‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 8 sur 26 · ET LA COUR DE CHARLES X · texte numérisé non relu

ET LA COUR DE CHARLES X

Un des innombrables défauts de la République est de rendre insupportable la lecture des journaux, non seulement parce qu*ils nous donnent presque toujours des nouvelles humiliantes ou effrayantes, mais parce que rien n'est plus pénible pour un homme de bonne compagnie que d'assister à ces échanges de grossièretés et d'injures entre gens qui se traitent mutuellement de canailles, de bandits, d'imbéciles, de traitres et d'escrocs, sauf à se réconcilier in extremis, à l'heure définitive du scrutin et à infliger ainsi aux conservateurs une leçon plus fâcheuse que tout le reste. Aussi, après ce supplice quotidien, quel charme de se retrouver avec M. Imbert de Saint- Amand dans une société d'élite, en présence de ces princes dont la chute a été le signal ou le prélude de

' \. Par M. Tmbert de Saint-AmaDd. —Suite du chapitre pré- (M'ilent.

nos calamités! Il y a quelque chose de touchant dans ces hommages rendus à des Majestés tombées, à un régime disparu, à un monde qui n'a vécu que tout juste assez pour légitimer nos regrets, par un homme qui ne peut en attendre que le plaisir de dire la vérité, de réparer des injustices et de nous fournir des points de comparaison avec le bourbier républicain et la caverne radicale. Mieux encore que le courtisan de l'exil, M, Imbert de Saint-Amand réhabilite ce titre dont Henri Delatouche disait brutalement que la langue française, pour désigner une femme méprisable, en avait fait la femelle du courtisan. Le courtisan de l'exil, si honorable d'ailleurs et même si chevaleresque, peut encore, dans une certaine mesure, mêler un sentiment de vanité, d'ambition peut-être, à son culte pour un prince sans patrie, pour un roi sans trône. Au moment où l'éloge deviendrait de la flatterie, où il passerait de la vérité à l'illusion et de l'illusion au mensonge, il n'est pas averti par les scrupules de sa conscience qui lui dit, au contraire, que ses exagérations sont justifiées et comme consacrées par l'adversité. Un historien, tel que M. Imbert de Saint- Amand, s'adressant à des tombeaux, a Timmense honneur d'opposer un correctif à l'histoire réaliste, pessimiste, agressive, insolente, parfois ordurière et fangeuse, qui n'est pas tombée pour rien entre les mains calleuses et malpropres de la démocratie révolutionnaire.

Dans son volume précédent, M. Imbert de Saint- Amand nous avait raconté la première jeunesse de la

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duchesse de Berry, son arrivée en France, leë fêle* et les joies de son mariage, ses heureux efforts pour égayer le cérémonial, rajeunir la tradition et familiariser Tétiquette, le rayon de soleil levant et le juvë* nile sourire qu'elle avait apportés dans une cour où des souvenirs de deuil servaient de cortège aux essais de renaissance monarchique; son attitude également admirable devant le lit de mort du 13 février et le berceau du 29 septembre, et le témoignage qu*elle avait pu se rendre, à la mort de Louis XVllI, que, dans Teëpace de huit ans, elle ne lui avait pas causé un moment de contrariété. Maintenant, nous voici à ravèttement de Charles X. Bien qu'il n*y ait paa une grande différence d'âge entre le monarque défunt et son successeur, je ne sais quel air de renouveau circule dans le palais des Tuileries, peuplé de vieillards et hanté de fantômes. Les deux ans que Louis XVIII avait de plus que son frère étaient décuplés par ses infirmités, qui lui permettaient à peine de se montrer en public et, le forçant de n'avoir d'autre cheval que âon fauteuil, le condamnant à une sorte d'immobilité valétudinaire, communiquaient à la royauté une odeur dé renfermé. Soit méfiance de ses forces, soit calcul d'économie, soit dédain de prince spirituel et sceptique pour des pompes où le droit divin payait son tribut à l'Église, l'hôte futur des caveaux de Saint- Denis avait cru pouvoir ou devoir se passer du sacre. Il y perdait en prestige, sans que la France consentit à lui trouver une physionomie plus moderne.

