Eugène Labiciie : Doit-on le dire
lui-même, les années heureuses, mais bien rapides et bien courtes, où René, rendu, après les misères de Londres, à sa patrie, à une sorte de bien-être, entouré d'affections sincères et de bons amis, jouissant de sa gloire naissante sans en être encore enivré, sensible à Téloge, docile à la critique, souriant à la vie, mérita Tépithète de bon enfant. Bon enfant, soit ! Pourtant, comment ne pas supposer que, dès lors, cette qualité s'entremêlait, chez lui, de vagues accès d'inquiétude, de tristesse et d'ennui, trait distinctif de son caractère et de son génie? Sans doute, on serait très injuste, si on cherchait en lui un des nombreux types du légendaire don Juan. Il n'avait pas le physique du rôle. Il n'était ni mécréant, ni roué, ni séducteur à froid, ni planteur de croix de bois noir, comme le héros de Tirso de Molina, de Lorenzo da Ponte, de Mozart, de Molière et de Musset. Mais son imagination excessive, de laquelle un contemporain a dit qu'elle faisait son tourment et nos délices, se proposait sans cesse un idéal que la réalité refusait de satisfaire, et il s'en prenait à cette réalité de désenchanter son idéal. Lorsqu'il avait voulu se faire aimer et qu'il avait réussi, il regrettait presque son succès qui donnait un corps à sa chimère en coupant ses ailes. Il se hâtait de rêver à ce qui arriverait s'il n'aimait plus, et^ à force d'en rêver, il se réveillait n'aimant plus. Une illusion rétrospective, à rebours, lui montrait, à travers un mirage, ce qu'avait été pour lui l'objet de son adoration, tant qu'il n'en était pas le maître, et, comme il
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Tavait créé en Taimant, il souffrait de le trouver inférieur à sa création. Un témoin véridique, le comte de Flav..., secrétaire d'ambassade à Londres, en 1822, avec M. de Chateaubriand pour ambassadeur, me contait que, lorsqu'il entamait une nouvelle passion ou une nouvelle amourette, — car il ne s'en tenait pas toujours aux duchesses et aui^ marquises, — il avait la manie d'évoquer, aux heures de têteà-tête, les ombres d'Atala, d'Amélie, de Velléda, de Gymodocée et de Bianca ; évocation poétique qui désorientait une madame L... — le caprice du moment, — femme d'un violoniste célèbre, accoutumée probablement à un autre genre de conversation.
C'est qu'au fond, il n'aimait que celles-là. 11 les connaissait comme s'il les avait faites ; elles formaient le cortège de sa gloire, et il était sûr qu'elles ne resteraint pas inférieures aux exigences de son imagination, puisqu'il l'y retrouvait tout entière.Vous voyez d'ici la nuance qui le distinguait de don Juan. Le sacrificateur était la première de ses victimes; ce qui atténuait sa cruauté inconsciente, mais ne les consolait pas.
Madame de Beaumont nous semble, en somme, plus intéressante encore que madame de Custine, parce qu'elle meurt, parce q[u'on peut se la représenter sous l'aspect d'une figure immatérielle, sœur de Lucie et d'Amélie; fantôme échappé des tombeaux ouverts par la Révolution, dont on ne voit que la pâleur, dont on n'entend que les gémissements, qui n'a aimé et vécu
que pour souffrii', et qui va mourir à Rome, comme si la cité des ruines, confidente des secrets de la mort et de rimmortalité, était seule digne de lui offrir un cercueil. On ne sait pas, on ne veut pas savoir si Chateaubriand a été son amant ou son garde-malade, et, dans tous les détails du voyage et des veillées funèbres, nous le revoyons tel qu'il faut le voir pour ne pas le haïr : capable de se préférer à tout, excepté à l'honneur, culte de toute sa vie.
