Massalska, a légèrement abusé de cette duplicité dans l'unité, comme disait M. Cousin. Nous l'avions vue, dans le premier volume, spirituelle, prime-sautière, fantaisiste, et nous pouvions croire qu'elle ne serait pas susceptible d'une de ces passions qui bouleversent ou fixent une destinée.
i. La Comtesse Hélène Potocka, par Lucien Perey.
Son premier mari, le prince Charles de Ligne, était un héros; en supposant qu'il fût trop sérieux pour cette tête folle, qu'il lui manquât quelque agrément de l'esprit, son père était là pour le suppléer; le plus délicieux des beaux-pères, le célèbre prince de Ligne, un des hommes les plus brillants et les plus séduisants du dix-huitième siècle avec appoint dans le nôtre; causeur merveilleu*, capable de donner la réplique à Voltaire, au maréchal de Richelieu, à la grande Catherine, et possédant en outre des qualités de cœur, d'indulgence et de bonté, dont profita sa belle-fille dans les circonstances critiques de sa vie. La voilà pourtant, cette charmante et coupable Hélène, s'abandonnant du vivant de son mari à un amour caniculaire pour le comte Vincent Potocki, don Juan de médiocre aloi, arrivé à sa seconde ou troisième jeunesse, à sa seconde ou troisième femme, d'une intelligence vulgaire, oiseau de bassecour dont le ramage ne vaut pas le plumage, et qui répond par des banalités aux amoureux roucoulements de la plus tendre, de la plus exquise des tourterelles. Je sais bien que la nouvelle Hélène ne traita pas son mari comme un nouveau Ménélas, qu'elle ne se donna tout à fait que lorsque ,1a mort héroïque du prince Charles de Ligne lui eut rendu le droit d'infidélité. Je sais aussi que cette passion tropicale d'une femme supérieure ou distinguée pour un homme inférieur n'est pas sans exemple. Un des effets de cet amour absolu est de rendre incapable de juger celui qu'on aime, ou même, en le jugeant
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dans les moments de lucidité, de se complaire dan^ cette espèce de création, comme si les ardeurs de cette tendresse empruntaient quelque chose aux joies de la maternité. La femme alors considère l'objet de, son adoration^ — de son idolâtrie, — comme son ouvrage. Elle y met, à son insu, un amour-propre d'auteur ; à chaque illusion qu'elle perd ou qu'elle est menacée de perdre, il lui semble que c'est elle qui sent se détacher une parcelle de ses facultés intellectuelles et morales, et non pas lui qui se diminue. Veillant avec un soin jaloux sur son œuvre, elle s^accuse au lieu de le condamner, et, si elle devine qu'on l'aime moins ou qu'on Faime mal, elle se reprocherait volontiers de ne pas êtr^ assez aimable. C'est, dans le domaine des sentiments, ce que serait, dans la question d'argent, l'abnégation d'une riche héritière mariée par inclination à un homme pauvre ou prodigue, et prête à se déposséder de tout au profit de son mari.