Singulier Contraste I Dans ce partage d'attributs

entre les deux frères, c'était le vieillard impotent, désireux que rien, autour de lui, ne bougeât plus que lui, qui représentait Tesprit nouveau, Tesprit de mouvement et de progrès. C'était le cavalier leste encore et agile/ qui personnifiait l'esprit rétrograde ou retardataire. Louis XVIII, tout en maintenant les formalités et le briç-à-brac d'ancien régime, qui flattait l'innocente fiction d'un règne commencé à la mort de Louis XVII, avait les yeux fixés sur l'avenir, et s'efforçait d'en concilier les problèmes avec la durée de sa race. Charles X, ne négligeant rien pour mériter le titre de roi populaire qu'il eût préféré à toutes les jouissances du pouvoir, tournait sans cesse ses regards vers le passé, et y cherchait des motifs de craindre que le retour des mêmes concessions ne ramenât Les mêmes périls» n'ameutât les mêmes passions, ne déchaînât les mêmes crimes. L'un demandait la sécurité du trône à une transaction où la royauté tempérée et la révolution radoucie auraient vécu côte à côte dans la tiédeur et le clair de lune d'un mariage de raison. L'autre croyait ou on lui faisait croire que désarmer la monstrchie c'était armer la révolution. Quoi qu'il en soit, à l'avènement de Charles X, les nuages semblaient dissipés, les points noirs évanouis dans un azur constellé de fleurs de lis. On savait qu'une gracieuse influence avait effacé les dissentiments entre les deux frères, et on ne se demandait pas s'il sufflsait de la réconciliation des deux cœurs pour réconcilier les deux politiques. Ce commencement de règne ressemblait presque à une aurore, et

c'est alors que le rôle de la duchesse de Berry se dessina avec le plus d'expansion et de grâce. Veuve depuis quatre ans, Marie -Caroline, quelle que fût d*âilleurs la vivacité de ses souvenirs çt de ses regrets, comprit les obligations que lui imposait sa situation unique, auprès d'un vieux roi que son âge et sa piété plaçaient en dehors des plaisirs de ce monde, aux côtés de Madame la Dauphine, qui se serait diminuée et n'aurait rencontré que des incrédules, si elle avait eu l'air de vouloir s'amuser. Pour la duchesse de Berry, c'était presque un devoir de renfermer son deuil au fond de son cœur et de prendre l'initiative de tout ce qui pouvait animer le commerce parisien et exciter dans ce sens l'émulation de la noblesse et de la finance. Peut-être La Rochefoucauld ou tout autre moraliste aigre-doux, remarquerait-il que, en pareille circonstance, le devoir est accepté trop aisément, et que bien des veuves, plus ou moins princesses, ne sont pas fâchées d'avoir à se faire une douce violence pour échanger Malabar contre une salle de bal ou une loge à l'Opéra. N'importe ! L'aimable duchesse s'acquitta admirablement de sa tâche, et M. Imbert de Saint-Amand retrace cette période de sa vie, de façon à prouver qu'elle n'avait pas besoin d'excuse. Elle fut vraiment une bienfaitrice, une bonne fée, et, si Charles X avait triomphé de ses ennemis, on aimerait à se la figurer, comme dans les légendes germaniques, apparaissant au-dessus des flots en courroux et les apaisant à l'aide de sa baguette enchantée.

Ses légèretés ne déplaisaient pas au roi, qu'elles égayaient, et avec qui elle vécut toujours dans la meilleure intelligence. G est un trait caractéristique des hommes qui ont été galants dans leur jeunesse et tournent à la dévotion dans leurs vieux jours, qu'ils conservent un fond d'indulgence pour les péchés qu'ils se reprochent d'avoir commis et qu'ils regrettent peut-être de ne plus pouvoir commettre. Dieu merci! avec la duchesse de Berry, il n'était question de rien de pareil. Visiter les magasins, se promener à pied avec ses dames d'honneur, encourager les artistes, acheter des tableaux, doubler le prix de Rome pour que Brascassat n'eût rien à envier à Giroux, sauver un charmant théâtre en lui permettant de porter son nom, métamorphoser en sable d'or chaque grain de sable de la plage de Dieppe, faire de Théodore Gudin un ministre de ses inépuisables libéralités, forcer les plus revêches grognards de reconnaître qu'une princesse de la maison de Bourbon avait le secret de cicatriser toutes les blessures, même celle de Waterloo, être enfin, comme le dit si bien M. Imbert de Saint-Amand, la duchesse de Bourgogne de la cour de Charles X, quel beau rêve, si le réveil n'avait été terrible 1

