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géant pour son plaisir. Dès lors l'étranger fut accueilli sur le pied d'une égalité absolue.
Il causa, et tous les hommes furent charmés des grâces et de l'originalité de son esprit. Il s'approcha des femmes et leur adressa, avec un accent persuasif, quelques-uns de ces compliments sans fadeur, dont la tradition est perdue. On parla poésie, art, modes, chevaux, politique, et, sur ces divers sujets, le nouveau venu déploya une supériorité nonchalante qui se faisait accepter sans presque se faire sentir. Comme on lui racontait l'accident arrivé à Ludwâg et la triste nécessité où on se trouvait de renoncer à chanter le FreyscAw^z, il s'avança modestement vers le piano, ouvrit la partition et essaya, comme en se jouant, les morceaux les plus difficiles du rôle de Gaspard. Il y mit un sentiment si vrai, une méthode si magistrale, une sûreté d'intonation si prodigieuse, que toute l'assemblée se récria d'admiration et qu'on le supplia de vouloir bien se charger du rôle. Il y consentit, et la représentation fut fixée à la veille de Noël.
Aux dernières répétitions, la surprise excitée par le jeune Werner alla toujours croissant. Non-seulement il chantait sa partie en maître et à première vue ; mais encore il donnait aux autres acteurs une
intelligence et une verve toutes nouvelles. Il faisait
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ressortir les romantiques beautés de cette composition comme s'il en eût été Tâme et la vie.
Albert seul se sentait glacé près de Werner. Ses accents sardoniques, Tétrangeté de son jeu, les éclats sinistres do son chant, tout cela lui paraissait si expressif, si ressemblant, qu'il finit par confondre le personnage avec l'interprète et éprouver à ses côtés un inexplicable malaise. En outre, il remarqua que Louise était entièrement captivée par la physionomie poétique et la conversation attachante du jeune étranger. Quand il était là, la vie redoublait en elle avec des tressaillements de fièvre. Une rougeur ardente montait à son front; ses grands yeux étincelaient d'un éclat inconnu; on eût dit qu'ils regardaient au delà du monde visible.
Devant lui, elle chantait d'une façon toute différente, entrait bien mieux dans l'esprit de ce beau rôle d'Agathe où Weber a merveilleusement exprimé les angoisses, les espérances, les fraîches amours, la foi superstitieuse et craintive des fiancées d'Outre-Rhin. Albert, en découvrant ces symptômes, ressentait une inquiétude poignante, quoique rien dans la conduite de Wilhelm ne pût justifier sa jalousie. Il s'occupait également de toutes les femmes, donnait des conseils à toutes celles qui
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devaient chanter, et affectait de se renfermer dans une indifférence superbe.
A cheval, à la chasse, partout, Wilhelm Werner montrait la même habileté insouciante et sûre d'ellemême. Albert qui, jusque-là, avait été le plus adroit tireur et Técuyer le plus agile, se vit efTacé par les succès de ^ son heureux rival. Son cheval haletant, brisé, couvert de sueur, s'arrêtait avant le terme de sa course ou se cabrait sous l'éperon, tandis qu'il voyait, à dix pas devant lui, Werner monté sur son cheval noir qu'il n'excitait ni du fouet ni du talon j et sur lequel on n'apercevait jamais ni une goutte de sueur, ni un flocon d'écume. Lorsqu'ils chassaient pnsemble, Albert sentait sa carabine trembler dans sa main et ne retrouvait plus cette sûreté et cette justesse qui tant de fois l'avaient fait proclamer roi des chasses de Rosenheim.
Enfin arriva le grand jour de la représentation. Lies acteurs étaient prêts. L'orchestre, composé de jeunes gens fanatiques de leur art, avait cet ensemble, ce brio, qui tient moins au talent isolé de chaque virtuose qu'à l'admirable accord de toutes les parties. On était venu de plus de trente lieues pour assister à cette soirée. Le petit théâtre de Rosenhein était plein d'un public spécialement disposé aux impressions de la musique et dupoëme.
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Quand on eut joué TouverLure au milieu d'un religieux silence, la toile se leva, et, dès les premières mesures de Tintroduction, si piquante et si originale, on comprit que Texécution serait excellente. Le premier chœur fut enlevé. Puis Albert chanta son premier morceau avec une expression si mélancolique et si pénétrante que chacun se sentit le cœur serré. Mais Werner entra en scène. A. peine eut-il dit quelques notes, un singulier frisson s'empara de l'auditoire. Sa seule présence électrisa tous les artistes, et ils furent aussitôt saisis d'une sorte d'inspiration surhumaine. Jamais le pathétique andante du grand air d'Agathe n'avait fait couler tant de larmes; jamais le duo charmant des deux femmes n'avait eu plus de grâce idéale.
