‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 6 sur 26 · D'après des documents inédits, par M.. A. Bardoux · texte numérisé non relu

D'après des documents inédits, par M.. A. Bardoux

l'encens et Veau bénite, au moins de chaleureux hommages et d'onctueux compliments.

Si je n*ai pas oublié mon catéchisme, le mariage figure parmi les sacrements de cette religion pour laquelle Chateaubriand plaida en poète plutôt qu'en théologien. Or nous lisons à la page 133 du livre de M. Bardoux (extrait d'une lettre à M. de Fontanes) : « Voilà où m*ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. »

Nous savons ce qu'était cette femme dont le retour effrayait tellement son mari, et qu'il n'avait pas revue depuis dix ans. Jeune encore, jolie, blanche, mince, spirituelle, pieuse, ayant passé sur sa jeunesse comme une aile d'alcyon sur les vagues d'une mer agitée, non seulement elle n'avait rien qui dût déplaire à son imagination ou froisser son amourpropre ; mais il semblait que ce mariage romanesque, contracté entre deux tempêtes, au seuil de la Révolution, à la veille d'un départ pour le nouveau monde, dût s'accorder avec les songes de cette imagination insatiable qui s'affamait en croyant s'assouvir, dont on peut dire que les extrêmes se touchent, et que l'excès de sa puissance finissait par la rendre impuissante. II n'en fut rien, et, pour expliquer cette anomalie, il faudrait une faculté d'analyse que je n'ai pas et que j'aurais soin de laisser à l'écart, si je la possédais.

Des remarques d'un autre genre nous sont inspirées par le souvenir des belles éplorées qu'un aimant

invincible attirait vers M. de Chateaubriand. Pour elles, ce prestigieux René, tellement identifié avec son héros qu'il était impossible de les distinguer et que Ton trouvait plus commode de les confondre, était à peu près ce que Rousseau avait été pour leurs grand* mères, avec cette différence que le nouveau Jean- Jacques, gentilhomme d'antique race, doué d'une instinctive élégance, revenu d'un voyage féerique, rapportant dans sa malle une nouvelle littérature, auteur d'un livre dont V à-propos extraordinaire décuplait la valeur littéraire et poétique, leur apparaissait après la Révolution, au lieu d'en être le précurseur. Il réunissait toutes les conditions propres à fasciner ces cervelles féminines, si violemment secouées par les tragédies de la Terreur. On pouvait encore, pour se reposer ou se distraire de tant de crimes et de malheurs, décrire la nature, et, certes. Chateaubriand s'en acquittait à merveille. Mais il n'était plus permis, après ses effroyables abus de confiance, de prendre parti pour elle contre la société, à moins d'aller la chercher dans les forêts vierges, aux bords du Meschacébé, au milieu de personnages d'autant plus innocents qu'ils étaient plus sauvages. L'auteur à!Atala inaugurait la mélancolie sur des ruines. L'idylle avait fait son temps; on ne lui pardonnait pas d'avoir ensanglanté son laitage, d'avoir commencé par la houlette du berger et fini par le couperet du bourreau. Désormais la poésie, l'amour, la passion, le roman, ne pouvaient plus se présenter que sous une forme élégiaque, fts larmes aux yeux et le crêpe

au bras. Tout cela, c'était Chateaubriand dans sa littérature et dans sa personne.

Rappellerai- je les antécédents des femmes qui Font aimé et dont M. Bardoux s'est fait l'historiographe" indulgent? Ils se ressemblent avec des nuances du moins au plus dans l'horreur tragique et l'héroïsme. Vous savez sur combien de tombeaux- de famille la comtesse de Beaumont, née Pauline de Montmorin, ombre errante, âme en peine, eut à passer pour arriver jusqu'à Chateaubriand, l'aimer et mourir. La jeunesse de madame de Custine, née Delphine de Sabran, avait eu deux de ces pages terribles, desquelles on ne saurait dire si le courage et le dévouement qu'elle y déploya la placent au-dessus des scrupules de la morale ordinaire, ou si elle n'aurait pas dû sceller à tout jamais son cœur sous la pierre tumulaire de son beau-père et de son mari. Le général de GUstine, — qui l'ignore? — malgré toutes ses concessions et toutes ses avances à la République et à la Convention, fut arrêté, jugé, condamné et exécuté; quatre mots qui n'en font qu'un dans le vocabulaire de 1793; si bien que notre royalisme est tenté de dire qu'il fut coupable avant d'être innocent. Son fils, Amand-Louis-Philippe-François, mari de Delphine, a droit à des sympathies plus complètes encore et plus absolues. Son mariage est une de ces idylles dont je parlais tout à l'heure, et qui précédèrent de si peu le moment où Guillot le sycophante entra dans la bergerie. Les deux jeunes mariés s'aiment d'amour tendre, comme les deux pigeons de La Fontaine. Ils