De son mariage avec le prince Charles, Hélène avait eu une fille, Sidonie, que nous retrouverons aux derniers chapitres. Du moment qu'elle fut possédée (la part du diable est énorme en pareil cas), Sidonie cessa d'exister pour elle. Hâtons-nous d'ajouter que la mère coupable (style Beaumarchais), ne tarda pas à être punie par où elle avait péché. On a dit que le livre charmant de Lucien Perey était l'histoire d'une âme. Une âme? Je voudrais trouver un autre mot^ un mot qui exprimerait beaucoup plus que les sens, un peu plus que l'imagination, un peu
moins que l'âme. Laissons ce mot sacré, d'émanation divine, aux affections que la religion sanctifîe, où Dieu intervient en maître, qui ne sont immortelles que parce que Fâme leur communique son immortalité et parce que, en passant sur la terre, elles se promettent le ciel. Or la religion n'a eu rien à voir dans les sentiments de la comtesse Hélène, bien qu'elle fût la nièce de Tévêque de Wilna; singulier évêque et singulier oncle, qui maria sa nièce avant de savoir si le divorce du comte Vincent était légalisé à Rome, et que Ton pût regarder, dans tout ceci, comme un précurseur de M. NaquetI Hélas I rhorreur de sa mort tragique effaça bientôt cette tache extra-épiscopale. Accusé de connivence avec la Russie, il fut pendu à Varsovie, dans une émeute populaire, comme s'il avait été archevêque de Paris. Lucien Perey, avec son tact si fin et si délicat, — j'allais dire si féminin, — a compris que le meilleur moyen de nous initier et de nous intéresser au roman de la comtesse Hélène Potocka, était de lui donner, en bien des pages, Tair d'un roman par lettres, et d'écrire sous la dictée de ses deux héros. Cette correspondance nous offre, dès le début, des points de comparaison caractéristique. La comtesse Hélène aime à grands coups d'ailes ; Vincent, à quatre pattes. L'amour d'Hélène fait songer à une fournaise : celui du comte à un fourneau de cuisine. Celle-là se consume; celui-ci se soigne. Chez l'une, la passion roule delà lave; chez l'autre, du sable, des feuilles sèches et du gravier. Même pendant les lunes de miel, et
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avant qu'une infidélité de bas étage ait dessillé de beaux yeux qui ne veulent pas s'ouvrir, on sent que, si les époux s'entendent, c'est qu'Hélène y met beaucoup de bonne volonté, et se chargerait, au besoin , des deux parties, pour que le duo marche d'accord. Il a l'air d'un vieil écolier qui épelle ce qu'elle dit, qui bégaye ce qu'elle chante. Elle écrit : « Le seul mot d'amour que je t'écris fait palpiter mon cœur et me cause une émotion qui me met hors de moi. » — Il répond : « On change de chevaux; mes compagnons se jettent sur un jambon et sur une fricassée de poulet... Il fait un vent horrible; je me suis fait du' thé et du punch; je suis altéré et je tousse un peu... »
Madame, il fait grand vent, et j*ai tué six loups.
Dans Tolla, roman oublié, comme tous les romans de M. Edmond About et comme M. About lui-même, le héros, écrivant de Rome à sa fiancée, lui parle de ses mauvaises digestions et des remèdes qu'il s'administre, en des termes et avec des détails intimes, plus dignes de M. Purgon que de Glitandre. Le comte Vincent Potocki m'a parfois rappelé le héros de Tolla.
Cette histoire romanesque, souvent pathétique, toujours attachante, commence vers 1793 et se termine à la fin de 1815. Elle a pour envers la Terreur, le 9 Thermidor, le Directoire, le 18 Brumaire, le Consulat, l'Empire, la rentrée des Bourbons, les Cent-Jours, Waterloo et la seconde Restauration, qui ressembla si peu à la première; — sans compter, X. 3
hors de France, le dernier partage de la Pologne, la mort de Catherine, les victoires et les défaites définitives de Souvarov, Tavènement, le règne, la folie et la mort tragique de Paul P'... Mais ne cherchez pas une trace profonde de ces événements et de ces catastrophes dans le roman épistolaire de la comtesse Hélène. Ce n'est pas son affaire; ces tragédies passent au-dessus de sa tète comme les tourmentes de l'Océan sur un nid d'alcyons. Son affaire est d'aimer; son souci est de ne pas être aimée comme elle aime, et d'être forcée de pardonner, quand elle ne voudrait qu'adorer. C'est l'égoïsme à deux dans toute sa puissance, avec cette nuance qu'elle avait à faire trop souvent tous les frais 'de ce double égoïsme. Je me trompe pourtant : la divine Providence, qxi'il ne suffît pas d'oublier pour qu*elle oublie, réservait à l'épouse, à la mère, une expiation terrible. De ce second lit où elle était entrée trop- vite, elle avait eu deux fils et une fille; famille de prince^ comme on dit, si elle l'avait conservée. Mais sa fille Hélène, frêle et chétive, mourut peu de jours après sa naissance. Le croup, cet invincible oiseau de proie dont les serres empoisonnées saisissent Tenfant à la gorge jusqu'à ce qu'elles l'étouffent, lui enleva, à quelques nuits de distance, Vincent et Alexis.
