LA BISQUE D'ÉCREVISSES
Au mois de mai 1855, je traversais la première crise de ma vie littéraire, crise pendant laquelle les personnes qui venaient me voir s'excusaient de me « BÉRANGER». Mcs attaques coutrc le trop spirituel chansonnier soulevèrent contre moi le ban et r arrière-ban de la presse révolutionnaire, fidèle, cpmme toujours, à la logique démocratique. Ces messieurs, qui se disaient les vaincus du 2 décembre, oubliaient que Déranger avait contribué plus que tout autre à populariser la légende napoléonienne et à préparer le second Empire en célébrant
la gloire du premier. Ce qu'il y a de curieux, c'est que j'eus la sottise d'en être étonné, irrité et consterné. Ah I c'est que je ne connaissais pas encore les véritables douleurs I
En vertu du système des compen8ations,quelques douairières du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saini^Honoré me surent gré d'avoir pris parti, à mes risques et périls, pour le bon Dieu, le Roy, les marquises, le passé, les anges gardiens et les grand'mères. Je reçus plusieurs invitations. Je n'en mentionnerai qu'une. Il y avait alors, rue de Varennes, une femme charmante que l'on assurait être née le jour où le ministère du duc de Bourbon avait été remplacé par le cardinal de Fleury. Elle n'avait pas d'âge, ou plutôt eUe les avait tous. Le temps, moins maigre qu'elle, après avoir guerroyé, pendant un demi-siècle, contre cette délicieuse vieille, s'était finalement tenu pour battu. Seulement, il ne lui avait laissé de la créature vivante que Ce qu'il faut pour n'être pas morte. Eh bien, la marquise d'H..., qui semblait n'exister que par des procédés artificiels, et qui, s'il eût manqué quelque chose à sa très authentique noblesse, aurait pu s'offrir à elle-même tout un supplément de parchemins, conservait encore une étonnante jeunesse d'esprit; elle s^ntéressait à tout
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ce qui passionnait autrefois la^sodété polie et Icitréiî; elle allait tous les soirs dans le monde; il n y a eu vraiment que nos bisaïeules pour réaliser do tels phénomènes !
Je lui fus présenté par un de mes parents, causeur merveilleux. Son médecin, assez spirituel pour ne pas s'attribuer cette longévité prodigieuse ; l'abbé Hue, que recommandaient à nos sympathies les périls de ses missions lointaines et le vif succès de ses livres; et enfin le prince de B..., tels étaient les convives; dîner que la maîtresse de maison animait de sa grâce séculaire, où la conversation était générale, où pas un mot n'était perdu et dont je résumerai les agréments en l'appelant le contraire d'un dîner officiel.
A plusieurs reprises, il me parut que le prince de B... me regardait ou m'écoutait avec une nntion bienveillante. Je hasardai un calembour par à peu près, dont il eut la bonté de sourire. En sortant de table, il s'approcha de mon cousin et lui adressa quelques questions qui évidemment me concernaient. Bref, peu habitué à la faveur des princes, je me figurai que j'avais conquis celui-là, comme M. de Pourceaugnac, parla grâce avec laquelle je mangeais mon pain; la nuit suivante, au lieu dd rôver Siècle^ Charivari et Tmtamarre^ je
levai princes et princesses, ce qni était beaucoup plus agréable. Je me livrai si obstinément à cette opération psychologique, nommée'par Stendhal la cristallisation, que, le surlendemain, lorsque ma cuisinière m'annonça qu'un inconnu d'un âge mûr, d'un air respectable quoique assez mal mis, demandait àme parler, je me dis avec l'accent perfectionné plus tard par Tartarin de Tarascon :
— C'est le preînce I mon cœur me l'assure I plus de doute 1 c'est le preînce !
Et, chose plus extraordinaire I je ne me trompais pas. C'était lui.
Je me confondis en excuses ; j'offris mon meilleur fauteuil; je bredouillai deux ou trois phrases d'autant plus respectueuses qu'elles n'avaient pas de sens. Après les premiers compliments, le prince entra, conformément au précepte d'Horace, in ntedi'as res, et me tint à peu près ce langage :
— Monsieur, nous avons, la princesse et moi, un goût tout particulier pour les hommes de talent (je m'inclinai), surtout pour ceux qui personnifient l'alliance si désirable de la littérature avec la bonne compagnie. (Une pause.) Nos premiers essais n'ont pas précisément tourné comme nous l'avions souhaité. Ma femme s'était passionnée, comme tout Paris, pour les ravissants Proverbes de M. dé
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Musset. Elle s*est môme amusée àjouer, avec quelques intimes, le Caprice, Il ne faut jurer de rien. On ne badine pas avec /'awiowr... De petits chefsd'œuvre, n'est-ce pas ?