Madame de Gustine est moins intangible; elle a les faiblesses, — j'allais dire les lâchetés de la passion. Quand surviennent les premiers nuages, les premiers symptômes d'une inconstance qui va de madame de Gustine à madame de Mouchy, de celle-ci à la duchesse deDuras, delà duchesse de Duras à madame Récamier, la pauvre affolée s'écrie :« Demain, il sera peut-être à mes pieds... Hélas I je crois plutôt que je serai aux siens! »
Madame de Gustine vécut jusqu'en 1826. M. Bardoux a donc pu, sans la perdre de vue, suivre sur une ligne parallèle, l'histoire de cette orageuse époque, la fin de l'Empire, la Restauration, les Gent-Jours, les fluctuations politiques de M. de Ghateaubriand, passant des exagérations fougueuses de la fameuse brochure, Buonaparte et les Bourbons^ — et des articles d'extrême droite du Conservateur y aux meurtrières polémiques du Journal des Débats, ojj, sous prétexte d'étancher les blessures de son orgueil, il noya la monarchie dans le sang de ses plaies. Ici, comme la critique littéraire ne doit pas perdre ses droits, j'arrête
un moment M. Bardoux pour lui demander, à lui qui n'est pas engagé comme nous dans la gloire de M. de Chateaubriand, s*il a pu sérieusement traiter de tableau achevé une de ces pages bizarres, puériles et byzantin'es qui déparent les Mémoires d' Outre- Tombe, et en font, malgré de merveilleuses beautés, une œuvre de décadence. En 1833, le pécheur, tardivement converti, va en Allemagne s'acquitter d'une mission de fidélité royaliste, qu'il a eu soin de raconter de façon à nous donner envie de demander s'il venait consoler un exil, préparer un retour, restaurer un trône, rapporter une couronne, ou suivre un enterrement de première classe. Le voilà à Waldmùnchen, en Bavière. La folle du logis n'a pas abdiqué dans cette tête sexagénaire. Il ouvre sa fenêtre ; il se souvient du château de Fervacques, résidence de madame de Custine, qui l'a si passionnément aimé ; sa mémoire se réveille, son' imagination s'exalte, et il écrit : « Cette truie (vous avez bien lu : une truie qu'il avait aperçue un jour- dans les prés qu'arrose la petite rivière de la Toucques, au bas du château de Fervacques), cette truie était couchée aux pieds d'un saule, sur l'herbe fraîche, dans la rosée ; un jeune verrat, etc., etc.... » — '■ Si je fais cette halte, c'est que j'y retrouve un des côtés défectueux du génie de Chateaubriand : l'amour des contractes dont il abusait pour mieux démontrer le néant des grandeurs, des amours, des vanités humaines. Mais, vraiment, il me semble que la belle Delphine de Custine méritait mieux que cette comparaison de charcutier.
Je sais gré à M. Bardoux de m'avoir rendu, non seulement explicable, mais très justifiable la brusque disgrâce de M. de Chateaubriand, en juin 1824, trois mois avant la mort du vieux roi. D'abord, rayons de nos papiers — et des siens, — le propos at\ribué à Louis XVIII et versifié par Lamartine :
La plume dans ses mains, nous valut une épéel
Le mot n'a pas été et ne pouvait pas être dit. Quand parut la brochure Buonaparte et les Bourbotis, la lutte était finie, et l'habileté taciturne de M. de Talleyrand fit plus que les ardentes hyperboles de l'éloquent écrivain. Sans doute, Louis XVIII et la famille royale devaient à Chateaubriand une vive reconnaissance et c'est justement là ce qui explique pourquoi il ne fut jamais bien en cour. A ce point de vue, il en est d'un monarque spirituel comme d'un bourgeois imbécile, héros d'une comédie moderne : la reconnaissance ne cesse d'être un fardeau que lorsqu'elle n'a pas l'air d'une dette, et, quand le service rendu, au lieu de s'imposer, semble s'excuser; or, avec Chateaubriand, c'était tout le contraire. Son royalisme avait des âpretés celtiques ; son dévouement, au lieu de faire patte de velours, oubliait de rentrer ses griffes; il grognait ses protestations de fidélité.