Sa douleur fut immense. Comme la superstition orientale et slave remplaçait, chez elle, une religion sérieuse, éclairée et pratique, elle se souvint d'une vision sinistre qui lui était apparue la veille de son mariage» et lui avait montré, autour du lit nuptial,
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d'un côté, trois berceaux, de l'autre, trois cercueils. Les âmes blessées, qui, dans leurs grandes afflictions, négligent ou craignent d* élever leurs regards vers le le Ciel, cherchent volontiers à travers les ténèbres l'explication des coups mystérieux qui les frappent. La comtesse se crut maudite par l'autre comtesse, Anna, la seconde femme de Vincent ; — n'oublions pas qu'il en était à sa troisième.
C'est le châtiment des mères divorcées et remariées, qui n'ont pas fait dans leurs aff'ections une part équitable, que leur désespoir, à la mort de l'enfant du mari qu'elles aiment, s'envenime de toute leur indifférence pour l'enfant du mari qu'elles n'aiment pas. A cette angoisse s'en ajoute une autre, qu'Hélène ressentit sans doute, et que l'événement justifia. Ces deux petits chérubins qui disparaissaient, Vincent et Alexis, fils de ses années de bonheur, confondus dans un même battement de cœur avec son amour pour le comte, c'étaient des liens qui se brisaient, et qui, en se brisant, désintéressaient de son ménage un époux dont la Jidélité était trop précaire pour persister, du moment qu'il ne voyait plus dans l'épouse la mère de ses enfants. Est-ce tout? Pas encore. Leur mort mettait à néant l'illusion de cette égalité qui parait vraisemblable en face de ces chers êtres, gages d'une œuvre commune, et qui, en se dissipant, forçait Hélène à se dire : « C'est un homme égoïste, qui n'aime que lui, et qui ne se soucie de personne. » — Il y a, dans le triste métier d'homme à bonnes fortunes, je ne sais quelle malsaine influence qui
altère, flétrit et corrompt, même les sentiments légitimes et vrais. Les séducteurs de profession, tels que le comte Vincent Potocki, gâtés par les femmes, blasés par des succès faciles, imbus de V esprit d'usurpation et de conquête, s'accoutument peu à peu à ne considérer qu'eux-mêmes et à n'aimer que leur précieuse personne dans la passion qu'ils inspirent. A leurs yeux, l'amour qu'on leur témoigne n'est pas un échange de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre, c'est une dette qu'on leur paye. Pour un peu, ils se diraient, dans leurs égoïsme superbe, que le bonheur et l'honneur de les aimer doivent suffire à leurs victimes, et, s'il font couler quelques larmes, ils s'en réjouissent, comme d'un triomphe de plus.
Maintenant, je prie M. Lucien Perey de m'excuser, si je change de cadre et d'horizon, et si, dans son livre, où tout m'intéresse, je m'empare d'un épisode où cette causerie peut vraiment devenir une page des Souvenirs d'un vieux critique. Ici, vous allez m'arrèter sans doute, et me demander si, dans ma manie de me vieillir, je prétend me poser en contemporain du prince de Ligne, de Catherine et de Souvarov. Non : mais rappelez-vous le vers de Lucrèce, que j'ai souvent cité :
Et, quasi cursores^ vitaï lampada tradunt.
