‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 14 sur 29 · LE RHONK ET LE RHIN · texte numérisé non relu

LE RHONK ET LE RHIN

nées j*y avais jadis passées, dans la saison des chasses, avec le marquis et quelques joyeux camarades I quelles courses vaillantes à la poursuite des perdrix et des gangasi quelles patientes heures d* affût, la nuit, au marais, quand les joncs frissonnaient sous la bise, quand nous entendions siffler au-dessus de nos têtes les vols de sarcelles et de canards I Et le soir, tandis qu'un feu de sarments pétillait dans l'âtre et que la ménagère faisait rôtir notre gibier, que de causeries charmantes ! çue d'histoires intarissables l que de plaisanteries au gros sel et au rire épanoui I Je revoyais tout; le hangar, le corps de logis, irrégulier, peint en blanc, avec des fenêtres vertes et de gigantejiques festons de vigne vierge ; le pavillon à galerie de bois, attenant à la maison ; le mur en pierres sèches, avec les deux grands anneaux auxquels s'amarraient les bateaux de pêche ; dans ces bateaux, les ûlets elles corbeilles d'osier; le jardin, plein de tournesols, de marguerites, de dahlias et de chrysan- Lhènies; la grande allée d'aubes ou peupliers blancs, qui donnait son nom au domaine ; plus loin, les garrigues, les pâturages, peuplés de chevaux et de bœufs à demi sauvages; puis les étangs, puis la mer. . .

Bientôt il me sembla que j'étais transporté dans

la grande allée. Je vis venir à moi, sous les aubes, un jeune homme et une jeune fille; ils marchaient les mains enlacées, tout entiers à leurs pures tendresses; à mesure qu'ils s'approchaient, je les reconnus: c'étaient Paul d'Herblay et Agathe. Ils avançaient toujours ; jeles touchais presque, j'allais leur parler, quand je fus tout à coup séparé d'eux par un immense nuage, une sorte de tourbillon effroyable, chargé d'éclairs, retentissant du cliquetis des armes et des accords lointains d'une musique guerrière. En un instant, cette masse d'ombre, de brume ou de poussière s'anima, s'emplit de mouvements, de bruits, de clartés mystérieuses; je vis défiler une armée, passer des convois d'artillerie et des fourgons d'ambulance; j'entendis le grincement des roues sur les chemins défoncés, le roulement des tambours, la voix terrible du canon, les gémissements des blessés, la plainte des mourants, étouffée bientôt par mille cris de victoire. En ce moment, le nuage se dissipa ; je me revis en présence d'Agathe ; cette fois, elle était seule. Sa délicieuse figure exprimait un incroyable mélange d'angoisse, de joie, d'enthousiasme, d'espérance, de douleur, de fierté patriotique...

— Victoirel victoire! me dit-ello- Paul est blessé..

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Ils disent que c'est grave; mais je le guérirai... L'Alsace est à nous. . . vive la France I . . .

Les vierges chrétiennes, marchant au martyre, devaient avoir cette expression et cette attitude.....

Quand je m'éveillai, il était grand, jour. Le temps avait changé dans la nuit: un gai rayon de soleil jouait dans mes rideaux. Je me levai à la hâte, et j'ouvris ma fenêtre, pour aspirer ce premier souffle de mistral qui annonçait fe. fin de l'inondation.

L'appartement occupé par le marquis d'Herblay et son fils faisait face à ma chambre. Paul, habillé déjà, le visage collé à la vitre, regardait obstinément du côté de la cour ; je n'eus qu'à suivre la direction de son regard pour reconnaître l'objet de cette contemplation extatique. Agathe, encore plus jolie que la veille, était assise sur un des deux bancs verts, placés à droite et à gauche de la porte intérieure de l'hôtel; bancs qui ont eu l'honneur de servir de sièges à bien des personnages célèbres, depuis Chateaubriand jusqu'à Berryer; depuis Horace Vemet jusqu'à Mérimée ; depuis Liszt jusqu'à Thalberg; depuis Victor Cousin jusqu'au

duc de Luynes; depuis M. de Mirbel jusqu'au roî de Bavière; depuis lord Brou^axn jusqu'au duc d'Âumale.

Agathe lisait ou avait rair de lire son Gvdde^ Joanne. Il était impossible de regarder un moment cette poétique créature sans songer à Charlotte et à Thécla, à Mignon et à. Marguerite. Mais que disje I elle avait à mes yeux un avantage sur les ûUes de Gœthe et de Schiller; elle était Française, deux fois Française.

Je descendis ; la première personne que je rencontrai au bas de l'escalier, ce fut mon cher marquis Jacques d'Herblay.*D était radieux.

— La nuit porte ocmseil, me dit-il en se frottant ' les mains.

— Et le conseil doit être bon, si j'en juge par ton air de contentement.

— Je le croiSf j'en suis sûr... D'abord, il faut te dire que ce brave Alsacien a fait ma conquête... je me suis décidé...

— A quoi?

— A lui offrir d'être mon régisseur au mas des Aubiers. Tu sais,' le théâtre de nos anciennes prouesses de chasseurs, de pêcheurs et de bons vivants?... Marc StiUer seralà comme chez lui... il habitera le pavillon avec sa fUle... il surveillera la

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rentrée de mes fermages, commandera à mes trois gardes, tiendrales comptes, traitera avec les municipalités pour les courses de bœufs et les ferrades, et aura droit de chasse dans ses moments de loisir. De temps à autre, nous irons, Paul et moi, voir notre régisseur, et je suis persuadé que nous ferons très-bon ménage. Eh bien, qu'as-tu à me regarder dun air hébété?

— Rien, rien... seulement, mon vieux Jacques... je me disais à part moi: « Il peut y avoir, dans ce triste monde, des gens aussi bons que toi... mais meilleurs, non, jamais, c'est impossible; je les en défie 1 » un mot encore... As-tu beaucoup de préjugés?...

— De naissance et de fortune, très peu; d'honneur et d'honnêteté, énormément... Mais que signifie?...

— C'est que... vois-tu ,... ce vin de Chateauneuf... est très capiteux...

— Et tu es gris, malheureux, à ton ftgel...

— Non, non, je ne suis pas gris... mais... on s'endort... ou on croit s'endormir ... et... tu comprends... les images, les visions, les histoires de la veille... on rêve... le mas des Aubiers, le pavillon, la grande allée, le mur, les bateaux, le jardin, les marais... il me semble que je les vois...

— Parbleu I il ne tient qu'à toi de les revoîrl...

— C'est que... tu as raison. ..je crois que je suis un peu gris... ou un peu fou... tout se brouille dans ma pauvre cervelle... les Prussiens... Marc Stiller... la revanche... Agathe... TÂlsace... il nous la faut, Jacques, nous la reprendrons I... blessé... un jour de victoire I... Ah 1 que Dieu protège ton fllsl... Vive la France I...

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