En outre^ lors du triste voyage à Gand, dont l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe a parlé avec un détachement ironique, comme s'il voulait demander pardon à son vrai public d'être allé fourvoyer son génie au milieu de ces momies, Louis XVIII, qui a
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donné tant de preuves de sagacité, devina aisément que son ministre se moquait in petto de son ministère in partibuSy et que volontiers il aurait rempli de bleuets ou de glaïeuls ce portefeuille sinécuriste qu'il nous a peint si vide et si efflanqué. Assurément, le favoritisme est fâcheux, et les rois méritent le blâme quand ils ont des favoris ou des favorites. Néanmoins, on ne peut s'étonner que Louis XVIII, éprouvé par tant de malheurs, monté sur le trône à un âge et avec des infirmités qui le forçaient de mettre au régime toutes les jouissances de la royauté, aimât mieux reposer ses regards sur uîie figure souriante que sur un visage renfrogné, et que, à Finstar de M. Perrichon, préférant le rôle de sauveteur à celui d'obligé, il vît avec plus de plaisir M. Decazes, sa créature, que M. de Chateaubriand, son bienfaiteur.
Quant à la crise du 5 juin 1824, qui amena la rupture définitive, je la déplore, mais je la comprends. Jusqu'alors, le roi avait subi à contre-cœur M. de Chateaubriand comme un mal nécessaire. Son antipathie s'aiguisait à mesure qu'il se voyait forcé, par décorum f de faire de lui un pair de France, un ambassadeur, un ministre. Il lui tardait d'être libéré à la fois de son aversion et de sa gratitude. L'occasion se présenta. M. de Villèle proposa aux Chambres le projet de loi sur la réduction de la rente. M. de Chateaubriand l'avait approuvé d'abord, et.avait même pressé le Conseil des ministres de le présenter le plus tôt possible, Mais, comme le projet était impopulaire, il le déclara dangereux, et finalement s'associa au vote
qui rejeta la loi. On sait le reste. L'irritation de Louis XVIII fut celle d'un homme qui attend, qui désire peut-être un prétexte pour éclater. Il avait le juron facile ; — on avait tant juré autour de son trône I — « Ce j...-f..., dit-il, s'est f... de nous. Je ne Je congédie pas, je le chasse!
Maintenant, si vous me dites que Louis XVIII, fin lettré, sachant son Horace par cœur, auteur de petits vers galants et d'un voyage sentimental, collaborateur de Merville pour la Famille Glinet et de madame Simon Candeilhe pour la Belle Fermière^ était jaloux de la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, je vous répondrai : En ce cas, méfions-nous également du roi qui se croit littérateur, et du littérateur qui se croit roi I »
25 juin 1888.
ET LA COUR DE LOUIS XVITI i
M. Imbert de Saint-Amand est un des rares écrivains restés fidèles à Tesprit de respect. Loin, bien loin de nous l'idée de lui en faire un reproche I Quand on songe à ce que les historiens et les publicistes révolutionnaires ont fait de notre passé d'hier et de notre passé d'il y a trois siècles, on se prend d'une vive sympathie pour ceux qui refusent de voir sur les trônes, dans les palais, dans les églises, sur le Saint- Siège, des monstres, des scélérats, des incestueux, des adultères, des bandits, des prodiges de perversité, de corruption, de férocité et de luxure. Sainte-Beuve, peu suspect en pareille matière, prétendait que, après une lecture de Dulaure, les gens nerveux avaient le droit de savourer Joseph de Maistre. Dieu merci! poursavourerFadmirable auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, j e n'ai pasbesoin de lire Dulaure ; la
1 Par Imbert de Saint-Âmand.
pénitence serait trop rude; mais il y a, parmi les auteurs les plus accrédités, acceptés presque comme classiques par notre impardonnable faiblesse, des pages après lesquelles je saluerais avec transports l'honnête homme, l'aimable optimiste qui réussirait à édulcorer l'histoire, à habiller décemment la vérité sans la travestir, à me prouver qu'Isabeau de Bavière valait mieux que sa réputation, que madame de Pompadour a été calomniée, que Marguerite de Bourgogne recevait ses amis, à la tour de Nesle, pour leur offrir une tasse de thé et causer politique, et que les prétendus poisons de Lucrèce Borgia étaient d'excellentes tisanes de camomille et de petite centaurée.