roucoulent sous le regard maternel de la toute gracieuse madame de Sabran, veuve d*un vieillard, passionnément éprise du brillait et léger chevalier de Boufflers, qu'elle épousera en 1797. La frivolité a fait place à la sensibilité; tout ce groupe charmant se gouverne par le sentiment, faute de principes. Par malheur, les sentiments sont aussi mobiles que les principes sont immuables, et, avant même que le tocsin révolutionnaire ait sonné les vêpres républicaines, Delphine a cessé d'aimer son mari. François- Philippe de Custine n*aime plus sa femme. Une lettre de madame -de Custine à son frère Elzéar, — celui que j'ai vu bien souvent, en 1828, sur les bancs de la Sorbonne, assidu aux cours de MM. Villemain, Guizot et Cousin, — accuse le trouble de cette âme qui ne sait plus où se fixer, « trahie par l'amour, trahie par l'amitié ». Chose singulière ! l'absence de lest l'empêche de s'éleverplushaut.Ilfallut, pour qu'elle se retrouvât, prête à cueillir un regain de tendresse conjugale, le jugement, la condamnation et l'exécution du général de Custine, bientôt suivie de l'arrêt de mort et de Texécutioa de son fils. Là, elle est héroïque, elle est sublime. Le danger, la noble attitude, le courage indomptable, la vaillante agonie de celui qu'elle n'aimait plus, la piquent d'une émulation généreuse, * rendent un cœur à celle qui n'avait plus qu'un cerveau, et, grâce à une illusion explicable par la violence de cette secousse, lui font croire, non seulement à un renouveau d'amour, mais au réveil d'un amour assoupi.

Après ces formidables scènes, que M. Bardoux retrace avec une émotion communicàtive, et qui devraient le faire réfléchir aux aboutissants du centre gauche, on voudrait que Delphine restât fidèle à son deuil, et, tout en admirant comme il convient René et les Martyrs, on se demande si Chateaubriand lui-même était digne de combler le vide creusé dans ce jeune cœur par les fossoyeurs de Fouquier-Tinville, de Tex-capucin Chabot ^t de Robespierre. Mais, pour rendre possible cette fidélité à un mort héroïque, il faut autre chose que le fugitif souvenir d'une nuit de terreur et de larmes, d'un rendez-vous suprême, d'une station funèbre au pied de Téchafaud ou au seuil d'une prison. Il faut une religion, une lumière, une foi, qui nous rappelle que ce rendez-vous n'est pas le dernier, que cette nuit peut être une aurore, que les degrés de cet échafaud ne s'arrêtent pas à sa plate-forme, et que, pour les chrétiens, l'adieu signifie au revoir! Ce qui dominait encore, à cette époque, malgré d'épouvantables leçons, c'était une religiosité vague, flottante, mipartie de la profession de foi du vicaire savoyard et du sentimentalisme de Bernardin de Saint-Pierre, telle enfin que, ne gênant personne, elle ne suffisait à rien. Louis Veuillot a spirituellement parlé de cette religion accommodante, comparable aux remèdes que l'on peut s'administrer en voyageant. Ici, on pouvait la déguster à petites doses, en vagabondant sur la carte du Tendre.