Jusqu'ici, j'avais eu peine à m'expiiquer, même en faisant la part des illusions princières et de la passion maternelle, la tentative de 1832, qui ne pouvait pas réussir, et qui, ne gagnant pas la partie, la rendait, dans l'avenir, plus difficile à gagner. Je n'y voyais qu'une étourderie colossale, la velléité d'un

Henri IV en amazone, le coup de tête d'une lectrice de Walter Scott, fascinée par l'exemple d'Alice Lee et de Diana Vernon. M. Imbert de Saint-Amand me la fait mieux Comprendre* Bien peu de temps avant la révolution de Juillet, la duchesse de Berry avait parcouru nos provinces de l'Ouest. Tel avait été l'enthousiasme de ces fidèles populations, qu'on eAt dit que la Vendée se relevait tout entière, prête à recommencer, s'il le fallait, la GuefTe des géants; que les tombes se rouvraient, que les ombres héroïques des La Rochejacquelein, des Gathelineau, des Charette, reprenaient un corps, une voix, un visage, et électrisaient de leurs souffle les générations nouvelles. La vive imagination de l'auguste visiteuse, éprise de roman et d'aventures, se prêtait à ces évocations d'un passé dont on lui montrait avec amour les reliques, les drapeaux, les emblèmes. Dans ce Bocage qui était encore intact, à travers ces buissons et ces haies dont chacune avait sa légende et que l'on n'avait pas encore profanées en y traçant des routes et des percées, il lui semblait que les survivants lui faisaient cortège pour continuer les morts. Et quels noms I quels hôtes I quels témoins, fiers de personnifier les épisodes de cette histoire ! Saint- Plorent, Milleraye, Fontenay, Tourfou, Laval, la Trémicière, les Mattes, Maulévrier, stations de gloire, dont les honneurs lui étaient faits par la veuve de Bonchamp, par la comtesse de Charette, par la comtesse d'Autichamp, par le marquis de Foresta, par le comte Auguste de La Rochejacquelein 1 Les cimetières

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eux-mêmes, renonçant pour un jour à leur destination funèbre, se peuplaient de jeunes gens et de jeunes filles qui accouraient vers la duchesse en marchant sur des tombeaux, comme pour recueillir sur ces pierres et au milieu de ces croix de bois le mot d'ordre de la fidélité royaliste.

Dès lors, doit-on s'étonner, si, deux ou trois ans après, la duchesse de Berry, ayant encore présentes au regard et à l'âme ces visions magiques, ces acclamations ardentes, cette résurrection d'une époque qu'elle ne pouvait se résigner à croire disparue^ se figura qu'il lui suffirait de remettre le pied sur la terre vendéenne pour lever toute une armée, pour faire de Saint-Florent son golfe Jouan et de son audacieuse entreprise quelque chose de comparable au retour de l'île d'Elbe ? Songez à ce qu'étaient la France et Paris en juin 1832, au moment où Casimir Perier se mourait du choléra ! Le Midi avait subi ]a révolution de Juillet avec une répugnance qui allait s'aggravant de semaine en semaine. Marseille, qui nomme aujourd'hui le citoyen Félix Pyat, s'abandonnait si complètement au royalisme populaire que les marchandes de légumes et de poisson avaient inventé une formule dans leur patois, pour pouvoir crier impunément au nez des agents de police : Notre Henri ! nous C aurons l Lyon était en proie à un malaise qui devait, un peu plus tard, se traduire en insurrections effrayantes, hérissées de cette devise : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant! — Ce malaise était partout. Je passai à

Paris Tépouvantable hiver de 1832, et je puis attester de visu que cette malheureuse population, punie par où elle avait péché, décimée et affolée par le choléra dont elle accusait les médecins et les riches, partagée entre les barricades qui devaient la venger et les tapissières qui emportaient par tas les victimes de Tépidémie, était arrivée à cet état de vertige où un pays appartient à qui ose le prendre. On le voit, la tentative de la duchesse de Berry n'était pas absolument insensée, si elle notait pas bien sage.