Pourquoi pas? Ces adoucissements de l'histoire, s'ils ne font pas beaucoup de bien, ne peuvent faire aucun mal, tandis que les écrivains révolutionnaires, quand ils défigurent et calomnient, en d'autres siècles et dans le nôtre, les représentants des idées contraires à leurs doctrines de désordre et de saiig, savent biçil ce qu'ils font. Leurs mensonges sont des armes à deux tranchants ; leurs récits ont des intentions de pamphlets. Ils n'attaqueraient pas avec tant de passion les personnages endormis dans le tombeau, s'ils n'espéraient que, pour le gros public et la majorité des imbéciles, aujourd'hui subit la responsabilité d'autrefois.
Notre belle langue moderne a créé le mot bénîsseur, pour avoir le plaisir de s'en moquer. Pourtant ne vaut 41 pas mieux bénir que maudire? Ne devons-nous pas nous réconcilier avec le système de bénédiction
universelle, depuis que nous avons lieu de croire que la France est maudite, depuis que nous sentons peser sur nous les effets des malédictions divines et humaines? Quel est le sentiment dont s'inspire désormais la société dans sa politique, dans sa littérature, dans ses mœurs publiques et privées? Le mépris... Toutes les classes sociales sont marquées de celte flétrissure. Le paysan n'est plus qu'une brute, ravalée par ses immondes instincts au-dessous de la bête qui grouille dans son auge, ou qu'il mène au labourage. L'homme d'argent, enrichi per fas et nefas, n'en fait pas moins bonne figure, et ceux qui le mésestiment le plus ne sont pas les derniers à lui tendre la main. Les conventions mondaines, observées et serrées de près, se composent de concessions réciproques, échangées entre le méprisé de la veille et le méprisable du lendemain. Le politicien peut impunément avoir un casier judiciaire, des antécédents d'aventurier, d'intrigant ou de fripon, pourvu qu'il puisse entrer dans une combinaison ministérielle qui sauve d'un embarras des collègues dignes de lui. Le romancier ordurier rit sous cape, si ses progrès dans la turpitude, l'infection et le blasphème, amènent sous la plume de ses confrères des semblants de protestation et des simulacres de courroux, qui lui servent de réclames, surexcitent la curiosité, pimentent le scandale, multiplient les éditions et se monnayent en pièces de cent sous. Ce qu'il y a de pire, c'est que ce courant d'air pestilentiel semble être devenu l'atmosphère tout entière. L'acclimatation est complète, et c'est le cas de répéter que
rhabitude est une seconde nature. Nous nous sommes si bien habitués à mépriser ceux qui nous gouvernent, à voir les gens tarés au pinacle et les braves gens relégués dans l'ombre, que, le jour où les choses seraient remises à leur place et où le mot honneur supporterait son pluriel, nous serions désorientés. Dès lors, doit-on s'étonner si les pessimistes, les sceptiques, les railleurs et les neutres se dédommagent de Tennui de mépriser par le plaisir de médire; si, sourdement irrités de ne pouvoir épancher leur bile ou plutôt de l'avoir épuisée, ils se rattrapent en dénigrant tout ce qui leur tombe sous les yeux ou sous la main?
Avec M. Imbert de Saint-Amand, nous nous reposons de ce régime irritant. C'est une consolation et un charme de rencontrer, dans sa galerie déjà considérable, des figures majestueuses ou gracieuses, dont il ne nous montre que les sourires et les larmes. Cette fois, nous lui savons un gré infini d'avoir rétabli sous leur vrai jour deux physionomies que l'accumulation de nos catastrophes et de nos désastres commençait à environner de brumes et de nuages : le roi Louis XVIII et la duchesse de Berry.