— Des bijoux I des perles 1 un écrin I
— Elle désira connaître l'auteur... Il ne se fit pas trop prier... il est fort bien de sa personne. Nous songions à « monter » les Caprices de Marianne y ca lui demandant de diriger les répétitions. Un jour,
* — jour néfaste I — il arriva vers quatre heures; le temps était superbe; une magnifique journée do mai. La princesse allait sortir. Sa voiture était dans la cour. Ma femme propose au poôte une promenade aux Champs-Elysées. Il accepte. A l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoré et de la rue de Berri, il y a, à ce qu'il paraît, un marchand de vms fort renommé... Devinez-vous?
— Pas encore, mais je tremble..
— Oui, monsieur, l'auteur de tant de vers charmants, de tant d*œuvres exquises, crie au cocher d'arrêter, ouvre la portière, saute à bas de la voiture, entre chez ce débitant de liquides frelatés, et, pendant dix minutes de supplice, la princesse, stupéfaite, navrée, tapie au fond de sa calèche, le V3it debout devant le comptoir....
— Horreur I ce jour-là, le grand poëte aurait
mieux fait de s'absin...,non,princel de s'absenter... -
— Plus d'illusion possible I plus de prestige l Gœlio etValeaiin, Octave et Fantasio, Ghavigny et Perdican, ne nous apparaissaient plus que vêtus d'une peau de panthère, tenant à la main un thyrse et le front couronné de pampres. Alors nous voulûmes prendre une vaillante revanche. Nous songeâmes à un écrivain bien séduisant sous son double aspect de conteur et de soldat; physionomie chevaleresque .et martiale qui contraste admirablement avec les plates vulgarités et les égoïstes lâchetés de notre époque bourgeoise ; son style sent la poudre ; telle ou telle de ses pages semble écrite, un soir de bataille, sous latente, chauffée au feu du bivac et accompagnée par le mâle accord du clairon. . .
— Paul de Molènes ? m'écriai-je.
— C'est vous qui l'avez nommé.
— Ah I vous ne pouvez me parler d'un homme qui me soit plus sympathique !..«
— Nous l'engageâmes à dîner. Par malheur, je me souvins qu'il avait été au collège avec un avocat, Louis Bénard, qui, dans un procès récent, m'avait donné des preuves d'intelligence. Je crus faire merveille en invitant Louis Bénard avec son ancien camarade.. Idée funeste I Au jour dit, Tavocat nous arriva le premier, exact comme un chro-
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nomèire, rasé de frais, cravaté de blanc, habillé de iLoir, avec les allures paciûquejs qui conviennent à son état. Cinq minutes après, lorsque entra M. de Molènes, je crus voir paraître, sauf le costume, un chevalier du moyen âge. La coupe hardie de son visage, sa taille élancée, son fi[*ont haut, la fierté de son regard, son profil d*aigle, la moustache brune qui dessinait l^'arc de ses lèvres, tout cet en-* semble s'accordait merveilleusement avec Tidéal du soldat-poôte, de l'écrivain guerrier. On devi* nait qu'une femme, au bras de cet homme, n'aurait rien à craindre; qu^un honune, en face de cet adversaire, aurait tout à redouter.
Quand il nous eut salués^Bénard s'élança vers lui sans attendre mt>n signal, et, lui prenant 1& main avec une cordiale franchise,, il lui dit :
« — Ah 1 mon brave Gaschon, je suis heureux de te retrouver.
Or, il faut savoir... *■
i. Un léger tTs^exs» ezagi6ratîond*«n«8prit ehevaleresqne^ n'ôte rien «tix grandes et i^iriles qualités de rhoaime et de réerivaia. P«ul ddMolèiMa était fil» de M. GaschcNa, magistrat des {dos respectabks, conseiller à la eoiur d'appel de Paris. Après ses ptamiers débats, ^i eurent de l'éclat, il prit le nom de sa m^re»qut lui parut plus sonore» plus aristocratique et qui répondait mieux aux aspiratiojas de son talent. Sa plume éloquente et sa vaillante épée se chargèrent de régularisa
— Je sais, je sais...
