ET LA GAZZA LADRA
Oubliant que les fronts radicaux ne rougissent jamais sous prétexte qu*ils sont déjà rouges, les joumaxxx dits conservateurs, pour faire honte au citoyen Madier Montjau, le nouvel élu des prophètes de Montélimar, ont rappelé Tardent royalisme de son vénérable grand-père. Je m'étonne qu'ils n'aient rien dit de son père, une des figures les plus extraordinaires qu'il soit possible d'imaginer.
M. Madier Montjau (Paulin) s'était rendu presque célèbre après 1815, en dénonçant aux Cham-
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bres les royalistes du Gard comme coupables d'un vaste complot ayant pour but: 1® le massacre de tous les protestants du Midi de la France ; 2® le renversement de Louis XVIII au profit de la Camarilla du pavillon Marsan. Éclat, scandale, explosion dans les journaux, qui en firent une grosse affaire. Conséquences logiques : M. Madier Montjau perdit sa position dans la magistrature et se trouva naturellement prêt à saluer avec délices la Révolution de Juillet, qui le nomma d'abord commissaire du gouvernement près la Cour des Pairs lors du procès des ministres, puis conseiller à la Cour de Cassation.
Je ne le connaissais pas, et son nom môme m'était sorti de la mémoire; aussi, quelle fut ma surprise, trois ou quatre mois après l'anecdote de février, quand je le trouvai, où?... dems les bureaux de Y Opinion publique, journal créé par Alfred Nettement, et encore plus légitimiste que YUnion^ dont l'aimable et spirituel directeur, l'excellent M. Lubis, était accusé de fréquenter les soirées da président Armand Marrast.
Nous étions, à VOpinion publique^ cinq ou six rédacteurs actifs; les deux Nettement, Adolphe Sala, Albert de Circourt, Alphonse de Calonne,. Henri de Pêne, et une demi-douzaine d'habitués^
amateurs OU fantaisistes, qui vencdent lire les journaux, causer avec nous, nous donner des nouvelles, improviser un entrefilet, aiguiser un bon mot, désoler le fidèle Méguin, notre vieux metteur en pages, etnous demander des billets de spectacle. Au premier rang de ces volontaires d'un alinéa, brillait M. Madier Mon^au.
U était d'une taille gigantesque — six pieds pour le moins, — d'une maigreur de squelette, d'une pâleur sépulcrale, qu'animaient la vivacité de ses yeux et le jeu de sa physionomie méridionale. Son geste et sa pantomime désordonnée ajoutaient encore à l'efTet de sa longue taille. Il parlait avec une véhémence inouïe, en élevant au-dessus de sa tête ses bras immenses. Sa spécialité consistait à exprimer atout propos son repentir sur la part qu'il avait ou croyait avoir prise à la Révolution de Juillet, àmaudii*e la République, à appeler de tous
ses vœux la Monarchie légitime s' appuyant sur la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon, et à nous apporter le bulletin de la santé de la pieuse reine des Belges.
Nous étions gais, presque jeunes, légers d'argent, et cet homme étrange, fougueux conune à vingt ans, délabré comme un octogénaire, à la fois très-sincère et un peu grotesque dans l'expression de ses
remords et de son royalisme complexe, avait fini par nous intéresser et nous divertir. D était en outre très-liant, assez bavard, un peu toqué, et, quand il ne venait pas dans nos bureaux, entre quatre et cinq heures, il nous manquait quelque chose. Souvent même nous l'engagions à partager notre modeste dîner chez la mère Morel : non-seulement il acceptait, mais il nous donnait une petite comédie. Un de nous demandait une bouteille de vin de Bordeaux; Madier Montjau vidait gravement son verre, puis se levait conmie pour porter un toast, et s'écriait d'une voix de stentor : « Je demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir contribué à la Révolution de Juillet I »
Même, quand il était tout à fait ému, il ajoutait : « Heureusement, on a de meilleures nouvelles de la pieuse reine des Belges I » Peu lui importait d'être entendu par la clientèle de la mère Morel! il n'avait pas de respect humain. Au surplus, cette clientèle se composait presque exclusivem^-l des musiciens de l'orchestre de l'Opéra et de 1 Gpéra- Comique, braves artistes que la politique passionnait peu, et qui souriaient comme nous.
— Mais, me direz-vous, la Gazza Ladra? Quel rapport entre la Pie, qui n'a volé que deux couverts, et la RépubUque qui nous a pris beaucoup pln^^
Nous y voici : on annonçait, depuis quelques jours, le début, au Théâtre-Italien, de mademoiselle Sophie V... dans le beau rôle de Ninette. Cette jeune personne s'était déjà fait remarquer dans les concerts, et un de mes parents me l'avait chaleureusement recommandée. Ronconi, chanteur incomparable, mais assez fou pour prendre, en pleine détresse républicaine, la direction de ce théâtre aristocratique où il se ruina, attachait une grande importance au début de mademoiselle V... Elle devait, croyait-il, repeupler cette élégante salle, qu'il ne parvenait à remplir qu'à force de billets de faveur. Pour faire honneur à la débutante, il s'était chargé du rôle de Fernando ; Lablache reprenait celui du podesteit ; quel attrait pour les dilettantes, qui conservaient encore intacte la traditioya rossinienne 1
Afin d'être en nombre pour applaudir mademoiselle V..., nous avions demandé douze billets, et Ronconi nous en avait envoyé vingt. Hélas ! ces générosités ne lui coûtaient rien, tout en le mettant sur la paille. Je donnerai une idée de l'état oîi dix-huit mois de République avaient réduit le théâtre, en rappelant un simple détail; le moindre journaliste qui demandait une première loge — de celles que se disputaient, sous la Monarchie, les
duchesses du faubourg Saint-Germain, — l'obtenait
sansdifflculté à condition qu'il y amènerait au moins deux dames, et qu'elles y viendraient en robe décolletée ! 1 1
Nous n'étions pas décolletés, mais nous n'allions qu'à l'orchestre. Je m'étais mis, pour cette fois, à la tête du groupe de claqueurs, représentant, au complet, la rédaction de V Opinion publique; le correcteur, le prote, le metteur en pages, le caissier (sinécuriste), et les habitués de l'après-midi. Bien différents du héros de PHonneur et l'Argent, nous décidâmes que nous dînerions, mais n'achèterions pas de gants, d'abord par économie, ensuite pour que nos mains fissent plus de bruit. Inutile d'ajouter que M. Madier-Montjau avait un billet, qu'il dînait avec nous, qu'il était ravi, et que son ravissement s'exaltait de minute en minute. Pour réchauffer le zèle de mes collaborateurs j'offris une bouteille de pomard: Adolphe Sala riposta par deux bouteilles dé Champagne frappé... Quels bons rires ! que de calembours I heureux temps d'enthousiasme, do jeunesse et d'espérance I
A huit heures précises, nous étions à notre poste ; Madier-Montjau à mes côtés, rajeuni, incandescent, extatique, l'œil en feu, le sourire aux lèvres. La soirée s'annonçait bien. La salle était brillante ; bon nombre de toilettes conformes au programma
M. MADIER DE MONTJAU, ETC. ill
L'orchestre attaqua la délicieuse ouverture, marche militaire qui aboutit à un irrésistible crescendo établi sur la dominante. L'introduction, d'une verve si entraînante, les jolis couplets de Pippo, l'entrée de l'impérieuse fermière et du bonhomme Fabrizio disposèrent admirablement le public. Lorsque arriva la charmante ritournelle qui annonce Ninette et sa célèbre cavatine : Di piacer mi balza tlcuorel tout le monde désirait un succès. Mademoiselle Sophie V... quoique très émue, chanta bien, n'abusa pas des roulades, et termina par un trait d'un goût exquis et d'une justesse perfEute, qui lui valut trois salves d'applaudissements.