Eh ! dites-moi ! quel a été, dans notre siècle, le succès obtenu selon les lois de la sagesse? Beaucoup d'imprévu, un peu de folie, tel a été le programme de presque tous les triomphateurs. La politique de Malouet n'était-elle pas plus sage que l'explosion dictatoriale du 18 Brumaire? La Charte constitutionnelle de 1814 plus sage que l'épisode des Cent-Jours? Le gouvernement de Louis-Philippe, avec M. Guizot pour ministre, plus raisonnable que l'équipée républicaine du 24 Février? La candidature présidentielle du général Cavaignac plus sensée que celle du prince Louis Bonaparte ? La revision de la Constitution au profit de la monarchie traditionnelle plus logique et plus honnêtement libérale que le coup d'État du 2 Décembre? Ainsi de suite. Encore une fois, je sais un gré infini à M. Imbert de Saint- Amand de m'avoir fait considérer sous ce nouvel aspect l'imprudente tentative de la duchesse de Berry. Notre devoir, comme notre honneur, est.de ne pas sacrifier aux

injustices de la fortune un seul de nos morts, une seule de^ses victimes; sans quoi, que nous resterait-il?

En dehors de ce chapitre, que de pages charmantes où la duchesse nous apparaît avec toutes les qualités distinctives de sa physionomie originale et romanesque! Car, ne nous y trompons pas : c'est le roman qui s'empara d'elle; c'est le roman qui plaidé en sa faveur auprès de l'inflexible Histoire. Il est impossible de lire l'aimable livre de M. Imbert de Saint-Amand, de la retrouver, toujours souriante et bienfaisante, tantôt à Dieppe, tantôt aux Tuileries, tantôt dans une avant-scène du théâtre de Madame, sans songer à la définition du poète, tel que Platon le bannit de sa République et ne le bannirait peut-être pas de la monarchie. (Ici, évitons de nous répéter.) Un des mérites de l'ouvrage de M. Imbert de Sainl- Amand est d'entourer son héroïne d'un prestige qui la protège contre tout fâcheux commentaire. La femme qui faisait tant de bien, qui ne fit de mal à personne, qui eût été digne de donner à la royauté tous les amis qu'avaient conquis ses bienfaits, la femme qui oubliait d'être princesse pour prêter à ses bontés plus de grâce familière, qui s'en souvenait pour mettre moins de bornes à ses générosités, est de celles qu'on aime et qu'on respecte avant de savoir si l'on a quelque chose à pardonner.

Son biographe devait nécessairement rencontrer sur son passage le duc d'Orléans, le futur roi Louis- Philippe, suspect à Louis XVIII, qui le tint à distance, comblé par Charles X, dont il devait occuper le trône.

M. Imbert de Saint-Amand y apporte ses ménagements habituels. En regard de son récit, rappelons une curieuse page des Mémoires du comte de Falloux, qui commençaient si bien, et finissent si mal. C'est un dialogue entre Berryer et M. Thiers. — « M. le duc d'Orléans, dit M. Thiers, courtisait volontiers la popularité ; mais il y cherchait surtout un paratonnerre contre les fautes du roi et une sauvegarde pour sa fortune à laquelle il tenait en père de famille, plutôt qu'en avare. Il n'avait que deux pensées arrêtées : ne pas renverser le roi, et ne pas le suivre dans un nouvel exil. Son unique but était de se faire une place à part, sans dévouement absolu et sans complot prémédité. » Voilà, je crois, la note juste ; j'étais à Paris pendant les fatales journées, et je me souviens que, dès le 30 juillet, la consigne, parmi les meneurs, était celle-ci : « Ou la couronne, ou ses passeports ! » — Dans un article intitulé un Bal chez le duc cV Orléans, que M. de Salvandy écrivit, pour le Livre des Cent et ««, et qui eut son heure de célébrité, Louis-Philippe parlait dans le même sens : — « Voici une fête toute napolitaine, Monseigneur ! nous dansons sur un volcan. — Qu'il y ait volcan, répond le prince, je n'en disconviens pas ; s'il doit emporter la royauté, je ne veux pas me laisser emporter avec elle ; on dira que j'ai conspiré sa perte, que j'ai joué la comédie, ce qui est faux, absolument faux. Je décline la responsabilité d'une politique funeste ; je désire ardemment que Charles X, dont je n'oublie pas les bontés, sorte sain et sauf de cette crise. »

