‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 12 sur 29 · LE RHONB ET LE RHIN J · texte numérisé non relu

LE RHONB ET LE RHIN J

ces temps troublés où il suffit d'une allusion, d'un mot, pour ramener à la politique I un d'entre nous — ce fut moi peut-être — s'avisa de comparer le débordement du Rhône aux passions démagogiques, et les digues surveillées par Tingénieur aux lois répressives ou restrictives qui pourraient nous sauver. Ce n'était pas bien neuf; mais s'il est vrai, comme l'a dit le sage, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, c'est encore plus vrai sous la pluie.

Le républicain riposta; je répliquai; l'abbé dit son mot; le commandant ne resta pas muet. Le marquis — un cœur d'or — se livrait à d'héroïques efforts pour ne pas éclater. Bref, la causerie, d'à»bord inoflFensive et amicale, risquait de dégénérer en dispute, quand la porte s'ouvrit; deux nouveaux personnages entrèrent.

Jamais coup de théâtre ne fut plus rapide et plus magique. La digne et pieuse maîtresse de l'hôtel les précédait et me dit quelques mots à l'oreille. Par un mouvement spontané, nous nous levâmes lous ; nous étions en présence d'une noble et patrietique infortune. C'était notre chère Alsace, qui nous envoyait deux de ses enfants,

Évidemment le père et la fille ; il paraissait âgé de cinquante-cinq ans; grand, maigre, un peu

voûté, tournure militaire; cheveux gris;mausta* ches grises; un mince ruban rouge à la boutonnière de sa longue redingote, soigneusement brossée. Elle I seize ans, des cheveux blonds,, des yeux bleus, une larme à peine essuyée sur ses joues pâlies ; une délicieuse expression de tendresse et de candeur. Si. elle avait été aperçue par ceux de nos artistes qui ont représenté, au Salon de 1872, la G^ure de TÂlsace arrachée à la France et plus française à mesure qu'on nous la prend, ils n'auraient pas voulu d'autre modèle.

L'abbé Sorel se fit notre interprète; il s'avança vers le vieux soldat, lui serra la main avec une émotion profonde; puis, se retournant vers nous :

— Ceci n'est plus de la politique, noua dit-il; c'est la patrie, c'est la France I

A son tour, le marquis d'Hçrblay s'approcha des nouveaux venus, et, avec un ineffable mélange de courtoisie et de respect, il les pria de nous faire l'honneur de s'asseoir à notre table.

L'Alsacien accepta sans hésiter; la vraie dignité morale n'a pas de fiertés factices. Il ne mangea guère; sa fiUe encore moins; Paul d'Herblay ne mangeait plus du tout; ne me demandez pas pourquoi...

Nous voulûmes connaître l'histoire des deux

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émigrés ; elle était simple et triste ; le père se nommait Marc StiUer» sa fille s'appelait Agathe. Né à Molsheim, non loin de Strasbourg, il s'était engagé, à dix-huit ans» dans un régiment d'infanterie, et avait fait quelques-unes de nos belles campagnes d'Âûique sous les ordres des généraux Changamier, Bedeau etLamoricière. La guerre de Crimée l'avait trouvé lieutenant; il en était revenu capitaine et chevalier de la Légion d'honneur; rapportant, avec son grade et sa croix, une blessure et un rhumatisme. Une fiancée l'attendait au logis; il avait pris sa retraite, et s'était marié. Quinze mois après, sa femme était morte en accouchant d'une fille. Il avait concentré sur Agathe tout un trésor de tendresse.

Marc Stiller nous donnait ces détails d'une voix assez ferme ; mais, lorsqu'il arriva, dans son récit, aux douleurs de l'invasion, le rouge lui monta au visage ; chacune de ses paroles s'entrecoupa d'un frémissement; un feu sombre brilla dans son regard. Nous étions tellement subjugués par cet accent si pathétique et si vrai, que cette connaissance qui datait d'une heure à peine semblait déjà de l'amitié. Avec une vivacité cordiale qui excluait toute idée d'indiscrétion ou d'offense, je lui demandai ee qu'il comptait faire et quelles étaient ses res-

sources. Il me répondit qu'à rapproche de la fatale échéance qui le forçait d'opter entre la France et TAllemagne, il avait vendu, à cinquante pour cent de perte, tout ce qu'il possédait. Ce n'était pas bien lourd; une maisonnette, un pré et une vigne. Bref, il avait de quoi vivre honorablement pendant trois ans. Ce temps lui suffirait peut-être pour trouver un emploi. On lui disait bien qu'il pourrait, avec des protections, obtenir un bureau de tabac!

— Mais, ajoutait-il, ce qui me conviendrait mieux, ce serait d'être ,par exemple , régisseur àlacampagne, avec un brave homme de propriétaire qui me traiterait en ami. De l'air pour mes poumons, de l'espace pour mes grandes jambes ; de temps en temps, un lièvre ou un perdreau dans ma gibecière...

Les heures s'écoulaient. Paul regardait Agathe à la dérobée. Minuit sonna. Nous nous séparâmes...

A peine entré dans ma chambre, je compris qu'il me serait bien difficile de m'endormir. Tout en écoutant Marc StiUer, j'avais bu quelques rasades

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