— La partie est gagnée! dis-je à Adolphe Sala.
— «D'autant plus, répliqua-t-il tout bas,*que voici le corps de réserve.
En effet, Ronconi venait d'entrer en scène. C'est bien ce soir-là que Stendhal aurait pu écrire : « Avec Fernando, la tragédie s'empare du théâtre. » Ronconi, chanteur inégal, n'était pas toujours sûr de son intonation pendant les premières mesures; mais, dans ses bons jours, il s'élevait jusqu'au sublime. Sa voix chaude, son expression tragique, son geste terrible, l'art incroyable avec lequel il colorait toutes ses phrases et les faisait
passer par mille gradations d'énergie, de tendresse, de colère et de douceur, tout cet ensemble électrisait son auditoire et prêtait au gros mélodrÉune de Caigniez et Daubigny unevaleuridéale.Le duo fut enlevé avec une maestria inimitable. Encouragée par ce merveilleux partenaire, mademoiselle V... se surpassa, Qlld^strette fut couverte de bravos. Mais silence! voici Lablache; il n'avait qu'un péfaut dans le rôle du podestat ; il était trop beau, trop olympien, trop grandiose ; un aigle au lieu d'une orfraie!
— Il finirait par me faire aimer le bailli ! disait Berryer dans les couloirs.
Jamais le fameux air // mio piano èpreparato/ n'avait été chanté avec un si admirable mélange de fatuité sénile, de libertinage clandestin et d'autorité magistrale. Ce tocsin guttural, assoupli parla science ou plutôt par le génie, se prêtait sans effort à toutes les fioritures dont surabonde ce morceau. Pour changer le succès en ovation et l'enthousiasme en délire, il ne manquait qu'une étincelle. Sans nul doute cette étincelle allait jaillir de l'immortel trio Nume benefico/
Quel trio ! mais aussi quels artistes ! Mademoiselle Sophie V... détÉulla parfaitement la scène du signalement, où madame Malibran avait laissé
des souvenirs si redoutables. Dans le magnifique adagio, sa voix fraîche et pure répondait comme un mélodieux écho aux basses chantantes qui rivalisaient d'expression, de flexibilité et de puissance. Dans la salle, on eût entendu voler un fournisseur républicain de vareuses et de chaussures. Le drame grandissait. Le podestat, se croyant seul avec Ninette, venait de démasquer ses odieux desseins. A ce moment. Fernando, oubliant son propre péril pour ne songer qu'à sa fille; s'avança sur lui, frémissant, indigné; superbe, et lui jeta lo cri de colère paternelle : Un maturol un magistratol Ronconi lança ces notes frémissantes avec une si prodigieuse furie, il s'éleva à une telle hauteur tragique, que nous fûmes tous subjugués, fascinés, éblouis, foudroyés. On ne songeait pas môme à applaudir. Pour ma part, j'étais si ému, que je ne pensai plus à surveiller mon voisin de gauche, M. Madier-Montjâu, lequel donnait, depuis quelques minutes, des signes d'une exaltation inquiét{inte.
Tout à coup, je vis se dresser près de moi une gigantesque figure, grandie encore par deux bras levés vers le lustre avec des mouvements télégraphiques. Cette figure fantastique, spectrale, abracadabrante,avait unelargebouche,etde cettebouche
il4 SOUVENIRS D'UN VIEUX MÉLOMANE
sortirent ces paroles accentuées avec une vigueur capable de couvrir un orchestre :
— Je demande pardon h Dieu et aux hommes d'avoir contribué à la révolution de Juillet... Heureusement, les nouvelles de Sa Majesté la Reine des Belges sont meilleures I
Jugez de Teffet de cette diversion imprévue, en ce moment suprême d'extase dramatique et musicale. Dans la salle, ce fut une stupeur qui se traduisit, chezles mélomanes, en cris de fureur, chezles spectateurs blasés, en éclats de rire. Sur la scène, Lablache et Ronconi, artistes de Tâge héroïque, aguerris à tousles feux de la rampe, ne sourcillèrent pas ; mais la pauvre débutante se trouva mal, et tomba dans les bras du bailli, fort étonné de sa bonne chance. On se hâta de baisser le rideau, pas assez vite pourtant pour nous empêcher de voir un. gros chat, le chat de là concierge du théâtre, — qui passa majestueusement devant lé trou du souffleur, comme pour aggraver la catastrophe.
Dix minutes après, le rideau se releva, et le régisseur vint annoncer, d'un air lugubre, que mademoiselle V..., remise de son évanouissement, pouvait continuer son rôle, mais qu'elle se recommandait à toute notre indulgence.
Hélas ! elle en eut besoin. La pauvre enfant, dé-
H. MADIER DE MONTJAU, ETC. ilS
concertée, suffoquée, ayant peine à retenir ses larmes, manqua tous les effets du second acte, môme le duo de la prison, où le ténor Lucchesi, atteint d'un coryza chronique, acheva la déroute. La représentation se traîna jusqu'à la fin; le public était de glace, et les artistes, paralysés par cette froideur, sentant se briser ce fil électrique qui va du chanteur à l'auditoire, ne retrouvèrent plus leur verve. Pour Lablache et Ronconi, ce fut la retraite de Moreau; pour mademoiselle Sophie V..., ce fut le désastre de Leipsick. Elle ne reparut plus, et, quelques» années après, voyageant en Allemagne, je la rencontrai, à Hombourg, à tête d'une troupe nomade.