Puisque je suis au bal, j'ai bien envie d'y rester, en passant toutefois du Palais-Royal aux Tuileries. M. Imbert de Saint-Amand a répondu à un autre de mes souvenirs de jeunesse en racontant le bal costumé, le bal historique, dit Bal de Marie Stuart, — « Au carnaval de 1829, Madame organisa un bal costumé, qui fut, par son éclat, l'objet des entretiens de la cour et de la ville. » Je retrouve dans mes notes cette fête, dont les merveilles n'ont jamais été surpassées, même sous le premier et le second empire. — « Ce bal faisait revivre la cour des Valois pendant la phase bien courte où le pâle et maladif François II était l'époux de Marie Stuart. On put croire à la résurrection du seizième siècle dans le nôtre, et, comme le romantisme et les Contes d'Hoffmann battaient alors leur plein, Charles Nodier s'écria ; « C'est la nuit des revenants ! » — Peut-être quelques esprits chagrins, mécontents de ne pas être invités, s'égayèrent-ils tout bas en comparant à la radieuse beauté de Marie Stuart la figure irrégulière de la duchesse de Berry, qui représentait la future reine d'Ecosse, la future victime d'Elisabeth. Mais, aujourd'hui, qui pourrait avoir le courage de sourire à ce parallèle, en songeant que, un an après, le château d'Holyrood, où l'on montre encore la chambre de la reine et les traces du sang de Rizzio, allait s'ouvrir au vieux roi de France, héritier des Stuarts plus encore que des Bourbons?

En revanche, l'insignifiant François II gagnait à revivre en la personne du duc de Chartres, dans toute

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la grâce et toute la fraîcheur de sa vingtième année. Le beau portrait de M. Ingres donne une idée de ce que fut ce type du prince Charmant. En le voyant dans une attitude de familiarité respectueuse auprès de la duchesse de Berry, sa cousine, on se disait qu'elle lui destinait probablement sa fille, la délicieuse princesse Louise. S'il y avait eu, dans Fassistance, un prophète, il aurait ajouté^ les yeux fixés sur un ciel où se multipliaient les points noirs, que la naissance du duc de Bordeaux, saluée comme un miraculeux bienfait de la Providence, compliquait la situation au lieu de Téclaircir, et que, si Louvel avait commis son crime en novembre 1819, cet ennemi forcené de toute royauté aurait peut-être sauvé la monarchie.

C'est à ce bal historique que parut le très élégant et très séduisant comte Charles de Mornay, exactement revêtu d'un costume de son illustre ancêtre, costume conservé parmi les reliques de famille. Madame la Dauphine, ignorant sans doute que le grand Philippe de Mornay avait été surnommé le Pape des huguenots, dit à son descendant ce mot qui jeta un froid : « Il ne suffît pas, monsieur le comte, de porter son costume ; il faudrait imiter ses vertus. »

Je m'arrache au charme mélancolique de ces souvenirs, qui me rappellent les vers célèbres de Dante, trop souvent répétés pour que je les redise. Je voudrais, avant de finir, réfuter la seule page qui, dans le livre de M. Imbert de Saint-Amand, donne prise à une objection. A propos du dernier ministère de Charles Xf' contre lequel les journaux de l'opposition,

notamment les Débats^ se déchaînèrent avec une abominable violence et une insigne mauvaise foi, il parle très convenablement du général de Bourmont; il retrace ses magnifiques états de service, sa bravoure à toute épreuve, ses talents militaires, et la nostalgie des champs de bataille qui avait fini par Tenrôler, lui, chef vendéen, sous les drapeaux de Napoléon. Seulement, arrivé au moment critique qui donna lieu à tant d'injures et de calomnies, il ajoute : «Pendant les GentrJours, le général de Bourmont, coupable comme le maréchal Ney, abandonna la cause de Napoléon, comme le maréchal avait abandonné celle de Louis XVIIL Mais leur conduite eut des circonstances atténuantes. L'un n*avait pu résister au prestige de l'empereur, l'autre à celui du roi. Ce qui aggravait la situation du général de Bourmont, c'est qu'après avoir demandé un commandement à Napoléon, de même que le maréchal Ney en avait demandé un à Louis XVIII, il déserta trois jours avant Waterloo. Le royaliste, le soldat de l'armée de Condé, le chouan avait tout à coup reparu sous le général de l'empire. »