Louis XVIII a eu ce malheur, que, placé au point où l'ancien régime allait se briser contre la société nouvelle, il fut condamné à encourir tout à la fois les rancunes de l'un et les méfiances de l'autre. Il fut, bien avant de régner, suspect à ceux-là mêmes qui devaient plus tard profiter de son règne. Le parti de 'la cour, les habitués de Trianon, la plupart des émigrés, les survivants des grandes guerres de la Vendée
et de Tarmée de Condé, s'étaient, de longue date, accoutumés à voir en lui, non pas, grand Dieu ! un traître, un ennemi ou un transfuge, mais un observateur indépendant, malveillant, ironique et sournois, trop imprégné d'idées philosophiques pour comprendre les devoirs de la royauté et la mission du roi très chrétien. Ces ressentiments, ces préventions hostiles auraient dû trouver leur correctif et leur contrepoids dans la reconnaissance et Taffection des générations nouvelles, délivrées du joug de l'Empire, avides de plein air et de liberté. Il n*en fut rien. Successeur immédiat de Napoléon Bonaparte, — malgré son obstination quelque peu puérile à dater son règne de la mort de Louis XVII et à faire double emploi avec le vainqueur de Marengo et d*Austerlitz, — €e roi goutteux, perclus, infirme, affligé d*une obésité maladive, incapable de monter à cheval ou même de marcher, se trouvant tout à coup en présence d'une France encore ensorcelée par le démon des batailles, encore en armes, exaspérée de ses défaites, dut bientôt s'apercevoir qu'elle lui en voulait trop de ce qu'il lui faisait perdre pour lui savoir gré de ce qu'il lui donnait, et que, par un odieux contresens, les libertés qu'il apportait dans sa valise royale allaient servir à le déclarer coupable d'une diminution de gloire. Entre ces deux sortes d'inimitiés, l'une abritée sous le drapeau blanc, l'autre dissimulant à peine les trois couleurs du drapeau révolutionnaire, Louis XVIII aurait dû être soutenu par la politique des intérêts et des affaires, par les milieux,
par cette immense majorité où se recrutent, selon les circonstances, le centre droit et le centre gauche ; mais on sait de quelle nature est cet appuis à quelles conditions il se prête sans jamais se donner, et comment, avec mille vives raisons qui les portent à conserver, les centres sont attirés par un irrésistible aimant vers les partis qui leur infligent une complicité de destruction et de ruine.
Pourtant, malgré ces difficultés, en dépit de tous les détails qui compromettaient son autorité en affaiblissant son prestige, Louis XVIII est allé jusqu'au bout de son règne, et l'on pourrait dire qu'il a accompli sa tâche, si elle s'était continuée après sa mort. Seul parmi les souverains qui se sont succédé depuis Louis XV, il est mort aux Tuileries, entouré de ce cérémonial qui ne dispense pas de mourir, qui ne réussit pas à cacher le néant des grandeurs et des vanités de ce monde, mais qui, du moins, maintient une idée de stabilité et de transmission pour cet héritage, si lourd et si fragile, qu'on appelle une couronne. Sa force, — dont on ne s'est douté qu'après de douloureuses expériences, — c'est qu'il réunissait, avec une intelligence supérieure, les conditions sans lesquelles la liberté est trop dangereuse pour valoir ce qu'elle coûte ; la tradition et le droit, ou, en d'autres termes, la légitimité. La royauté de Louis-Philippe était sans cesse menacée de périr, parce que, forcée par son origine d'exagérer la liberté, elle était aussi, par cette même origine, plus faible pour lui résister. L'Empire ne pouvait pas
vivre, parce que^ né d'un coup d'État et de la confiscation violente de toutes les garanties constitutionnelles, monarchie d'expédient et d'aventure, réduit à faire de la contrefaçon napoléonienne, il s'était dès l'abord créé une situation telle, qu'il avait, au dedans et au dehors, à nous tenir sans cesse en haleine, et qu'un seul revers devait suffire à invalider vingt succès. J'insiste sur ces détails trop aisément oubliés, parce que, si notre malheureux pays avait enfin un retour de bon sens, il retrouverait la tradition monarchique au point où l'avait laissée Louis XVIII, avec la légitimité et la liberté se complétant et se protégeant l'une par l'autre ; et cela, dans des circonstances bien plus favorables à l'apaisement, à la concorde, à la durée. Il serait moins incommode de succéder au président Sadi Garnot qu'à l'empereur Napoléon.