Soyons juste : M. Madier-Montjau fut au désespoir. Il s'arrachait le peu de cheveux gris qui lui restaient, en répétant :
— Pauvre Ninettel Et dire que je croyais ajouter h son succès en donnant un libre cours à mon enthousiasme I... Ahl si j'étais riche, j'indemniserais cette intéressante jeune personne...
— Mais vous ne l'êtes pas, lui dis-je, et cette pauvreté vous honore. Cependant vous méritez une pénitence...
— Laquelle?
— Al' avenir, quand vous serez en proie à une émo-
.{i6 SOUVENIRS D'UN VIEUX MELOMANE
tîontropvîOxente,vous varierez votre formule, et vous direz : « Je demande pardon à Dieu et aux hommes ...»
— D'avoir contribué à la révolution de Juillet?...
— Non! d'avoir engendré un démagogue, qui envenmieratôt ou tard la révolution de Février!...
A VaucorbeïL
Mon cher ami,
Vous êtes-vous quelquefois demandé pourquoi la rue Saint-Georges, située dans le quartier le plus élégant et le plus bruyant de Paris, parallèle à la rue Laffitte et aboutissant à la rue Saint-Lazare, a l'aspect tranquille et mélancolique d*une ville de province ou d'une rue du Marais ? Cette impression de tristesse et de solitude est consacrée pour moi
par un souvenir.
Regardez, à Tangle de la rue de la Victoire, cette maison de chétive apparence, devenue aujourd'hui uu^hôtel meublé de cinquième ordre. Deux colonnes d'un style au-dessous du médiocre en gardent l'entrée; la façade est d'une teinte jaunâtre; à travers les vitres mal lavées, on aperçoit de pauvres rideaux de mousseline. Rien, dans cet ensemble, qui rappelle le luxe moderne et l'animation parisienne. Il faut avoir l'imagination bien riche pour loger dans cette banale demeure un éclair de gaieté, un trait d'esprit ou un rayon de soleil.
C'est dans cette maison qu'a vécu et que nous avons vu mourir une des femmes les plus spirituelles et les plus charmantes qui aientjamais pratiqué l'art difficile et à demi perdu de tenir un salon, de piquer au jeu la causerie, de s'entourer d'un groupe d'hommes érainents ou distingués et de les faire si bien valoir que chacun d'eux était content de soi sans être mécontent des autres. Madeime Kreutzer, veuve d'un habile virtuose et belle-sœur d'un compositeur jadis célèbre, auteur de Lodoïska et de laMortcfAbel^^eLSsaiidaxis sa société intime pour être la fille de Talma. Je n'ai jamais su ce que l'on devait penser de cette légende ; ce que je sais mieux, c'est qu'elle réunissait autour d'elle des amis qui oubliaient en entrant toute rivalité de talent et de
LfiON KREUTZER 119
gloire, pour mieux jouir du plaisir d*être ensemble ot mieux profiter de son influence balsamique.
Là se rencontraient Jules Janin, Berlioz, le vénérable M. Laurentie, le général de Saint-Yon, Liszt, Joseph d'Ortigue, Henry Berthoud, Audibert; de la Quotidienne; Massart, le professeur du Conservatoire; Meyerbeer, dans les grands jours; Decaisne, le peintre favori de Lamartine; Hippolyte Romand, auteur justement applaudi du Bourgeois de Gdfid.,.,
Hélas ! il y a de cela trente-trois ans ; parmi ceux que je viens de citer, — et bien d'autres quej'oublie, — la plupart sont morts; quelques-uns se sont laissé absorber ou aigrir par la politique ; plusieurs se sont perdus de vue, dispersés par cette incroyable série de catastrophes qui a fait de nous, non plus des habitants d'une même ville ou des habitués d'un même foyer, mais des naufragés construisant à la hâte une hutte sur le sable. N'importe ! il suffit d'avoir eu l'honneur d'être admis dans ce salon, de voir de près ces hommes supérieurs, de prendre part à ces conversations brillantes, d'être encouragé par cette incomparable maltresse de mai«> son, pour que le souvenir en soit indélébile. C'est une fleur dont on garde encore le parfum longtemps après qu'elle s'est desséchée dans l'herbier; c'çst
une douce et gracieuse physionomie qui se dessine et sourit encore dans les vagues lointains de la mémoire; c'est un trésor auquel on tient d'autant plus que Ton se sent plus appauvri par le malheur 'des temps et la fuite des années; c'est un devoir que Ton accomplit en veillant sur ces chères images comme une âme pieuse sur des reliques.
Et maintenant, si vous me demandez à quoi tend ce long préambule et pourquoi j'essaye de remettre en lumière cette aimable figure de la mère de Léon Kreutzer, je vous répondrai : — Parce que le salon, l'entourage, l'heureuse sociabilité de la mère expliquent quelques-unes des bizarreries du fils. Ce fils unique, tendrement aimé, dépassait d'un côté et contrariait de l'autrales exigences de l'orgueil maternel; il n'avait pas et ne songeait point à acquérir les grâces mondaines et légères i||ii servent trop souvent à couvrir la présomption ou la nullité. Plus jaillissaient autour de lui et se multipliaient les étincelles, plus il se repliait sur lui-môme, s' enfermant dans sonrôve d'artiste pour écouter de mystérieuses mélodies. Je le vois encore, tel qu'il m'apparut un soir, et je n'ai jamais oublié cette apparition singulière. Si l'on avait dit de son grand-père (selon la légende) : « C'est une statue qui marche, » — on pouvait dire de lui :
« C'est un conte d'HofTmann qui circule au milieu des vivants *. »
Ses longs cheveux, partagés sur le front, tombaient en désordre sur Tample collet d'une prodigieuse redingote. Son visage pâle, ses yeux hagards, ses airs effarés, sa démarche inégale, la négligence de sa tenue, la gaucherie de ses allures, ses efforts visibles pour ne pas perdre le fil de votre discours, ses alternatives de distraction taciturne et de vivacité fébrile, tout trahissait en lui une nature étrange, faite de contrastes, où le superflu usurpait la part du nécessaire, où des facultés incomplètes, mais exquises, se heurtaient sans cesse aux réalités de la vie. Il y avait, dans cette figure ébauchée, de rhalluciné, du visionnaire, du sauvage, du viei) enfant, du mangeur de hachisch, et de l'homme de génie.
Son âme était aussi candide que son intelligence était haute, son geste brusque et son extérieur débraillé. Il eût été plus facile de lui voler son der-
1. Comme pour mieux se rapprocher d'Hoffmann ou d'EdgardPoÔ, il aimait un peu trop la dive bouteille. Un jour, il me dit, en me lançant une bouffée largement alcoolique, que le Barbier de Séville^ de Rossini, a était une agréable pochade, — Et vous un agréable pochard, » lui répondis-je exaspéré. Il était si bon que^ au lieu de se fâcher, il me tendit la main en riant.
nier écu et de lui prendre sa dernière chemise que de lui faire dire du bien de la musique qu'il n'aimait pas.