— Vous savez? mais nousqui ne savions pas, jugez de notre surprise et de notre malaise, quand nous vîmes notre chevaleresque convive froncer le sourcil, faire signe à son ancien camarade, Tentraîner dans un coin du salon et lui parler avec une certaine vivacité. Nous ne Tentendions pas... seulement, après quelques paroles échangées à voix basse, le pauvre Bénard devint blanc comme sa cravate. Il fît un mouvement pour se rapprocher de nous, tandis que son terrible interlocuteur le retenait par le bras.. Voici ce qui s'était passé.
— Mon cher, avait dit M. de Molènes, tu ignores sans doute que, en entrant dans le monde, j'ai cru devoir prendre le nom de ma mère.. Je me nomme désormais Paul de Molènes.
ses lettres de noblesse. Mort à quarante ans, des suites d'un vulgaire accident de manège, M. de Molènes avait aujourd'hui rhonneur d'être un peu oublié par le public dont la politique aboutit à M. Saint-Martin et la littérature à M. Zola. Aussi devons-nous remercier M. Galmann Lévy qui vient de publier une nouvelle édition des Commentaires (Tun soldat^ un des meilleurs ouvrages de M. Paul de Molènes. Remarquons en passant que cette physionomie si attrayante du poète ou deTécrivain-soldat s'est bien brillamment reproduite quinze ans plus tard, sous les traits de Saint-Genest et de Paul Deroulède.
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— Très-bien : je ne T oublierai pas, et tu peux être sûr qu'à l'avenir...
— Oui ; mais ce n'est pas tout ; pour prévenir les malentendus et faire taire les mauvais plaisants, j'ai résolu d'appeler sur le terrain tous ceux qui, en public et surtout dans un salon comme celui-ci, me donneraient mon ancien nom. Je suis fâché que cela tombô sur toi... mais, tu comprends?... d'ailleurs, un honnôtecoup d'épée ne gâte j amais rien. . . »
Bénard n'était pas de cet avis, et ce coup d'épée seiAri'en guise de pousse-café gâta au moins notror
dîner...
— Oui, cette diversion dut jeter un froid...
— Un tel froid que les sauces gelaient sur les réchauds ; l'avocat ne mangeapas de quoi nourrir une mauviette. Ai-je besoin d'ajouter que ce duel paradoxal n'eut jamais lieu, qu'il fut conjuré par les prières de la princesse et par les miennes ? Nous réussîmes à prouver au trop susceptible bataïQeur que l'intention seule fait l'offense, que Bénard n'avait jamais manié unfleuret, que cette provocation, si on y donnait suite, ne serait bonne qu'à faire remettre en question ce que personne ne discutait, et enfin que, Bénard étant notre hôte, c'était sur nous que retomberait tout ce fâcheux épisode. M. de
Molènes finit par se rendre à nos raisons... N'im-
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porte ! cette secousse, ces ponrpaiiers nous fiiceni très-désagréables, et je crois, que Béxuurdetafiytuaie maladie...
