‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 16 sur 29 · IDIOT · texte numérisé non relu

IDIOT

XIT

Dans une des villes qui festonnent notre Corniche comme des bouquets de fleurs au bord d'une robe de bal, sur une de ces plages embaumées où les convalescents et les malades viennent chercher le soleil en attendant la santé, on remarquait, il y a douze ou quinze ans, deux jeunes gens unis par la plus tendre amitié. On aurait pu dire qu'ils s'aimaient comme deux frères, si on ne s'était souvenu du rara est concordta fratrum. Georges et Maurice avaient été élevés ensemble ; ils étaient à peu près du même âge; leurs maisons se touchaient. Leurs

mères, qui leur avaient appris à s'aimer, les avaienl souvent placés dans le même berceau; si bien qu'un lettré de leur voisinage s'était écrié un l'our:

— Quel dommage que Maurice soit un garçon ou que Georges ne soit pas une fille I

— Pourquoi?

— Parce que vous auriez recommencé Paul et Virginie !

Au collège, leurs succès avaient été si parfaitement égaux, que jamais leur cordiale émulation n'avait pu dégénérer en envie. Quand l'un des deux était le premier de sa classe, l'autre était le' second, et l'équilibre se rétablissait la semaine suivante. Une fois seulement, il arriva que Maurice fut le premier deux samedis de suite. Trois jours après, Je mardi, il glissa tout exprès un solécisme dans son thème, ce qui lui valut une verte réprimande de son professeur; Georges ne se douta de rien.

Lorsqu'ils eurent terminé leurs études, ils eurent soin de choisir deux carrières différentes ; ce qui épargnait d'avance à leur amitié l'idée, l'ombre d'une concurrence possible. Maurice voulut être médecin ; Georges se fit avocat. Les clients ne se firent pas trop attendre ; Georges gagnait ses procès et Maurice ne perdait pas ses malades. On finit

par croire qu'ils portaient bonheur à quiconque leur accordait sa confiance; on leur pardonna d'être jeunes, et, de Hyères à Menton, ils devinrent presque célèbres.

On en était là, et les deux amis légendaires approchaient de la trentaine, lorsque les oisifs du café de la Renaissance et les nouvellistes du Cercle des Étrangers eurent à s'occuper d'un de ces incidents, si peu rares d'ailleurs sur nos plages méridionales, qu'ils éveillent à peine la curiosité. Une jeune femme en grand deuil avait loué une modeste villa, ou plutôt un pavillon, situé à cinq minutes de la ville. Ellle était accompagnée d'une bonije et d'un enfant de trois ans; la bonne, robuste Provençale; l'enfant, chétif, pâle, blême, maladif, les yeux cernés, les traits amaigris; il se traînait avec effort, et on le voyait quelquefois dans les bras do sa bonne, souvent dans les bras de sa mère.

Le lendemain de son arrivée, elle vint sonner à la porte du docteur Maurice. ElUe lui amenait son enfant.

— C'est mon unique bieni lui dit-elle.

Le jeune médecin, ému déjà sans savoir pourquoi, s'empara doucement du petit malade, l'ausculta, lui tâta le pouls, l'examina avec un soin qui i*essemblait presque à de la tendresse. Avant de se prononcer, il regarda la mère.

Elle paraissait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Sa beauté avait moins d'éclat que de charme; svelte, de taille moyenne, admirablement proportionnée, la bl6Lncheur lactée de son teint faisait ressortir la nuance particulière de ses cheveux bruns à reflets d'or. Ses yeux bleus, mais d'un bleu changealnt comme le golfe de la Napoule sous une brise de mer ou une brume matinale, laissaient deviner qu'elle avait pleuré. Sa physionomie expressive révélait un ineffable mélange de douccur,de tristesse, de lassitude, de passion maternelle et peut-être d'aspiration vague à im bonheur qu'elle avait entrevu sans le connaître. Pour le moment, son regard allait sans cesse du docteur à l'enfant et cherchait à deviner tout ce que la loyale figure de Maurice pouvait dissinîuler ou trahir d'inquiétude du d'espérance. Maurice eut pitié de cette ardeur fébrile, de cette interrogation muette. Il se pencha de nouveau surl'enfant ; puis, se retournant vers la mère:

— Je le sauverai I lui dit-il.