Ainsi qu'on l'a souvent remarqué chez les gens timides, il lui arrivait parfois de sortir de son silence pour se livrer à des boutades fantaisistes ou formuler des jugements dont s'effrayait notre dilettantisme mondain. Épris d'un idéal qui se résumait dans le nom de Beethoven, croyant, comme Berlioz, à la nécessité d'une révolution musicale, il était sans pitié pour les imitateurs de Rossini, et peut-être pour Rossini lui-même, ou du moins pour ces vulgaires cabalettes qui font aujourd'hui l'effet d'une broderie fanée sur une riche étoffe. On aurait pu, dans ces moments, le prendre pour un esprit tranchant, cassant et absolu. Mais, s'il apercevait un nuage sur le front de son interlocuteur, il revenait sur son dire avec une simplicité d'enfant, et recommençait à se taire. Somme toute,, c'était un cœur d'or, et, dès qu'on le connaissait mieux, on se figurait un pur lingot caché sous une couche d'argile et ignoré du passant, tandis que s'étalent aux vitrines des joailliers des bijoux artistemnt ciselés, giais incapables de supporter le poinçon et le contrôle.
Je ne connaissais, de Léon Kreutzer, jusqu'en
1854, que ses articles de critique musicale, publiés dans la Quotidienne, devenue plus tard l'Union monarchiquey puis l'Union sans monarchie. Jugés littérairement, ces articles offraient, comme leur auteur, un singulier mélange de lumière et d'ombre, de raison et de fantaisie. U humour y dominent plutôt que l'esprit. Des idées très originales, des paradoxes très ingénieux, de très piquantes saillies, y edternaient avec des calembours formidables, d'ébouriffants à peu près * et des divagations d'écolier en vacances. L'exagération, le dédain, l'ironie , les sourdes colères provoquées par certains noms et certains succès, s'y combinaient avec les marques fréquentes d'un goût très fin, très délicat et très élevé.
Ce que l'on ne pouvait nier, môme en se révoltant contre quelques-uns de ses arrêts, c'est qu'il y avait là une personnalité bicM nette, bien accusée, bien sincère, qui ne regardait pas par-dessus l'épaule du voisin et dont la fière indépendance, sûre de ne jamais obtenir de succès populaire, était digne de s'entendre avec les esprits d'élite et de remplacer la quantité par la qualité.
1. Gelai-ci entre mUle: «Depuis que Ton entend parler des ovations que le Brésil fait à madame Stoltz, toutes nos cantatrices veulent brésilier leur engagement. »
Pourtant, quelle que fût mon estime pour Léon Kreutzer, je ne pus me défendre d'un mouvement de surprise, lorsque, un jour, Berlioz et d'Ortigue, mes deux oracles, me dirent que ce conte d'Hoffmann avait été retouché par Haydn et par Mozart, que cet être attachant, mais bizarre, ébouriffé, décontenancé, décourageant, découragé, à peine capable de se conduire, incapable de se défendre, était un compositeur de premier, ordre. Seulement, entendons-nous bien ! Jamais VOdi profanum vul^ gus et arceo n'avait été traduit en français et mis en musique avec une plus inflexible exactitude.
La musique de M. Léon Kreutzer avait des pudeurs de vierge, des frissons de sensitive, des susceptibilités d'hermine. Je doute qu'elle eût accepté — ce que d'ailleurs on ne lui offrait pas — l'éblouissement du théâtre, le tapage des réclames, le commérage des coulisses, la servitude des répétitions, l'applaudissement trivial ou la grossière raillerie des multitudes. C'est ici que nous avons à saluer le plus noble emploi qu'un artiste supérieur puisse faire de sa fortune. Tous les deux ou trois ans, Kreutzer choisissait un orchestre, organisait un concert, et conviait un auditoire digne de lui à vcnir entendre, tantôt ses belles symphonies on* fa et en st bémol, tantôt des fragments d'opéra et
de ballet, tantôt son grand concerto pourpiano et orchestre; séances mémorables, où le secondaient Tactive amitié et le beau talent de M. et de madame Massart, et dont le succès présentait cette anomalie, qu'il était impossible d'être plus unanime et difficile d'être plus restreint.
Le lendemain, Berlioz taillait sa meilleure plume, et payait, dans le feuilleton du Journal des Débats^ le plus franc, le plus chaleureux tribut d'enthousiasme à cette musique qui réunissait à ses ^eux le double mérite d'être ravissante et encore moins populaire que la sienne. Cette admiration avait de l'écho dans notre groupe, et dans le voisinage du Conservatoire ou de la salle Pleyel. « C'est merveilleux! disions-nous; qui se serait jamais attendu à ces trésors d'élégance et de grâce ? Inspiration, science, originalité, fantaisie, puissance même, tout y est. Ces airs de danse sont légers comme des ailes d'abeilles. Ces mélodies sont dignes de se fondre avec la poésie de Victor Hugo et de Brizeux, de Théophile Gautier et d'Alfred de Musset. Ces compositions religieuses donnent envie de s'agenouiller sur la dalle en élevant son âme vers le Dieu de toute beauté et de toute harmonie. En vérité, nous ne devons pas, nous ne pouvons pas réserver pour nous seuls ces jouissances si exquises,
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si délicates et si pures. Q faut chercher un moyen pour que le grand public soit admis à les partager?.. »
Hélas ! le public passait, le temps marchait, Thé-.
résa chantait, Offenbach régnait, chacun retournait à ses affaires ou à ses plaisirs, et les affiches annonçaient la centième représentation de la Belle Hélène, en attendant la Timbale d'argent.