Ce n'est pas bien méchant, et pourtant ce n'est pas tout à fait juste. Je rouvre les Mémoires de M. de Falloux* Le voilà compagnon de voyage du maréchal de BouriHont. Il écrit : « Je me demandais avec une certaine anxiété s'il serait convenable d'aborder le chapitre de Waterloo; mais M. de Bourmont l'entama lui-même, et comme satisfait de s'en expliquer.

« Je n'ai jamais eu un instant, me dit-il, la pensée de reprendre du service aux Cent-Jours. Je l'avais

LA DUCHESSE DE BERRY Uo

bien prouvé par mon vote ostensible et négatif aux articles additionnels. Mais, le hasard m ayant fait rencontrer Fouché (sinistre rencontre !), alors ministre de la police, il prit l'initiative d'un entretien qui décida de mes résolutions : « L'empereur est fou, me dit-il, » et nous ne le laisserons point jeter encore une fois » la France dans l'abîme. L'armée a cédé à un premier » enivrement. Ellecomprendaujourd'huiqiiele patrio- » tisme doit l'emporter sur un enthousiasme hors de ») saison. Les maréchaux eux-mêmes me tiennent jour- » nellement ce langage, et ils sauront mettre fin à cette » terrible aventure avant que l'Europe l'ait rendue » irréparable! » — Fouché appuya son dire de noms propres et de circonstances qui, ne laissant plus de doute dans l'esprit de M. de Bourmont, lui persuadèrent que, en reprenant son poste de lieutenant général, il pourrait prêter son concours à un dénouement pacifique et prochain. Mais l'armement de TEurope fut plus rapide qu'on ne l'avait prévu ; l'armée et ses chefs furent moins ébranlés que Fouché ne l'avait supposé, et, de jour en jour, M. de Bourmont fut amené à l'alternative fatale qui devait peser sur tout le reste de sa carrière : ou se séparer de ses frères d'armes dans les circonstances les plus regrettables; ou marcher jusqu'au bout contre les alliés du roi, qui se disaient aussi les alliés de la France. »

Ce que M. de Falloux ne nous dit pas, mais ce que l'on peut croire sans manquer à la charité chrétienne^ c'est que Fouché, passé maître en fait de traîtrises, se hâta d'affirmer ce dont il n'était pas sûr^ afin de

faire d'une pierre deux coups et de compromettre le général royaliste en trahissant Tempereur.

Si je me fais une juste idée du caractère et des sentiments de M. Imbert de Saint- Amand, cette rectification, qui nous permet d'honorer sans réserve l'intrépide vainqueur d'Alger, lui sera encore plus agréable que les éloges mérités par son charmant ouvrage.

12 avril 1888.

On ne pourrait, sans inexactitude, appeler Victor Cousin et Jules Simon les Frères ennemis : car ils ne sont pas de la même génération philosophique et littéraire. Dirai-je de M. Jules Simon : « Le disciple infidèle? » Ce serait excessif. Je dirai plutôt : « Le disciple récalcitrant et rancuneux. » — Et j'ajoute tout bas, au risque de manquer de respect au spiritualisme philosophique, c'est-à-dire ami de la sagesse : — « Rancune de Testomac. »

Je conviens qu'il est dur, quand on a travaillé toute la matinée, sous l'inspiration et la dictée d'un roattre qui, malgré ses prétentions à une noble et fière pauvreté, n'était pas pauvre, de s'entendre dire : « Il y a, tout près d'ici, rue des Maçqns-Sorbonne, une gargote, rivale de Flicoteaux et de Rousseau l'aquatique; vous y serez très bien, et, dans tous les cas, un déjeuner platonique aura l'avantage de vous maintenir dans notre sujet. »

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