— Oh! monsieur, que je vous aimerai I murmura-t-elle en joignant les mains.

Jamais déclaration préventive ne ftit plus spontanée et plus innocente:

Quand une mère a confié son enfant à un médecin.

elle n'a plus rien à lui taire. Celle-ci raconta sa simple et touchante histoire ; elle s'appelait Marie Dubréau. Quatre ans auparavant, elle avait épousé sans amour un industriel à vues larges et hardies, nommé Pierre Lejay, dont la famille s'était immédiatement déclarée hostile à ce mariage, croyant Pierre destiné à devenir un des rois de Tindustrie. La fortune en avait décidé autrement. Pris au dépourvu dans une de ces crises commerciales qui signalèrent le déclin de TEmpire, M. Lejay se réveilla, un matin, ruiné et désespéré. Six mois après, il mourut de chagrin. Toutes ses dettes furent scrupuleusement payées. Restait la dot de Marie, sufQsante à sa modeste existence et à Féducation de son enfant. Mais ses beaux-frères lui firent ime chicane et lui intentèrent un procès qui n'aboutissait pas à moins, s'ils le gagnaient, que la réduire à la plus extrême pauvreté.

— Cette pauvreté, je ne la craindrais pas... j'entrerais au couvent, ou je donnerais des leçons de musique... Mais mon filsl mon cher Edmond!...

Et ses yeux se mouillaient de larmes qui ne l'enicddissaient pas.

Vous avez deviné que Maurice, à qui s'adressait ce récit, s'empressa de lui indiquer Georges comme lé phénix des avocats, le seul homme capable de

188 SOUVENIRS D*UN VIEUX MÉLOMANE confondre devant tous les tribunaux du monde ses

odieux adversaires. Il parla de son ami avec tant de chaleur, il accentua son éloge d'une façon si éloquente, que Marie éprouva une impression singulière. Elle se sentit disposée à aimer Georges pour le bien qu'on disait de lui et à aimer Maurice pour le bien qu'il disait de Georges.

Quelques instants après, elle entrait dans le cabinet de l'avocat. La consultation fut longue ; évidemment, Georges eut des distractions en regardant la belle plaideuse au lieu de l'écouter. Lorsqu'elle eut fini:

— Nous gagnerons votre procès, madame! lui dit-il.

— Ohl monsieur, je vous bénirai! répliqua-t-elle.

— Bénir, est-ce la même chose qu'aimer?

Franchement, ma chère lectrice,je ne le crois pas. Alors commença pour tous les trois une vie

étrange, pittoresque au dehors, sentimentale au dedans, pleine de mystérieuses émotions, d'autant plus vraies que, loin de se les avouer h eux-mêmes, ils en souffraient ou en jouissaient sans y croire. Au bout de quelques jours, le docteur Maurice avait reconnu qu'aucun organe, dans le petit corps afiTaibli d'Edmond, n'était sérieusement attaqué, que le pauvre enfant n'avedt à lutter que contre une

crise de dépérissement et une certaine difficulté de vivre. Il ordonna des promenades; pour mieux en étudier Teffet, pour en mesurer exactement les doses, il se fit le compagnon de son malade, et Georges, qui découvrait chaque jour de nouvelles complications dans l'affaire de Yhoirie Lejay, se joignait à eux, afin d'en causer avec Marie.

On était à la fin de l'automne; mais, dans ces heureux pays, l'automne a de tels épilogues et de telles douceurs, que parfois l'hiver s'étonne de finir avant d'avoir commencé. Les deux amis avaient bien souvent parcouru ensemble ces collines charmantes dont les harmonieux contours disparaissent

sous un tapis de romarins, de bruyères roses, de mauves et demolènes, delentisques et de myrtes, de lavandes et de cistes, d'arbousiers et de grenadiers, de daphnés et d'asphodèles. Ils avaient traversé dans tous les sens ces bois de pins dont la verdure un peu sombre contraste avec les tons clairs du ciel et de la mer et dont les vagues arômes s'infiltrent dans les poumons comme un baume invisible. Ils s'étaient assis, à mi-côte, sur des rochers où de minces filets d'eau couraient à travers la mousse, et, de là, absorbés dans une contemplation qui les rendait silencieux, leurs regards s'étaient promenés sur ce panorama mer-