Léon Kreutzer se réconciliera-i-il, après sa mort, avec^la célébrité qu'il méritait si bien et qu'il courtisait si peu ? Il a laissé par testament une somme assez considérable, qui doit être affectée à la pu-^ blication de ses œuvres complètes. La liste de ces œuvres a déjà paru dans plusieurs journaux. Je n'ai pas à la reproduire ; je me contenterai d'ajouter aux morceaux dont j'ai parlé, la Messe h double chœur, la Chasse du Burgrave, la Jeune Tarentîne, le Stabat Mater, les Filles d'azur; l'introduction à la Tempête, Aq Shakspeare; musique dramatique, musique symphonique, musique d'église, musique de chambre ; tout un monde I
' Quant à caractériser d'une façon spéciale le talent ou le génie de Léon Kreutzer,^ je crois devoir me récuser. Ce qui me semble hors de doute au milieu de ces œuvres où se révèlent des qualités si diverses, c'est que le romantisme musical, chez
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lui, n'excluait ni la pureté des formes, ni la correction du sfyle, ni le choix des idées, ni 1* ordre et la régularité des parties. H a été, pour ainsi dire, un révolutionnaire aristocratique, Toreille attentive à la musique de l'avenir, mais l'œil tourné vers les régions idéales où planent les nobles génies de Mozart, de Racine et de Raphaël. Eugène Delacroix, si énergiquement romantique dans sa peinture, était, dans sa conversation charmante et dans ses prédilections Uttéraires, un esprit du xvii® siècle. Léon Kreutzer, romantique dans ses allures, dans sa physionomie, dans sqiq langage, dans ses antipathies, dans ses préférence, pourrait bien ajouter un nom aux classiques de la musique.
. Si cette belle édition posthume des œuvres de Léon Kreutzer, inaugurant pour lui une phase nouvelle, élève sa notoriété au niveau de son talent, mes excellents confrères de la critique musicale, les Guy de Charnacé, les Gustave Bertrand, les Ernest Reyer, les Bénédict, les Sylvain Saint- ÉLienne, les Arthur Pougin, les Daniel Bernard, les Moreno, les Henri Blaze, les Joncières, etc.,' etc., achèveront de remplir cette lacune. Ils voudront étudier de près ces compositions si variées, et si intéressantes, écrites, avec tant d'amour, de soin et de conscience, dont les beautés ne nous apparais-
sent aujourd'hui que clans une sorte de crépuscule. Interprétées par d'éminents artistes, elles serviront de texte à des analyses attentives et sympathiques. Pour moi, reconnaissant et fier de trouver mon nom parmi les dépositaires de ce mélodieux héritage, je me suis proposé surtout de disputer à Toubli une figure à laquelle je ne puis songer sans évoquer, au milieu des tristesses présentes, les doux et mélancoliques fantômes 'du passé. On pourrait définir Léon Kreutzer en disant- qu'avec des facultés supérieures il fut le contraire d'un esprit pratique. Il manqua de ce savoir-faire qui, contenu dans une juste mesure, est la coquetterie du talent. Dieu lui avait donné une admirable mère, une fortune indépendante, une âme généreuse, une intelligence avide du beau. Il ne profita de ces dons précieux que pour être et négliger de paraître un grand artiste. Il détesta tellement la vulgarité, que cette haine lui fit mépriser l'opinion ; mépris qui peut avoir de fâcheuses conséquences, car ce qui n'est d'abord qu'un sentiment finit par être un système. La misanthropie et la solitude ne sont pas de bonnes conseillères, et une mauvaise hygiène ne tarde pas à détruire la santé morale. Nous devons nous attacher d'autant plus à raviver l'œuvre de Léon Kreutzer, qu'il a pris moins de soin de sa re-
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Qominée. Si Ton m'accorde que nos illustres ont compromis quelque chose de leur valeur en cherchant le bruit, en flattant la foule, en sollicitant le succès, on comprendra ma sympathie respectueuse pour l'homme qui leur a si peu ressemblé.
JL MADAME LA MAHQUI8B DE B...
Eh bien, oui, madame la marquise I j'avoue que je les regrette, ces bonnes vieilles villes de province, telles qu'elles étaient avant leurs métamorphoses à r instar de Paris. On se perdait bien dix fois avant d'arriver du bureau des diligences à la préfecture et de la mairie à la cathédrale. Les rues étaient étroites, sombres, tortueuses ; avec un peu de bonne volonté, on pouvait se toucher la main d'une fenêtre à l'autre; pourtant les hommes de mon âge
VOUS diront quB, dans ces antiques mdsons, démolies à coups de marteau et remplacées par des alignements magnifiques, il y avait une partie de leur âme, de leurs souvenirs, de leurs rêves, de leurs amoUrs, de leur bonheur; toutes les traditions du passé, toutes les traces des générations disparues, tous les traits de physionomie, tous les détails de couleur locale qui distinguaient, par exemple, Bourges de Dijon ou Lyon de Marseille... mais, au lieu de discourir, j'aime mieux vous raconter une simple et mélancolique histoire. La vieillesse est conteuse, sans doute parce que ses réminiscences lui font Teffet d'un portrait où elle se reconnaît à la fois ressemblante et rajeunie.
En 1868, j'allais de Paris à Bordeaux; je devais m'arrôter un jour à Poitiers, où m'attendait un ami. Dans le w^agon, à côté de deux ou trois figures insignifiantes, je remarquai un voyageur vers lequel m'attira tout d'abord une instinctive sympathie; c'était un homme d'environ cinquante-cinq ans ; ses cheveux, presque blancs, taillés en brosse, contrastaient avec son teint brun. Une belle balafre sillonnait sa joue gauche ; il portait à sa boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur; mais, si tout, dans sa tenue, annonçait un mililaire, l'ex-
pression de son regard révélait un songeur, un esprit romanesque, peut-être un poëte.
Nous n'étions pas seuls, et la causerte ne pouvait être qu'intermittente, sans ombre d'intimité et de confidence. Il m'apprit qu'il était chef de bataillon, qu'il avait fait presque toutes les campagnes d'Afrique sous le roi Louis-Philippe, puis les guerres de Crimée et d'ItaJie; que, après trente-cinq ans de service, ses blessures et ses rhumatismes l'avaient forcé de prendre sa retraite, et qu'il comptait se fixer à Poitiers pour achever d'y vieillir et d'y mourir.
— C'est votre ville natale ?lui dis-je sans attacher à ma question beaucoup d'importance.
— Non, monsieur, me répondit-il avec une sorte de tressaillement dont je fus ému sans savoir pourquoi.
Peu de temps après, nous arrivions à Poitiers. Je trouvai à la gare la voiture de mon ami. J'échangeai avec le commandant quelques mots d'adieu, persuadé que je venais de le voir pour la première et la dernière fois.
Le lendemain, quelle ne fut pas ma surprise quand je retrouvai dans la salle d'attente mon compagnon de la veille !
— Je repars avec vous, me dit-il.
Était-ce une illusion? je crus voir une larme qui tremblait dans ses yeux et qui avait bien envie de couler sur ses joues martiales.
Le hasard me favorisa. Jusqu'à Libourne, nous fûmes en tête-à-tête dans le wagon. J'avais deviné que, dans le choix de sa résidence et dans son brusque départ, le commandant cachait un secret de cœur... Devina-t-il, à son tour, TafTectueux intérêt dont je ne pouvais me d^endre en le regardant? Se voyant seul au monde, sans but et sans lendemain, après une secousse ou une crise que j'ignorais encore, éprouva-t-il un invincible besoin d'expansion et de confiance? Encouragé par cet ensemble de cordialité et de tristesse, je me hasardai à lui dire avec une émotion qui me parut communicative :
— Vous n'avez donc pas trouvé à Poitiers le... la personne que vous veniez y chercher?