Ces lampes, qui éclairent la vie des générations successives, et que se transmettent d'invisibles coureurs, ce sont les souvenirs de seconde main, précieu-
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sèment conservés dans les traditions de famille; reliques profanes, mais que consacrent les tendresses filiales et là vision lointaine de chères figures, vivantes encore dans la mort et parlant à nos cœurs du fond de leur tombeau.
Je rencontre, pages 155 et suivantes, des noms français qui m'ont immédiatement absorbé : la comtesse Diane de Polignac; non pas la brillante amie de la reine Marie-Antoinette, rattachée par cette amitié même à l'histoire de nos malheurs et des crimes révolutionnaires, mais une tante, non mariée, de Jules, Armand et Melchior de Polignac. « Elle n'était, nous dit Lucien Perey, ni mariée ni chanoinesse, Jïien qu'elle portât la croix honoraire d'un chapitre de Lorraine. Le roi lui avait donné un brevet de Dame, ce qui ne s'était point fait encore. Elle n'était ni belle ni bien faite; sa mise n'était pas élégante ; mais son esprit et sa sensibilité la faisaient aimer de tous. Un rien la troublait, elle rougissait comme une pensionnaire. »
Cette aimable et spirituelle comtesse Diane, je ne l'ai jamais vue, et pourtant je la reconnais; il me semble que je la vois. Pourquoi? Parce que, au milieu des tristesses de l'émigration, elle avait eu la bonté de se lier d'amitié avec mes parents, émigrés comme elle, et, comme elle, réfugiés avec tous les Polignac dans ce petit coin de la Russie polonaise ou de la Pologne russe, où une colonie française, attendant des jours meilleurs et profitant de notre légèreté proverbiale, cherchait à se distraire de ses
peines en ravivant les douces et mélancoliques images de Versailles et de Trianon. Vous comprenez que, quand de pauvres petits gentilshommes de province se sont un moment mêlés à une aussi brillante compagnie, et lorsque, plus tard, ils se retrouvent à la campagne, à deux cents lieues de Paris, en face d'une médiocrité fort peu dorée, dans une maison démeublée par la République, les récits coulent de source ; les conversations reviennent sans cesse à ce qui fut le grand événement de ces modestes existence; et, si Tenfant, né sous TEmpire, n'est ni sourd, ni tout à fait obtus, les personnages dont ses parents s'entretiennent lui deviennent aussi familiers que les visiteurs et les amis. J'avais surtout une bonne vieille tante qui ne tarissait pas dès qu'on la mettait sur le chapitre de la comtesse Diane, et, comme elle me gâtait affreusement, je m'amusais souvent à lui dire : « Allons, ma tante ! encore dix minutes de comtesse Diane I »
Lucien Perey nous raconte que, sous l'habile direction d'Hélène, la colonie française avait organisé à Kovalovka une troupe de comédie et d'opéracomique; on joua Ma tante Aurore, Richard Cœurde-Lion, Zémire et Azor, Fanchon la Vielleuse» L'aimable écrivain ne nous dit pas tout. A côté du nom de la comtesse Diane, je découvre celui de Tabbé Chalenton; ici, je n'ai plus besoin d'évoquer le vers de Lucrèce. Lorsque j'arrivai à Paris, en octobre 1823^ pour faire mes classes, l'abbé Chalenton vivait encore. Il vint nous voir souvent, et me déclara que
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j'aurais des prix de mémoire, parce que je lui récitai toute une tirade de sa comédie de Monsieur de Porcalaise ou le Gourmand, composée tout exprès pour être jouée par la colonie dont nous parlé Lucien Perey. Il y en avait trois comme celle-là, et l'abbé les avait recueillies dans un volume, sous ce pseudonyme : Par un nouveau Sarmàte, A présent, à soixante-cinq ans de distance, je ne me souviens plus que d'un seul vers :
Et noug devons Valère au don d'une bécasse.
Et savez-vous qui jouait le rôle de Valère, l'amant aimé, le brillant jeune premier? Celui qui fut plus tard le prince Jules de Polignac.