veilleux, sur ces magiques paysages; au loin, les montagnes qui dessinaient sur l'horizon leurs élégantes dentelures et où Tœil devinait çà et là des traces de neige, comparables à ces images mélaniîoliques qui se mêlent, jusque dans nos jours de fête, à réclat des lumières, au parfum des fleurs, aux frêles témoignages de nos joies; au second plan, dans une atmosphère limpide, irisée, sillonnée de légers nuages ou voilée de brouillards plus transparents que la gaze, le golfe ou la rade d'un bleu de saphir liquide, brodé d'argent ou parsemé d'ombres, suivant que la brise jouait à la surface ou que le soleil se couchait à l'horizon; les îles d'Or ■si bien nommées, où les orangers dédaigneraient de fleurir si les oranges n'y mûrissaient pas ; des barques de pêcheurs gagnant le large ou se rapprochant de la rive ; des alcyons se posant un moment sur la pointe des vagues, puis reprenant à travers l'espace leur vol infatigable ; plus près*, une ceinture de coteaux modérés^ — comme aurait dit Sainte- Beuve, — avec des massifs d'oliviers à leur pied, de l)lanches villas sur leur cime, et, dans l'intervalle, des jardins, clos de haies de cactus, où s'étalaient tous les trésors de la flore méridionale. Vous le voyez, Mario et son enfant ne pouvaient avoir de meilleurs guides I

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On hissait Edmond sur un âne, avec un petit panier de provisions, et on se lançait à T aventure dfiuis ces jolis sentiers qui s'étendent ou s'arrondissent entre des rangées d'arbres verts et qui semblent faits pour que des amoureux s'y perdent avec la certitude de se retrouver* Lorsque l'enfant s'endormait sur sa rustique. monture, ou quand sa mère ressentait un peu de fatigue, on faisait halte, et ces haltes avaient autant de charme que la promenade. C'était généralement près d'une source vive, sous le dôme de quelque pin parasol, parmi des blocs granitiques. L'eau qui filtrait à travers

ces rochers entretenait, jusque dans l'arrière-saison, une herbe menue que l'âne tondait avec délices, sûr de ne pas être dans le pré d'un moine et de n'avoir pas, comme son aïeul, à s'accuser devantles animaux malades de la peste. On couchait l'enfant sur la couverture de l'âne, pliée en quatre et assez épaisse pour le préserver de l'humidité ; ou bien, on le laissait jouer avec Mab, jolie levrette que Maurice lui avait donnée. Le médecin, l'avocat et leur cliente, devenue ^eu à peu leur amie, s'^asseyaient ail bord de la source ; ils causaient, et la confiance qui s'établissait de plus en plus entre ces âmes d'élite ajoutait à l'agrément des causeries. .La jeune veuve passait insensiblement de la tris-

tesse à cette mélancolie aimable qui est, à votre choix, le demi-deuil ou la lune de miel du veuvage. Le souvenir de Pierre Lejay, qui ne Tavait pas rendue très heureuse et qui lui avait légué de tels ennuis, ne tarda pas à se fondre dans un rayon de soleil, à s'effacer dans les brumes d'automne, à s'évaporer dans le souffle généreux et chaud de ces deux hommes jeunes, sincères, qui se petrtageaient le soin delà distraire avant de songer h se disputer le bonheur de l'aimer. Quand elle eut triomphé d'une timidité qu'avaient aggravée ses chagrins, elle apparut aux deux amis dans toute la grâce originale d'une nature exquise; spirituelle sans jamais viser au bel esprit, unissant toutes les délicatesses du cœur à toutes les finesses de l'intelligence, laissant deviner une instruction solide que ne gâtait pas la plus légère nuance de pédantisme ou d'afféterie, offrcuit à ces observateurs de trente ans l'attrait particulier des convalescences morales, des âmes blessées qui se cicatrisent, du retour inconscient aux illusions qui semblaient perdues.