Détail remarquable I c'est vingt-cinq ans plus tard

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que s'accomplit cette conversion, conséquence providentielle de tant de douleurs, d'enseignements, de deuils et de souffrances. Mieux qu'un autre, j'ai pu en suivre les progrès, et cela dans la famille même, alliée de plus près à Delphine. Elle avait une bellesœur, Adélaïde de Custine, qui épousa, le 9 mars 1790, le marquis de Dreux-Brézé. J'ai eu l'honneur de connaître cette noble femme, dont la fille était l'amie intime de ma mère, et qui fut un modèle de vertu chrétienne et de piété. En iSli, encore très belle aux approches de la quarantaine, elle eut un fils, un Benjamin, qui. Dieu merci ! vit encore ; seulement, il ne s'appelle plus le marquis de Brézé ; il signe Pierre, évêque de Moulins. Après avoir lu l'his- . toire romanesque de toutes ces victimes d'un amour extra muros de l'Église, on a envie de s'écrier : « Saint évêque! priez pour eux et pour elles, qui ne savaient pas prier! »

Le cœur se serre, lorsqu'on sait à quel triste et honteux épilogue était réservé le beau nom de Custine, et lorsqu'on lit, dans la dernière lettre écrite par François-Philippe à sa femme, quelques heures avant sa tnort : « Apprends à ton fils à bien connaître son père ! Que des soins éclairés écartent loin de lui le vice! »

Hélas ! il faut croire que ces soins ne furent pas assez éclairés. Ce fils unique s'appelait Astolphe. Baptisé par l'Arioste, il aurait pu être le filleul de . l'Arétin... Silence! Ne disons plus un mot de^ce personnage : nous aurions à demander le huis clos.

comme pour les pièces ultra-naturalistes de M. Zola et de ses disciples.

Dix ans s*écoulent entre Texécution de François- Philippe et l'apparition de M. de Chateaubriand. Ces dix ans furent-ils consacrés par la belle Delphine.au deuil d'un héroïque et tragique veuvage? Nous sommes forcés d'en douter, alors même que l'on refuserait, comme M. Bardoux, de prendre au sérieux les méchants commérages de madame EUiott, qui nous représente la noble captive, dans sa prison des» Carmes, en coquetterie avec M. de Beauharnais, premier mari de l'impératrice Joséphine, — et que l'on réduirait aux proportions d'une simple amitié la liaison de Delphine avec le mystérieux Maurice, aliàs le marquis de Gr...... qui lui fît perdre encore quel-

ques-unes de ses illusions romanesques, si l'on en juge par ses mélancoliques confidences à sa mère :

« Maurice et moi, nous parlons sans cesse de ce doux projet I A propos de Maurice, que je te conte donc tout ce qui m'arrive à son sujet I Avant de le voir ici, je me faisais sur sa personne à lui mille chimères. J'allais même jusqu'à penser quelquefois que de lui seul me viendrait quelque bonheur. Oh I comme j'ai changé d'avis depuis que je l'ai vu de près, et comme, chaque jour, il perd à mes yeux!...»

C'est que ce diable de Maurice n'a pas été raisonnable : on lui offrait l'amitié, et il exigeait davantage ; ou, du moins, il comprenait l'amitié comme

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une sorte de passe-partout, où une main adroite glisse chaque matin une variante, jusqu'à ce que cette variante s'appelle d*un autre nom : — « Monsieur Maurice, si vous voulez que je vous estime, il faut renoncer à votre amour. — Ah! oui, j'en aurai le courage... Mais l'amitié nous reste, et Tamitié entre homme et femme, il n'y a rien de plus pur! La chaste amitié couvre tout de son aile... (Il l'embrasse.) — Il ne faut pas m'embrasser; ce n'est pas convenable. — Ah! Delphine!... Vous avez de mauvaises pensées... C'est mal* !... »

Pour que la conduite de Maurice paraisse plus odieuse, Delphine la compare à celle d'un nommé Médor ; nom d'un chien, qui porte bonheur à son titulaire I Médor est un vrai caniche ; bête, mais dévoué, soumis, bon, simple, modeste, méritant toute

confiance, donnant toute sécurité, heureux d'un regard, heureux d'un sourire, heureux d'être dans la maison. — S'il essayait de s'émanciper, Delphine n'aurait qu'à lui dire : « Tout beau, Médor ! » — Aussitôt, il se coucherait à ses pieds et la garderait contre les coupables entreprises de Maurice. Rien ne peut faire sortir Médor de son naturel pacifique, pas même la canicule.

Enfin, voici l'idole : Deus, ecce Deus! Delphine a trente-trois ans. Chateaubriand trente-quatre; ce sera non pas un amour d'automne, mais un amour d'été. On a souvent décrit, d'après Chateaubriand

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