LE RHONE ET LE RQIN
de châteauneuf, et cette petite débauche, jointe aux émotions de la soirée, m* avait laissé dans une disposition singulière ; mes idées n'étaient pas confuses, au contraire; jamais elles n'avaient été plus lucides; seulement, c'était la lucidité d'un somnambule plutôt que celle d'un homme éveillé. J'aurais pu répéter, un à un, tous les propos tenus pendant ce long souper, dire de combien de centimètres le Rhône avait augmenté depuis le matin. En même temps, je voyais ou croyais voir de l'autre côté du monde réel, dans ce domaine de Thallucination et du rêve où Edgard Poe et Hoffmann ont su donner à leurs créations fantastiques une vie et un relief extraordinaires. Ma petite chambre d'hôtel prit les
proportions d'une de ces vastes salles aux tapisseries flottantes, où se passentles histoires de revenants et de voleurs. Trois personnes à peine auraient pu s'y trouver à l'aise ; et pourtant mon imagination convoquait tour à tour dans cet espace de quelques pieds carrés tout ce qui, depuis la veille, m'avait ému, préoccupé, effrayé, agité. J'apercevais distinctement les pontonniers courant sur les digues -au secours des fermes en péril, les bestiaux et les attelages ramenés des plaines vers les hauteurs, les bateliers jouant de l'aviron et de la rame pour passer d'une rive à l'autre. Puis la salle à manger
de l'hôtel à! Europe m*apparut, immense, profonde, élincelante, telle que le pinceau de Martinn aurait pu la choisir pour le festin de Balthazar ou la mort de Sardanapale. Au petit nombre de nos convives s* ajoutèrent, en un bizarre pêle-mêle, des foules grossissantes comme les eaux de notre fleure; soldats de tous les pays et de tous les uniformes, héros des récits du brave Marc Stiller; francs tireurs, mobiles, défenseurs de Strasbourg, Prussiens au casque pointu, uhlans semblables à des fantômes ; victimes de Gambetta et de ses généraux, pauvres jeunes gens recrutés au hasard, mourant de froid et de faim, tombant par milliers sur la neige...
Vers trois heures du matin, la fatigue remporta ; je me laissai tomber sur mon lit. Quel sommeil ! un cauchemar où se continuaient, sous d'autres formes et dans un autre cadre, les visions qui venaient de m' obséder. A la fin, ces visions se précisèrent. Je me trouvai en face d'une maison de campagne que je reconnus parfaitement. C'était le mas des Aubiers, situé entre Arles et la Camargue, une des propriétés favorites de mon ami d'Herblay. Le masdes Aubiers l Mes plus doux souvenirs de jeunesse
me rtimenaient vers cette demeure, hospitalière et avenante comme son maître. Que de bonnes jour-