Bientôt la ronde bachique de Gaspard fit frémir les nerfs les mieux aguerris. A mesure que le drame avançait, les émotions devinrent plus vives, les vagues terreurs s'accrurent. Par une heureuse fantaisie d'artiste, le décorateur avait profité, pour son fond de théâtre, de la forêt même qui s'étendait à droite et à gauche, et dont les grands arbres prenaient des airs de fantômes dans l'éloignement et dans l'ombre. Werner dominait la scène. Derrière lui, les. acteurs et les chœurs paraissaient obéir à quelque invisible puissance et concourir
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docilement à une œuvre dont il était le créateur et ]e maître.
Albert, pâle et tremblant, dévoré de jalousie et d'effroi, donnait au personnage de Max une physionomie désespérée qui navrait les spectateurs. Dans son duo avec Gaspard, tous crurent qu'il succombait réellement à un ascendant irrésistible. A la scène de la fonte des balles, tous oublièrent qu'il n'y avait là qu'un drame imaginaire. Ils virent ou crurent voir Wemer grandir d'une coudée et s'entourer royalement de son pâle et sombre cortège. Les puissances infernales, évoquées par le génie du compositeur, semblèrent planer un instant sur l'orchestre, puis s'élancer vers le théâtre et se perdre avec des murmures bizarres dans les profondeurs de la forêt. Chaque partie delà décoration parut s'animer; les vautours, les hiboux funèbres, les hideuses orfraies, battirent de l'aile au milieu de glapissements sinistres. Chaque arbre prit l'apparence d'un spectre gigantesque, étendant ses grands bras vers la scène diabolique. Albert, seul au fond du théâtre avec son formidable compagnon, n'agissait plus que par un instinct machinal. Werner le fascinait de son œil fixe, de sa voix de bronze, de son chant jeté comme un sarcasme.
L'orchestre, entraîné par ia ne sais quelle ma-
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gie, continuait de jouer avec une verve endiablée. Albert contemplait tour à tour les musiciens à l'œil ardent et effaré, les spectateurs pâles et frémissants, l'appareil fantastique qui l'environnait, l'être mystérieux qui le fascinait de la voix et du regard.
A la fin, au moment où Gaspard triomphant met la main sur l'épaule de son camarade, Albert crut .sentir, il sentit cinq doigts aigus et brûlants peser sur son justaucorps et s'enfoncer dans les chairs. Il poussa un grand cri et s'évanouit. En cet instant^ l'horloge sonna le premier coup de minuit; — et c'était la nuit de Noël!... Quand Albert revint à lui, tout le château était en rumeur. L'horrible cauchemar qui s'était emparé de l'assemblée entière avait cédé tout à coup. Figurez-vous un réveil de somnambules ou d'hallucinés I Mais, dans le premier tumulte, yVerner avait disparu avec Louise. Le lendemain on retrouva, sur le sentier par où il était venu, les traces profondes d'un pied qui n'avait rien d'humain. Depuis, ce sentier s'est appelé le chemin du Diable.
Le baron de Rosenheim écrivit à son ami le comte de Wilberg, et apprit que celui-ci ne lui avait jamais recommandé le moindre Wilhelm Werner. Toutes ses tentatives pour retrouver sa fille furent sans
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résultat. Inutile d'ajouter que le château de Rosenheim a perdu ses joyeux et bruyants automnes. Albert était fou. Pour le mettre plus à portée de mes soins, ses parents l'ont placé à l'hospice: c'est lui que vous venez de voir
— Tout cela est fort beau, reprit Riotors, qui, en sa qualité de lecteur de Voltaire et de Heine, crut devoir faire l'esprit fort. Mais le docteur se garde bien de te dire que le même Wilhelm Werner a été parfaitement reconnu, aux eaux deCarlsbad, par un des anciens hôtes de Rosenheim. Il était toujours très-beau garçon, grand magnétiseur, se faisait appeler le comte de Rudenz, portait cinq ou six décorations, et jouait tous les jeux avec un bonheur insolent ou une supériorité suspecte. On disait qu'il tenait enfermée chez lui une jeune fille de Bohême qu'il avait enlevée et dont il attendait une immense fortune, si son père, un vieux baron tombé en enfance, mourait sans la déshériter
— Ah ! vous voilà bien, vous autres Français l dit tristement le docteur. Avec vous, il n'y a moyen de rien croire, et le merveilleux fait vite place à l'ignoble. Là où nous voyons Satan, vous ne voyez que Robert Macaire.