M. Imbert de Saint-Amand, en retraçant les dernières années de ce prince qui n'occupa le trône qu'au moment où la vieillesse et les infirmités allaient l'empêcher d'en jouir, a très heureusement rencontré la note juste. Deux épisodes sont particulièrement intéressants dans cette partie de son récit : le ministère de M. Decazes ; l'amitié passionnée, — bu, si vous le préférez, — l'amour platonique du vieux roi pour madame la comtesse du Gayla. Ici, mes souvenirs d^enfance me reviennent en foule. Je crois entendre encore mes parents et leurs amis — ultras de la plus belle eau — parler de M. Decazes comme d'un jacobin, et applaudir à sa chute, comme ail
salut de la monarchie. En temps ordinaire, les partis ne sont que myopes. Quand les passions viennent s'ajouter aux sentiments et aux principes, ils sont aveugles! Il fallut cette cécité pour refuser de comprendre que M. Decazes, homme nouveau, création ou créature de Louis XVIII, étroitement associé à la politique de son roi, — de son bienfaiteur, — sûr qu'une nouvelle révolution lui ferait tout perdre, offrait bien plus de gages de fidélité et de dévouement qu'un grand seigneur, jaloux de son indépendance, enclin à traiter d'égal à égal avec son suzerain, et retrouvant peut-être dans ses archives de famille un souvenir de complot ou de révolte. C'est une des misères de la nature humaine, que le dévouement, synonyme d'abnégation, soit plus beau, mais que le dévouement, garanti par l'intérêt, soit moins rare.
Au fond, l'extrême droite se faisait probablement illusion sur la vraie cause de ses colères. Elle n'osait pas les faire remonter jusqu'à la royauté, arche sainte que l'on respectait encore, tout en la blâmant, comme un vieux chien qui, tout en montrant les dents, se couche aux pieds de son maître. Ce qui l'exaspérait le plus, chez M. Decazes, c'est qu'il personnifiait la politique du roi, et qu'elle regardait cette politique d'accommodement et de conciliation comme funeste à l'avenir de la monarchie. Dispensée de respect à l'égard de l'homme qu'elle traitait de parvenu, elle affectait de séparer le souverain du ministre, afin d'être plus libre d'incriminer celui-ci, en épargnant celui-là.
Plus tard, en janvier 1824, pendant ma première année de collège, j'eus une vision plus gracieuse, % que je n'ai jamais oubliée. Lie fils de madame du Gayla — il s'appelait Ugolin, et ce nom dantesque s'expliquait par des origines de famille, — était mon camarade de classe. Sa belle tête, au profil de médaille, servait de texte aux plus cruelles plaisanteries. Les écoliers, presque tous infectés de libéralisme, et ravis de faire du tapage, le poursuivaient dans la cour, aux cris de « Louis XVIII ! » Cette stupide persécution m'indignait; mais, pour défendre le bel Ugolin, ma raison n'eût pas été la meilleure ; car je n'étais pas le plus fort. Heureusement, un autre élève, aux larges épaules, à la poigne vigoureuse, taillé comme un atblète et un géant, avait souvent recours à moi pour venir en aide à son incorrigible paresse et confectionner ses thèmes et ses versions. Je le mis dans mes intérêts, et, d'une voix de stentor^ il déclara que quiconque toucherait au jeune vicomte, aurait affaire à lui. Ugolin raconta cet épisode à sa mère. Si vous avez lu les Illusions perdues y de Balzac,
— un chef-d'œuvre, et peut-être son chef-d'œuvre!
— vous vous souvenez de la belle marquise d'fispard, qui, plaidant en séparation et voulant garder ses enfants, avait besoin de s'appuyer sur les parents de son mari. La situation de madame du Gayla était à peu près la même, et elle savait, en outre, que sa faveur auprès du vieux roi, source inépuisable de commérages, de railleries, d'épigrammcs et de quolibets, lui rendait plus nécessaires les sympathies de
braves gens qui plaideraient pour elle et répondraient ^ de 8a vertu. Elle découvrit une parenté lointaine ou imaginaire ; et la voilà, en grande toilette, descendant de son élégante calèche, et montant à notre modeste second étage de la rue de Vaugirard, au grand ébahissement de notre portier, peu accoutumé à pareille fête, étonné de nous voir pourvus de si brillantes connaissances et stupéfait du luxe de cet équipage, de Pair majestueux de ce cocher, du froufrou de cette robe de soie qui semblait remplir tout l'étroit escalier. Hélas! en janvier 1824, la belle comtea«e n'avait plus que bien peu de temps à régner, et ëon roi bien peu de temps à vivre.