Il y eut un sileaœ; puis quelques mots sw ïEsr position, sur Paul Delaroche, notre ami conuuun, sur ie DemùMonde^ que te Gymnase y e&ait de jouer avec un immense succès ; après quoi, le prâce oie dit en se levant :
-^ A propos. J'allais ouMer, tout «n causant, le but de ma visite. La princesse m^'a chargé de vous demander si vous vouliez venir dlœr wec nous jeudi prochain.. Nous espérons avoip Paul Delaroche et Tabbé de Guerry-
Évidemment, ou la langue fraiiQaise est un répertoire de non-^scns,oucett6invitation signifiait ceci : « Nous sommes strs que vous ne feres jamais arrêter la voiture princière pour entrer chez un marchand de vins; nous sommes cej^tains que vous ne chercherez querelle à aucim de nos convives, quand m6me il vous appellerait Théodule coonme Gustave Planche, Pont^rétin conusie la Tinta* marre^ Nonotte conone le Chwrimrif ou Patouillet comme le Siècle, l>onc.». )»
Le jeudi suivant, àse^t heuresje fis mon entrée peu triomphale chez la princesse, qui m'accueillit de la façon la plus gracieuse. H y avait là ce groupe
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charmant qui n'est possible qu'à Paris» où toutes les opinions se rencontrent sans se heurter, où s'entremêlent et se font valoir, par les contrastes, des hommes du monde, d'élégantes patriciennes, des artistes, des poètes, des journalistes, sans compter ces belles étrangères. qui, Dieu merci ! ne ressemblent pas toutes aux héroïnes de Dumas et
de Sardou. Ma première impression fut des plus agréables. EUe devînt presque une volupté, quand le prince me dit tout bas :
— Vous donnerez le bras à madame K
Aussitôt les vers de Théophile Gautier me revinrent en mémoire. Je savais — avec tout Paris —
que c'était madame K qui lui avait inspiré
cette merveilleuse Symphonie en blanc majeur où sa poésie rivalise avec la plus étonnante palette. En passant du salon dans la salle à manger, je me redisais à moi-même ces strophes outrancierement pittoresques :
De ces femmes il en est une
Qai ebez nous descend quelqnefofs,
Bla&èhe comme le elair de lune
Sur les glaciers, dana les deux firoida;
Convianila vue enivrée
De sa boréale blancheur
A des régala de chair nacrée,
▲ dee débancbea de bl....
Non, ce n'était pas cela; il était évident qu'une des deux rimes masculines me manquait; car, sous la plume du Rothschild des rimes riches, le mot blancheur n'avait pu être répété dans la môme strophe. Pendant que je cherchais cette rime fugace, nous nous assîmes, et je ne m'aperçus pas que le potage était... une bisque d'écrevisses 1
Or, il y avait depuis longtemps, entre la bisque d'écrevisses et moi, séparation pour cause d'incompatibilité d'humeur digestive. Elle avait été — et c'est beaucoup dire — une de mes passions les plus malheureuses. Je l'adore, et elle me déteste. A l'instar de ces ménages mal assortis où le mari, trop sûr de la tendresse de sa femme, en abuse pour la trahir, ce coulis trop aimé m'avait désespéré par d'effroyables abus de confl6Lnce. Après de nombreuses épreuves, j'avais fini par renoncera une lutte inégale, et nous vivions sur le pied d'une neutralité abstentioniste. Par malheur, au moment où le maître d'hôtel murmura à mon oreille le nom de mon appétissante ennemie, j'étais tout à la fois jdistrait par les blanches épaules de ma voisine et par la poursuite du mot qui rimait à blancheur. L'inconscient Borgia, prônant mon silence pour une adhésion, remplit mon assiette de ce perfide potage, dont l'irrésistible parfum acheva de
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me faire perdre le sentiment de la réalité. Je l'avalai machinalement, tout en répétant pour me mettre sur la voie de la rime oubliée :
Sur les blancheurs de son épaule, Paros au grain éblouissant, Comme dans une nuit du pôle Un giyre invisible descend...
Ce ne fut qu'après la dernière cuillerée que je me dis tout à coup avec un frisson d'épouvante :
— C'était une bisque 1 1
Avez-vous lu, dans les Impressions de voyage d'Alexandre Dumas, la tragique histoire de l'Anglais qui a pris un nom pour un autre? Les tortures que subit ce timide enfant d'Albion, lorsque, introduit chez le père de sa bien-aimée, il s'assied surle chat favori de la maison et sent les griffes vengeresses protester contre ce tyrannique état de siégé, ne sont rien, absolument rien, comparées à la sensation que j'éprouvai, lorsque, dans cette maison hospitalière oîi je dînais pour la première fois, à côté de cette femme chantée parles poètes et digne de sei> vir de modèle aux statuaires, en présence de cette société d'élite dont les mots spirituels se croisaient de l'un à l'autre bout delà table, je crus lire sur la muraille un Mane I Tkecel ! Phares I traduit de la lan-
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gue biblique dans la langue de M. Purgon. Déjàla pointe et la racine de mes cheveux s'humectaient d'une sueur froide. Déjà je reconnaissais les symptômes précurseurs, le grondement lointain de Témeute préludant à l'explosion du courroux po pulaire. Sans avoir besoin de miroir, je me voyais pâle comme un linge. Combien de temps durerait ce dîner? une heure? un siècle? Un énergique effort de volonté conjurerait-il la catastrophe ?donipterais-je la bisque comme TÂnglais les griffes du chat, ou serais-je misérablement vaincu par le plus intransigeant des potages ? Là était ta question, et je n'avais pas de chance plus favorable que de passer cette heure sinistre à lutter contre les effrayants problèmes du monde intérieur. Quanta saupoudrer ma conversation de traits d'esprit, quant à marivauder avec la Symphonie en blarèc nuffeur, on même à ouvrir la bouche pour parler ou pour manger, autant aurait valu me demander de monter sur la table et d'exécuter surla nappe un pas de caractère.