Il me regarda fixement ; il y eut un silence. Puis il reprit à demi-voix, comme se parlant à lui-même :
— Au fait, pourquoi pas? Trente-trois ans ont passé sur ce souvenir... La mort s'est chaînée de sceller toutes les lèvres... Le temps et les hommes se sont faits les complices de l'oubli... Son nom même, ce doux nom de Gabrielle, si je le prononçais dans cette ville que nous quittons et que je ne
reverrai jamais, n'y réveillerait pas d*écho... Rien, plus rien... des flots de cendre ont étouffé ce feu; des flots de poussière ont couvert cette cendre... Écoutez-moi donc, et tâchez de ne pas sourire... C'est si grotesque, une vieille mouststche sentimentale I
» En 1835, je sortais de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant. Poitiers fut ma première garnison. Je ne pouvais assurément passer pour fier; mais je ne partageais ni les goûts ni les habitudes de mes camarades. Je fumais peu, et buvais encore moins ; la vie de café me faisait horreur, et, dans les repas d'officiers, le bruit, les chansons, les éclats de rire me donnaient envie de pleurer. La ville ne manquait pas de jolies grisettes, — comme on disait alors, — ou de petites marchandes accessibles aux fascinations de Tépaulette; mais je ne comprenais pas le plaisir sans l'amour; et qui pouvais-je aimer?...
» Je m'abonnai à un cabinet littéraire, et je dévorai les romans de Balzac, de George Sand, de Mérimée, d'Eugène Sue, les drames d'Alexandre Dumas, les proverbes d'Alfred de Musset, les fantaisies de Charles Nodier. J'aspirais par tous les pores cette passion qui s'exhalait de mes ardentes lcctm*esf j'appelais à grands cris r/;ico»7iMe, cette
inconnue qui devait enfin remplir le vide de mon cœur.
» Pour aller de mon modeste logis au cabinet littéraire, j'avais à passer par une petite rue qui coupait à angle droit sur une , ruelle encore plus étroite, où le soleil ne pénétrait jamais, qui n'avait pas de réverbères, oh la nuit tombait à six heures en été, à trois heures en hiver. A cette ruelle faisait face une maison de très belle apparence, dont T architecture datait du xvi'siècle. Lorsque l'on arrivait — pardon de ces détails — à l'angle d.es deux petites rues, on avait devant soi, à une vingtaine de pas de distance, une fenêtre du premier étage de cette maison.
» Cette fenêtre n'offrait rien de bien remarquable; elle était cintrée; derrière ses grandes vitres, des rideaux relevés par de légères embrasses ; à l'extérieur, des persiennes peintes en gris ; sur tout cela, un air de vétusté, qui n'était pas du délabrement. D'ailleurs, eût-elle été plus sombre et plus sinistre que le seuil de l'enfer dantesque, elle ne tarda pas à devenir pour moi plus radieuse qu'une matinée de printemps. Une jeune femme s'y tenait assise, la tête inclinée sur un ouvrage de broderie ou sur un livre, mais pas assez absorbée par son travail ou par sa lecture pour ne pas lancer, de temps
à autre, un regard furtif du côté de la petite rue.
» Elle était presque constamment habillée de couleurs claires, d'une robe rayée de blanc, de rose ou de lilas. Son attitude pensive trahissait un fond de découragement ou de fatigue. Je ne vous dirai pas si elle était belle; tout ce que je sais, c'est que, un jour, nos yeux se rencontrèrent. A dater de ce jour, je lui appartins corps et âme, et je ne me suis jamais repris.
. » Dés ce jour aussi, je m'habituai à passer sous sa fenêtre, à la môme heure, avec une exactitude chronomé trique. Je n'ai jamais été fat; — le mot était encore de mise en 1835. — Pourtant, au bout d'une quinzaine, le doute ne me fut pas possible; ses regards s'attachaient sur moi avec une sorte d'ardeur maladive. Implorait-elle ma tendresse ou mon appui? Était-ce elle, au contraire, qui avait pitié de mon isolement et de ma tristesse ? Souvent, il me semblait qu'elle avait pleuré. D'autres fois, un gros bouquet de roses thé, d'oeillets blancs et de géraniums s'étalait à sa fenêtre dans une belle coupe de Bohême, et ses yeux allaient de ses fleurs à moi, comme pour nous unir dans sa pensée.
» Je serais mort plutôt que de faire la moindre démarche qui pût la compromettre. J'appris seulement qu'elle se nommait la comtesse de R...,
que son mari, d'un âge déjà mûr, ne lui avait pas donné un moment de bonheur ; qu'il était vulgaire, grossier, brutal et jaloux; qu'elle sortait peu et allait rarement dans le monde, quoique sa naissance et son mariage l'appelassent à vivre au cœur même du faubourg Saint-Germain de Poitiers.
» Le faubourg Saint-Germain de Poitiers ! quelle fearrière infranchissable entre elle et moi I Vous vous en souvenez peut-être; jamais la société aristocratique des villes du Midi et de l'Ouest ne fut plus fermée que sous le règne de Louis-Philippe. Pour moi, pauvre sous-lieutenant, fils d'un médecin de village, sans recommaïidation, sans crédit, quel moyen pouvait-il y avoir d'arriver jusqu'à la com-^ tesse, de rapprocher les distances, de resserrer cet imperceptible lien qui rattachait ma vie à la sienne ?
» Il y avait la fenêtre.
» A cette époque, les livres de cabinet littéraire étaient généralement des volumes in-S** à couverture jaune et à grandes marges. J'en avais presque toujours un ou deux sous le bras, quand je passais sous cette bienheureuse fenêtre. Un mardi, le 15 juin, au moment où mes yeux se fixaient sur cet étroit espace qui me possédait tout entier, j^ vis la comtesse se lever, et, pendant un instant plus rapide que l'éclair, approcher de la vitre entr'ou-
verte sa p&le et délicieuse figure. Elle tenait à la main un volume jaune exactement semblable à ceux que je portais.
» Ce fut un trait de lumière. Cinq minutes après, j*étais au cabinet de lecture, et je disais à la maîtresse de rétablissement :
» — Je suis sûr que vous avez pour lectrices toutes les belles dames de la ville ?...