M. Imbert de Saint-Amand a très délicatement touché à cette page d'histoire quasi romanesque, où la moquerie était si facile, et où la sensibilité^ comme on disait alors, a peine à s'accorder avec Tâge, Tobésilé et Tégoïsme proverbial de Louis XVIII. Il caractérise à merveille cette amitié qui est presque de Tamour, cet amour inconscient qui se déguise en amitié, ce sentiment bizarre, où une imagination, res^ tée jeune dans un corps infirme et sénile^ se débat contre elle-même, se figure un idéal de bonheur où l'impossible deviendrait possible, et traduit en français le mot latin desiderium, signifiant à la fois désir et regret* D'autres vieillards, qui n'étaient ni rois, ni obèses, ont connu ce sentiment que Balzac et Charles de Bernard ont admis dans leur répertoire, et qui représente pour le patito, sa victime, plus de souffrances que de joies et surtout plus de ridicules que
LA DUCHESSE DE BERHY io
de jouissances d'amour-propre. Mais, lorsqu'on est sur le trône et qu'on dispose d'une opulente liste civile, on a un moyen d'égaliser les contrastes et de rapprocher les distances. On change en vrais châteaux sur les bords de la Seine les châteaux en Espagne que l'on bâtit en rêve sans pouvoir les habiter.
Je n'ai encore rien dit de Madame, duchesse de Berry, qui est pourtant l'héroïne du livre, M. Imbert de Saint-Amand nous a rendu cette figure irrégulière, mais charmante, dans toute la grâce et toute la fraîcheur de sa première jeunesse : — « Ce qui pouvait adoucir ses regrets (à la mort de Louis XVIII), dit-il en finissant, c'est la pensée qu'elle ne lui avait jamais donné un moment de chagrin ou même de contrariété, et qu'elle n'avait jamais cessé d'être une princesse selon le cœur du roi. » — Rien de plus vrai.
La duchesse de Berry finit moins bien qu'elle n'avait commencé, ce qui n'est pas un moyen de se recommander à la postérité et à l'histoire. A cette fatalité, que Ton ne pouvait prévoir pendant cette période qui va de l5i6 à 1824, s*ajoiita, dès cette époque, un malheur secondaire, un malentendu qui ne fut peut-être pas sans influence sur le reste de sa vie. Très Française de cœur, de goût, d'esprit, d'intention et d'adoption, Marie-Caroline était restée Napolitaine par un trait de physionomie que sa nouvelle famille ne voulut pas comprendre. Gomme elle avait été admirable lors de l'assassinat de son époux, et plus admirable encore avant, pendant et après la naissance du duc de Bordeaux, que son courage, son
7b . SOUVENIRS D UN VIEUX CRITIQUE
énergie, son entrain béarnais, ses prévisions et jusqu'à ses songes, élevèrent à l'état d'événement surnaturel, on crut pouvoir faire pour elle comme pour une horloge dont on arrêterait les aiguilles à l'heure marquée par un épisode inoubliable. On s'obstina à faire de cette princesse de vingt-deux ans une Valentine de Milan, une veuve de Malabar, décidée à enfermer pour toujours dans le tombeau de la victime de Louvel, et, plus tard, dans le berceau du royal en'ant, sa jeunesse, son ardeur, ses plaisirs, sa vie. On ne consentait pas à la voir autrement que sous ses longs voiles de deuil, et on ne lui permettait d'en sortir que pour montrer à son front l'auréole d'une maternité providentielle. Or, elle avait droit aux deux épithètcs que Platon a appliquées au poète: léger et sacré. Sacrée, elle l'était, cette jeune mère d'un enfant que toutes les voix saluaient alors comme le sauveur de la monarchie et de la France. Légère, elle l'était aussi, par sa nature prime-sautière, originale, un peu fantaisiste, ennemie de l'éljquette, à l'étroit dans le cérémonial de la cour, s'en échappant comme un oiseau de sa cage, plus disposée à endurer la douleur que l'ennui. A deux reprises, elle avait été héroïque. Seulement, l'héroïsme a cela de terrible, qu'il n'est pas un état normal de l'âme, mais un paroxysme, l'exaltation passagère de ses plus nobles facultés. Quand il cesse d'être soutenu par les circonstances, par un sentiment profond ou une sensation extraordinaire, quand l'âme rentre dans sa température habituelle, l'héroïsme ne sait plus où se prendre. 11
devient un rôle, et dès que le rôle ne porte plus Tactcur, il lui pèse. Comme la pratique du superflu dégoûte du nécessaire, il n'est pas rare de voir ces mômes âmes, après s*ètre déséquilibrées pour monter plus haut) se déclasser pour descendre plus bas. La bardiesse de Tenvolée présageait la chute.