Le dialogue suivant va donner une idée de mon ridicule et de mon supplice.
Madame K y ne se doutant de rien et me
voyant taciturne, crut devoir ouvrir le feu.
— Monsieur, me dit-elle avec un charmant sourire, n'étiez-vous pas Tété dernier auxeaux deVichyt
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Ici les révoltes intestines devinrent si violentes, que je répondis avec un gémissement plein de conviction :
— Ahl madame! je voudrais bien y être enoorel
Elle me regarda en dessous, d'un petit air étonné ot narquois qui signifiait : « Voilà une singulière réplique I» Pourtant elle reprit sans se décourager:
— n paraît que vous détestez Déranger... Nous autres, enfants de la Grèce, nous ne sommes pas tout h fait de votre avis. Nous aimons le poète qui a dit :
En Tain ftuit^il qu^on me tradaise Homère ; Oui, je fus Grec, Pythagore a raison ; Sous Phidias, j*eus Athènes pour mère :
Je yisitai Socrate en sa prison !...
Mais dans votre parti — si honorable d'ailleurs, — on est parfois un peu enclin à marcher à reculons... comm^ les écrevisses...
— Les écrevisses, madame I Ah 1 par pitîé, no prononcez pas cet horrible mot I...
Cette fois, Fétonnement de la dame se changea en stupeur. Elle parut se recueillir en elle-même comnve pour chercher à deviner une énigme. Puis elle me dit :
— Vous écrivez dans T Assemblée nationale ? Ce journal vient d'être averti pour la seconde fois. Ah I quoi qu'on en dise, le despotisme est difficile à digérer...
— Il n'est pas le seul, madame, il n'est pas le seuil
Troisième ahurissement. Pourtant ma blanche tortionnaire ne voulut pas lâcher prise.
— Je connais votre directeur, ajouta-t-elle avec un nouveau sourire, aussi implacable que sa blancheur; M. Mallac, un bien aimable homme... une ravissante figure... c'est lui que Louis Veuillot surnommait le fils de Paul et de Virginie. Seulement, il n'est jamais content; quand la France a trop de libertés, il grogne; quand elle n'en a pas assez, il bisque.
— Bisque I bisque I bisque I bisque I C'est donc un parti pris ? Madame, demandez au maître d'hôtel, époux Brinvilliers, son grand couteau à découper; égorgez-moi de votre blanche main I... ce sera l'actionla plus charitable que vous aurezjamais faite!
Pour le coup, madame K se le tint pour dit.
Par un mouvement imperceptible et savamment gradué, elle rapprocha sa chaise de celle de son voisin de gauche, se mit à causer avec lui, et ne m'adressa plus la parole.
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Au dessert, je compris que je m'en tirerais — hélas ! sans les honneurs de la guerre, mais sans les grotesques horreurs d'un désastre. J'avais vaincu l'ennemi, non pas en guerrier par la bataille, mais en diplomate par la diète ; moyen qui serait impraticable en province, où les maltresses de maison regardent comme une offense personnelle le refus d'un plat sur vingt-quatre. Au moment où je commençais à me rasséréner, madame K dit en
goûtant à une tranche d'ananas :
— Cet ananas est d'une fraîcheur I...
^ — Fraîcheur I C'est celai c'est la rime que je cherchais, la cause de mon malheur I...
Conviant la vue, enivrée De sa boréale fraîcheur, A des régals de chair nacrée, A des débauches de blancheur !
Une heure après, je vis la princesse s'approcher de son mari, et je l'entendis lui dire à demivoix :
— Décidément, nous n'avons pas de chance.
Madame K m'assure que CELUI-CI EST