» — Toutes, monsieur l toutes, me répondit-elle fièrement ; et tenez, voici ma dernière cliente I
» Elle me présenta son registre, et je lus à la dernière ligne : « 15 juin 1835. La comtesse Ga- » brielle de R... Valentîne^ par George Sand,I"vo- » lume. » '
» Je m'emparai du second volume, en promettant de le rendre le lendemain matin: je l'emportai chez moi, et il me fut facile de souligner au crayon des mots épars, qui» rassemblés, formaient cette phrase : « Je vous aime avec passion,..! entendre » votre douce voix, ce serait le ciel. . . mais comment » arriver jusqu'à vous?... »
» Le lendemain, en passant sous la fenêtre, au lieu de garder le volume sous le bras, je le pris de la main gauche, et, de la main droite, je frappai un léger coup sur la couverture.
» Gabrielle avait compris. Deux jours après, je
me fis rendre le second volume de Valentine^ sous prétexte que je Tavais rapporté trop tôt et que je n'avais pas eu le temps de Tachever. D'autres mots étaient soulignés au crayon, et j'en composai la phrase suivante :
« Plus dans la journée; on pourrait vous re- » marquer; à neuf heures du soir, si la fenêtre est » éclairée, petite porte du jardin... »
» Cette maison, en effet, possédait un grand jardin, dont le mûr côtoyait une rue déserte; il y avait de ce côté-là une petite porte que l'on n'ouvrait jamais...
» C'est à dater de ce moment que la vieille fenêtre prit une place immense dans ma vie. Elle devint le troisième personnage de mon roman : je lui prêtai un sens, une âme, une figure, un langage. Y aurait-il de la lumière à neuf heures du soir ? Cette question dominait pour moi tous les incidents de la journée. Je ne vivais plus que pour et par cette minute oîi je tournais l'angle des deux ruelles, et où mes yeux interrogeaient ce point obscur ou lumineux, accès de désespoir ou frisson de joie. Mon cœur, en ce moment, battait si fort, que j'en étais parfois effrayé. Cette fenêtre, je la voyais dans mes rêves, tantôt rayonnante, tantôt ténébreuse; je me réveillais en sursaut, le front
LA VIEILLE FENÊTRE \Ai
baigné de sueur, les mains brûlantes de fièvre, parce que mon rêve m'avait montré, à la pâle clarté de la lampe, au lieu de ma bien-aimée Gabrielle, un spectre au visage livide ou un mari au regard menaçant.
» J'en étais venu à ces superstitions puériles qui caractérisent Tidée fixe. Je me disais le matin:
» — Si je rencontre, en sortant, tel ou tel de mes camarades , il y aura ou il n'y aura pas de lumière . Si , en ouvrant la Bévue des Deux-Mondes^ j'y vois le nom de Sainte-Beuve, la fenêtre sera éclairée; si j'y lis le nom de Gustave Planche, la fenêtre restera dans l'ombre...
» Ohl monsie*Ur! quelles soirées d'extase, que celles où la fenêtre, ma chère confidente, s'illuminait pour me dire: « Au jardin I » — J'y courais; je trouvais la porte entr'ouverté ; une petite main bien tremblante saisissait la mienne ; je m'asseyais sur un banc rustique avec Gabrielle, qui, ces soirs-là, avait trouvé moyen de rester seule au logis. Nous étions à peu près du même âge; nous nous racontions notre enfance, les premiers songes de notre seizième année, nos tristesses et nos peines. Les miennes se résumaient en quelques mots : pauvre et romanesque,, sans espoir de réaliser jamais mon idéal! — Les siennes me serraient le cœur;
142 SOUVENIRS D*UN VIEUX MÉLOMilNB
orpheline presque au berceau, elle avait eu pourtuteur un vieux viveur de province, égoïste et sensuel, qui, sans la consulter, Tavait mariée à un de ses compagnons de plaisir ou de débauche. Cette union sans tendresse et sans enfants lui était odieuse. Son mari, de vingt ans plus âgé qu'elle,, offensait toutes ses susceptibilités déjeune femme^ après avoir froissé toutes ses délicatesses de jeune flRe. Figurez-vous une sensitive sous le gros soulier ferré d'un charretier ou d'un maquignon. Son titre de comte et ses vieux parchemins ressemblaient St une ironie de la fortune ou de la nature et contrastaient avec ses habitudes de cercle, d'écurie, de jeu et de tabagie; il lui donnait presque publiquement d'ignobles rivales. Dans son malheur, Gabrielle n'avait personne à qui se confier. Elle rêvait, lisait et pleurait. Elle avait essayé de deux ou trois amitiés féminines qui s'étaient brusquement dénouées dans des commérages et des médisances. Le monde, où elle allait peu, ne lui plaisait guère ^ et lui témoignait peu d'empressement. Sa beauté frôle, maladive, mélancolique, n'était pas de ceHes qui séduisent les Lovelaces de chef-lieu. Sa timidité, sa langueur, sa taciturnité, la faisaient passer pour sotte.
» Depuis quelque temps, son imagination s'était
exaltée, et lui suggérait tour à tour des idées de fuite ou de suicide. C'est dans une de ces crises de découragement et de désespoir qu'elle m'avait aperçu pour la première fois. Elle m'avouait naîvementquejeîui étais apparu comme un frère ou un ami inconnu, retrouvé tout à coup à la suite d'un long voyage ou d'une de ces révélations soudaines dont sont pleins les drames et les romans. Elle m'aimait avec un mélange d'inconscience et d'abandon, comme dans un long accès de somnambulisme, ou comme si quelque bonne fée nous avait transportés dans des sphères idéales, étrangères aux lois sociales et aux réalités de la vie. Souvent, pendant ces douloureuses confidences, Gabrielle laissait tomber sa tête charmante sur mon épaule. Je sentais alors les boucles de ses cheveux blonds effleurer mon visage; je sentais sa main brûlante frémir dans la mienne, et son cœur palpiter contre mou cœur.
» Le délicieux roman ôl André parut à cette époque; j'avais lu, relu, appris et parfois je récitais à Gabrielle l'admirable fwige, alors gravée dans toutes les mémoires : « Qu'y a-t-il d'impur entre deux en- » fants beaux et tristes, abandonnés du reste du » monde? Pourquoi flétrir l'union de deux êtres è^ I) qui Dieu inspire un mutuel amour, etc., etc., »
14i SOUVENIRS D'UN VIEUX MÉLOMANE
» Gabrielle m'écoutait, les larmes aux yeux, un pâle sourire aux lèvres, comme si elle avait entendu récho lointain d'un monde invisible.