llcviendrai-je, avec M. Imbert de Saint- Amand, sur les fêtes du mariage de la bonne et charmante duchesse? sur la popularité parisienne de cette princesse, qui aurait voulu que tout le monde fût heureux autour d'elle, et qui n*était jamais plus contente que, lorsqu'au bras de son mari, elle s'évadait de l'Elysée pour aller au théâtre, goûter les douceurs d'un demi-mcognito, arpenter les boulevards, visiter les magasins, vivre de la vie commune, animer de sa présence etde son sourire le commerce de son cher Paris? sur l'assassinat du duc de Berry, nuit shakspearienne où le rire du mardi gras s'éteignait dans les larmes de la famille royale et des fidèles serviteurs de la monarchie, où les flonflons d'un ballet servaient d'accompagnement aux prières de l'Église et aux psaumes de la pénitence, où la gaieté bourdonnait encore dans la salle de l'Opéra, tandis que la terreur et le désespoir avaient envahi le foyer? Certes, les survivants de la grande Révolution avaient assisté à des spectacles encore plus sanglants, encore plus tragiques, mais jamais à la réunion, dans un aussi petit espace, de tous les contrastes qui nous montrent des évoques et des prêtres en surplis, porteurs delà sainte hostie et des saintes huiles, pêle-mêle avec les dan-
seurs et les danseuses du Carnaval de Venise^ le lit de mort d*un martyr improvisé sur le passage des élèves de Terpsichore, et de sublimes paroles de pardon chrétien s*exhalant de cette poitrine que vient de trouer le couteau d'un abominable assassin.
Reviendrai-je sur la naissance du duc de Bordeaux, accompagnée de circonstances telles, qu'un événement fort explicable offrit les caractères d'un véritable miracle? La duchesse de Berry annonçant qu'elle accoucherait sans souffrance, qu'elle était sûre que l'enfant serait un fils, qu'elle en avait la révélation surhumaine, et que saint Louis lui était apparu en songe « ouvrant son manteau constellé de fleurs de lis et lui présentant un joli petit garçon »? — A quoi bon? Il suffît d'être vieux et foncièrement royaliste pour avoir ressassé cent fois ces souvenirs, d'autant plus douloureux aujourd'hui, que les illusions furent plus douces, l'enthousiasme plus sincère et plus unanime, les catholiques, les croyants plus enclins à voir l'invisible doigt de Dieu dans cette série de catastrophes et de consolations, de désespoirs et d'espérances, dans cette victoire de la vie sur la mort, M. Imbert de Saint-Amand nôus apprend — ce que j'ignorais — qu'il y eut quelques dissonances, per-» dues dans le concert universel. Le duc de Wellington, entendant le treizième coup de canon, aurait dit : « Voilà le glas funèbre de la légitimité. » — M. de Lally-ToUendal, bien sentimental pourtant et bien
élégiaque, écrivait : « Je doute... si ce qu'il y
aurait eu de plus propice aux grands intérêts de la
France, de plus propre à dissiper les ombrages, à forcer la conciliation, n'eût pas été la naissance d*une princesse qu'on eût fiancée, dès le berceau, à ce prince, si admirablement élevé? (Le duc de Ghartrep, alors âgé de dix ans.) »
Malheureux pays, où une supposition isolée, dubitative, timide, à huis clos, contraire à toutes les vraisemblances, devait, en définitive, prévaloir contre des milliers d'actions de grâces, de présages rassurants et de témoignages d'allégresse que tout semblait justifier!