Ce nom, qui résonna, en 1830, comme le glas funèbre de la monarchie, rappelle les légendes plus ou moins authentiques, chargées d'expliquer l'imperturbable confiance et l'aveugle obstination du premier-dernier ministre de Charles X. La naissance du duc de Bordeaux, qui ne fut pas précisément un miracle, maïs à laquelle il était si facile d'attribuer un caractère providentiel, avait créé, pour les royalistes éprouvés par l'exil et la prison, une atmosphère particulière où ils vivaient dans le surnaturel comme dans leur élément et s'en remettaient à la Providence du soin d'aplanir les difficultés de la politique. Ce sentiment dangereux trouvait, dans l'esprit étroit de M. de Polignac, un terrain tout prêt. D'après divers témoignages, — Berryer, comte de Ludre, Mandaroux- Vertamy, etc., — il s'exaltait jusqu'à se croire en
communication directe avec le ciel. — « Il y a des hommes, dit-il àBerryer, qui n'ont pas besoin d'expérience. Je vais vous révéler ce que je n'ai fait connaître qu'à un bien petit nombre d'amis. Dieu m'assiste, chaque jour, par des communications sur l'origine desquelles je ne puis me tromper. »
N'est-ce pas le cas de répéter avec Michaud, le spirituel directeur de la Quotidienne: « Est-il possible que l'on soit à la fois tellement illuminé, et si peu éclairé ? »
Les plus beaux noms de notre chère Pologne se groupent, dans le livre de Lucien Perey, autour d'Hélène Potocka. Aucun d'eux ne m'est étranger et ne me trouve indifférent. La comtesse Motchinska était très riche, mais d'une noblesse inférieure à celle des Lubomirski, des Potocki, des Sanguszko, etc., etc. Elle offrit à mon grand-père la plus généreuse hospitalité. Un jour, le voyant découragé par les lenteurs des années d'exil, elle lui dit : « Vous retournerez en France ; vous rentrerez dans votre maison; moi, j'irai vous faire une visite, et vous demander l'hospitalité que je suis si heureuse de vous offrir. » — Son âge et l'état de l'Europe et de la France, à la veille du 18 Brumaire, rendaient sa prédiction bien invraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa promesse, en avril 1805, avec une suite nombreuse où figurait un jeune docteur, devenu depuis lors un de nos médecins les plus célèbres, membre de l'Académie des sciences, et notre ami. Jugez de l'émotion de notre maître Jacques et de notre cuisinière; émotion d'au-
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tant plus violente que ces braves Polonais mangeaient toute la journée 1 Immortel renouvellement de la nature, tandis que les générations humaines se succèdent î Mes vieux marronniers qui ont presque joué dans ma vie littéraire un rôle, qui étalent ce matin sous mes yeux leurs fleurs tardives, la comtesse Motchinska les vit fleurir, le 19 avril 1805, moins vieux et plus beaux I
Quel Parisien, quel boulevardier, quel gentleman de lettres, quel bohème un peu huppé, quel habitué de la Librairie Nouvelle et du foyer des Variétés, ne connaît le prince Joseph Lubomirski, neveu de la pieuse princesse Sanguszko, petit-fîls ou arrièrepetit-fîls d'une des meilleures amies de la comtesse Hélène Potocka ? Aimable, généreux, d'humeur facile, bon enfant, écrivain de talent, causeur spirituel (marquez-moi un bon point, je n 'ai pas dit sympathique)^ il paraît, depuis quelque temps, s'être fourvoyé dans les steppes de la libre pensée, chaussé des vieux souliers de M. Ernest Renan. Je lui recommande à lui, catholique de race, du bois dont on fait les pécheurs, mais dont on fait aussi les pécheurs convertis, une curieuse anecdote dont un de ses ancêtres fut le héros :