Maurice et Georges savouraient ces heureux moments avec une sorte d'imprévoyetnce volontaire ; ils vivaient au jour le jour et sans souci du lendemain. (Je qui augmentait leur sécurité, c'est d'abord qu'ils auraient cru commettre un effroya-

ble sacrilège en se figurant un sentiment supérieur à leur amitié; c'est ensuite que cette amitié même remplaçait d'avance par une émulation inofTensivo toute idée de rivalité jalouse; c'est enfin que Marie, à dessein ou à son insu, maintenait exactement la balance égale entre les deux causeurs; souriant aux mots fins de Georges, écoutant avec une attention émue ses anecdotes qu'il contait admirablement; récompensant Maurice d'un regard, chaque fois qu'il exprimait une pensée dont elle retrouvait la moitié dans son propre cœur. 11 y avait quelque chose de touchant et de charmant dans cette espèce de lutte en sens inverse, dans ce combat de générosité où chacun des deux interlocuteurs s'efforçait de faire briller l'autre, sauf à y perdre une chance de succès.

Six semaines s'écoulèrent, puis deux mois. Edmond reprenait ses forces, son sourire n'avait plus cette expression navrante que connaît trop bien l'angoisse des mères et qui les destitue au profit des anges du ciel. Sur ses joues encore un peu maigres reparaissaient de jour en jour les bonnes couleurs du convalescent en voie sûre de guérison. C'était plaisir de le voir mordre à la grappe de raisin tardive, croquer un blanc de volaille ou avaler la tasse de lait toute chaude qu'on lui appor-

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tait d'une ferme voisine, pendant les haltes soiîs les grands pins. Le docteur était fier et heureux de son ouvrage, qu'il attribuait modestement à l'influence balsamique du climat. De son côté, maître Georges faisait merveilles. Le procès allait être plaidé, et l'avocat était absolument sûr de le gagner. Marie leur témoignait sa reconnaissance avec une franchise expansive, en paroles attendries:

— Que ne vous dois-je pas? Et comment m'acquitter? disait-elle.

Hélas ! tous deux savaient bien qu'elle n'aurait qu'un mot à dire pour payer sa dette au centuple. Mais ce mot, comment le demander? comment l'obtenir? Et, si l'un des deux l'obtenait, l'autre se consolerait-il?

A mesure que l'hiver touchait à sa fin, qu'Edmond achevait de guérir, que l'heureuse issue du procès passait de la vraisemblance à la certitude, notre aimable triOy jusque-là si paisible, fut tout à coup en proie à un inexplicable malaise. On eût dit que Maurice et Georges avaient peur de s'aimer moins et que Marie craignait tour à tour d'affliger l'cvocat et le médecin en laissant deviner une préférence. Dans la fable que j'ai déjà citée, la Fontaine nous apprend que les tourterelles se fuyaient. Qu'aurait dit le bonhomme, s'il avait su que Geop-

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ges et Maurice ne se cherchaient plus? Il n'y avait pas à en douter, ils s'évitaient, et, lorsqu'ils se trouvaient ensemble, une gêne visible se révélait dans leurs regards, dans leur attitude, dans leur langage. Leurs voix tremblaient, ils détournaient les yeux en parlant. Une fois, ils arriva à Maurice d'appeler Georges monsieur; une autre fois, le wisth du Cercle manqua , parce que Georges, certain d'y rencontrer Maurice, s'était obstiné à rester seul au logis. Les savants disaient:

— Mais qu'est-il donc arrivé, et que doit-on penser d'Oreste et de Pylade? de Nisus et d'Euryale? de Damon et de Pythias? de Cicéron et d'Atticus?

Les curieux, le malins, les cancaniers^ murmuraient tout bas :

— Une poule survint!...

Bientôt la situation devint insoutenable. Un jour, Marie réunit les deux pjauvres inamorati^ et leur dit en souriant:

— Permettez que, pour un moment, je ne sois plus que votre cliente... car, enfin, mes amis, il faut bien que nous réglions vos honoraires I...

— Oh! madame! s' écrièrent-ils en même temps.