» Ces entrevues passionnées, fébriles, intermittentes, interrompues souvent par de stériles semaines où la fenêtre restait dansTombre, durèrent une année. Une année I N'est-ce pas quelque chose dans une existence? Combien de gens n'ont pas môme eu un jour I A la fin de juin 1836, il arriva ce que j'aurais dû prévoir, ce que, dans l'enivrement de notre amour, j'avais absolument oublié. Notre colonel nous annonça que, par ordre du ministère de la guerre, le régiment allait quitter Poitiers et partir pour l'Afrique. Ainsi, ce n'était pas un changement ordinaire ; nous quittions une garnison pour faire campagne I
))Ge fut un coup de foudre. Que vous dire de ma douleur? Je ne pensais d'abord qu'à ce que Gabrielle allait souffrir. Lui cacher notre départ, c'était impossible. Toute la ville le savait, et le Courrier de la Vienne en avait parié. A ma grande surprise, Gabrielle ne pleura pas.
» — Nous avons huit jours devant nous, lui disje, il faudra tâcher de nous voir tous les soirs...
» Elle me répondit par un faible signe de tête, et me congédia avec une certaine brusquerie.
Là vieille fenêtre 445
» Le lendemain soir, quelle ne fut pas mon angoisse? Point de lumière à la fenêtre... ni ce soirlà, ni les jours suivants... Je n*y comprenais rien; je passais presque toutes mes nuits à l'angle des deux petites rues, espérant sans cesse que mon étoile allait rayonner et m' appeler... Rien 1... j'avais la tête en feu; je me sentais devenir fou... Et le temps s'écoulait 1 Et il fallait m' occuper de mille détails matériels, faire, de concert avec mes camarades, les préparatifs du départi Et nous étions au 30 juin! Et nous devions partir le 1" juillet!
» Le 30 juin, à neuf heures, j'étais à mon poste.
Cette fois, la fenêtre m'apparut comme un cadre
lumineux, éblouissant de clarté. Je fus si ému, que
je ne remarquai pas combien cette illumination
différait des douces et discrètes lueurs de nos
soirées d'enchantement. Je courus à la petite porte
du jardin; elle était fermée. Éperdu, je revins sur
mes pas, et m'avançai vers la porte cochère de
l'hôtel. Celle-là était ouverte. Alors, mes idées
commençant à se débrouiller, je m'aperçus qu'il y
avait des groupes devant cette porte ; je vis arriver
un prêtre et deux sœurs, dites de la Corde; puis
xm domestique portant un gros paquet de cierges ;
puis des femmes du peuple, des voisines, des
curieux. Puis je ne vis, je n'entendis plus rien;
il6 SOUVENIRS D'UN VIEUX MÉLOMANE
je m'élançai dans la cour; je montai le grand escalier; je me trouvai dans une vaste antichambre ci quelques personnes priaient agenouillées; comment suis-je entré dans la chambre qui communiquait à cette pièce? Je Tignore ; depuis nos rendezvous du soir, je m*habillais en bourgeois, ou plutôt en artisan endimanché : blouse de coutil serrée à la taille par une ceinture de cuir; chapeau à larges bords et pantalon de toile. On me prit probablement pour un ouvrier oe ia maison. Je m'arrêtai sur le seuil de cette chambre, que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais^vue; etqui était la sienne. Gabrielle, morte dans la journée, était étendue sur son lit, noyée dans des ilôts de mousseline moins blanche que son doux visage et. que ses mains amaigries, croisées sur sa poitrine. La mort, loin de la défigurer, domudt à sa beauté un caractère surnaturel, je ne sais quel reflet d'une vie meilleure. On eût dit qu'elle venait d'entrer dans sa véritable patrie. Son profil de madone, ses doigts effilés, avaient la transparence de l'albÂtre ou des bougies à demi consumées qui brûlaient dans les candélabres et les torchères. Un vieux prêtre en surplis priait à son chevet. Une religieuse, accablée de fatigue, sommeillait dans un fauteuiL Près du lit, sur une petite table couverte d'une nappe brodée.
il y avait un goupillon dans un vase plein d'eau bénite. Je pris le goupillon, je le trempai dans Tean et .f en fis jaillir quelques gouttes sur ce beau front, d^à voflé des ombres de Téternité.
» Le lendemain, notre régiment partît, tambour battant et musique en tête. A la sortie de la vîHe, les rangs furent im moment rompus par une longue file de voitures de deuil et par une foule dont l'émotion se traduisait en ces mots :
» — Pauvre femme I si jeunel vingt^deux ansi »
» C'était Gabrielle que Ton portait au cimetière.
» Depuis ce jour, je tf ai vécu que pour mourir. J'ai cherché la mort en Afrique, à Sébastopol, à Solférîno; nous nous sommes vus de bien près, presque touchés; maïs elle tfa pas .voulu de moi... J'ai hâte d'arriver à l'épilogue. Plus vieux que mon âge, forcé de prendre ma retraite, n'ayant ni terres oi famille, ne comptant dans mon existence que cette inoubliable année de tendresse, de passion, d'enivrement et de deuil, je comptais me fixer à Poitiers pour le peu de temps qu'il me reste è passer en ce monde. Tous les soirs, j'aurais fait ce pèlerinage; je serais allô de ma chère vieille fenêtre à la petite porte du jeirdin. J'aurais évoqué
à chaque pas cette image adorée... C'est ici, monsieur, que vous allez rire à mes dépens... Hier, avec une ardeur et une minutie de vieil enfant, j'ai recommencé mon itinéraire de 1835.
» Je suis parti de la mcdson où j'occupais une modeste chambrette de sous-lieutenant; je suis
»• «•«- tilt fc«
arrivé à la petite rue; me voilà à Tangle des deux ruelles... Horreur 1 Plus rien, qu'un boulevard ou un square, avec des acacias et des platanes ; à droite et à gauche, les murs ont été abattus. L'hôtel habité par Gabrielle a disparu. On a dépecé le jardin, dont une partie .est transformée en caféconcert. Dans l'autre moitié, un quartier neuf; des façades prétentieuses et bêtes, tîomme on en voit partout; au rez-de-chaussée, des boutiques; aux fenêtres, des indifférents qui fumaient leur cigare... Et maintenant, comprenez-vous pourquoi je n'ai pas voulu demeurer à Poitiers une minute de plus?... »
J'allais répondre et demander au romanesque commajidant où il se proposait de planter sa tente, de transporter sa mélancolie, ses souvenirs, ses blessures et ses rhumatismes. Je n'en eus pas le temps. Le train venait de s'arrêter.
— Liboume I Liboume I criaient les employés du chemin de fer.
Trois jeunes gens à l'œil vif, à la figure réjouie, montèrent dans notre wagon. Us avaient le verbe haut; bientôt leur conversation nous apprit que la récolte des vins s'annonçait bien et que la troupe du grand théâtre de. Bordeaux était excellente.