Le prince Lubomirski, surnommé le Salomon de la Pologne, voulut nier son Dieu et son âme, pour se livrer sans frein à toutes les jouissances. Il commença même, sur cette thèse, un grand ouvrage auquel il consacrait de nombreuses veilles. Fatigué et agité par ce travail, il poussa un jour sa
promenade au delà des limites ordinaires et rencontra une vieille femme, chargeant un âne de feuilles sèches et de branches mortes : « N'avezvous pas d'autre métier? lui demanda-t-il. — Hélas! non. Mon mari soutenait seul toute sa famille. J'ai eu le malheur de le perdre, et il ne me reste pas même de quoi payer une messe pour le repos de son âme. — Tenez, dit-il, en lui jetant plusieurs pièces d'or, faites-en dire tant que vous voudrez. » — Et il revient sur ses pas, peu attentif aux bénédictions de la vieille femme. Le soir même, livré à toute Tardeur de son travail favori, il aperçoit un paysan debout, immobile, en face de son bureau : « Que fais-tu là ? Qui t'a permis d'entrer ? » s'écrie le prince agitant violemment sa sonnette. Ses gens protestent qu'ils n'ont rien vu, et l'aventure demeure inexpliquée. Le lendemain, à la même heure, même apparition du silencieux et insaisissable visiteur. Cette fois, le prince n'appela personne. Il jeta sa plume et marchant droit vers le paysan : « Qui que tu sois, malheureux, que viens-tu chercher ? — Je suis le mari de la veuve que vous avez secourue. J'ai demandé à Dieu la grâce de payer votre bienfait par ces seuls mots : l'ame est immortelle ! » Le fantôme disparut, et le prince Lubomirski^ appelant sa famille, déchira devant elle son manuscrit. Ces pages lacérées existent encore.
Je ne veux pas terminer cet article, sans dire un mot de l'épilogue, comparable au post-scriptum d'un roman par lettres. La comtesse Hélène avait eu, avec
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le prince Charles de Ligne, une fille, cette intéressante Sidonie, quelle avait trop négligée. Le comte Vincent Potocki avait eu de la comtesse Anna, sa seconde femme, un fils qui s'appelait François. François et Sidonie s'aimèrent, et leur mariage, dans ce dernier chapitre, fait l'effet d'une rosée matinale après une torride nuit d*orage. Lucien Perey m'en voudra-t-e//e, si j'avoue que la comtesse Anna, moins hrillante, moins passionnée qu'Hélène, mais douce, reléguée dans la pénombre, résignée à ne se souvenir que pour pardonner, consentant à s'effacer quand sa présence serait importune, me semble préférable à sa séduisante rivale ? Quoi qu'il en soit, cet épilogue me réconcilie, non pas avec le livre, qui est charmant et m'a pris par mon faible, mais avec l'héroïne, à laquelle on aurait pu rappeler cette vérité plus durable que la passion la plus romanesque : « L'argent et l'amour mal placés aboutissent à la ruine. »
26 avril 1888.
On a compté, au commencement de notre siècle, quatre illustres défenseurs de la religion chrétienne : Joseph de Maistre, le vicomte de Bonald, Tabbé de Lamennais et M. de Chateaubriand. Le comte de Maistre et M. de Bonald, par les admirables perfections de leur vie privée, accréditèrent ou plutôt consacrèrent l'autorité de leurs écrits. Lamennais, jusqu'à la fatale époque de sa chute, fut irréprochable et ne donna aucune prise à la médisance. En revanche, lorsqu'on voit Chateaubriand cultiver à la fois les roses de Sion et les myrtes de Cythère et enjoliver d'une foule de romans profanes son rôle d'apologiste chrétien, on est tenté de se dire que le christianisme du génie ressemblait bien peu au génie du christianisme; on sourit de la naïveté des bons curés qui, lors de ses voyages à travers la France, allaient pieusement l'attendre à la poste pour lui offrir, sinon