— Eh bien, non! reprit-elle avec un trouble qui la rendait plus charmante... Ce n'est pas là ce que je voulais, ce que je devais vous dire... Mais,

demain, si vous êtes libres, voulez-vous nous accompagner, Edmond et moi, sur cette colline de Costebelle, où nous avons passé de si agréables heures! Nous causerons... comme autrefois...

Comme autrefois I Cet autrefois de six semaines était désormais impossible.

Le lendemain,. Maurice attendit Georges jusqu'à onze heures du matin. A la fin, ne le voyant pas arriver, il prit le parti de se diriger seul vers le pavillon qu'habitaient Marie et son fils. Elle était émue, mais cette émotion n'avait rien d'efiFrayant.

— Mon ami, lui dit-elle, Georges ne viendra pas; lia été forcé de partir d'urgence pour T... avec toutes ses paperasses. Notre procès se juge aujourd'hui.., notre promenade n'aurait plus de sens; mais, après-demain, j'irai, avec Edmond, vous attendre à Costebelle... Vous y viendrez, n'est-ce pas?...

La réponse de Maurice, ses anxiétés, son penchant à croire que quarante-huit heures font un siècle, ses espérances, ses craintes, son exactitude au rendez-vous, vous les devinez sans que je vous en parle. Enfin arriva ce bienheureux surlendemain avec une sérénité de bon augure, avec tout l'éclat d'un soleil d'Austerlitz, piqué au jeu par l'approche du primtemps. Tout en cheminant vers la colline

OÙ il allait, lui aussi, gagner ou perdre son procès, il eut ridée de cueillir un bouquet pour Marie. Il n'avait que rembarras du choix. Les bruyères roses et blanches étaient en fleurs. Les anémones s'offraient d'elles-mêmes h sa main. Partout, dans l'épaisseur des haies, au milieu des touffes d'herbe, sur la verdure des talus , le long des ruisseaux ravinés par les pluies, il n'eut qu'à se baisser pour grossir sa gerbe de chèvrefeuilles, de muguets, de coronilles, de digitales, d'éricas, de lichens, de citronnelles et de jasmins. Tandis qu'il se livrait à cette botanique d'amoureux, il se laissait doucement bercer par une illusion délicieuse. Il croyait voir pour la première fois cette jolie route, ces frais sentiers, ces montagnes et ces bois, ces oliviers et ces pins, ces eaux courantes et ces prairies, ces villas et cette mer. Il lui semblait du moins que jamais le ciel n'avait été si bleu, l'air si pur, le soleil si radieux, la baie si lumineuse, les plantes si embaumées, les coteaux si pittoresques, la nature si riante, le chemin si long et les fleurs si belles.

'Il fut le premier au rendez-vous, et le cœur lui battait si fort, qu'il prenait les secondes pour dés minutes. Bientôt il vit venir Marie, Edmond, Mab et l'âne. Marie avait un petit chapeau de paille avec des rubans gris de perle et une robe rayée de

blanc et de lilas, qui eussent tourné la tête à de plus sages que Maurice. On lisait sur sa ravissante

figure rhonnête et sérieux contentement d'une messagère de bonne nouvelle. Mab jappait avec toute sorte d'intonations amicales. Edmond, les joues rebondies, le teint vermeil, Tceil vif, le rire sonore, paraissait demander à tous les échos de Sauvebonne, de Costebelle, de Carqueyraune, de Porquerelles, de l'Almanarre, des Salins, de la plaine et de la plage, comment on pouvait s'y prendre pour être malade sous un climat pareil et avec un tel médecin. L'âne regardait Tenfant, et le chien avait un air de béatitude, comme pour réclamer sa part de la guérison d'Edmond et pour s'associer aux sentiments de Marie.

En échange du gros bouquet, elle tendit à Maurice une lettre. Il tressaillit en reconnaissant l'écriture. La lettre était de Georges ; la voici:

« T...... 12 mars 186...

» Madame,

» Votre procès est gagné, et bien gagné. Nos adversaires en sont pour leurs chicanes et leurs frais ; j'ai plaidé de mon mieux et je n'ai pas eu de mérite. La cause était trop bonne! Mais notre

succès a eu pour moi des conséquences tout à fait imprévues. Vous ignorez peut-être les habitudes et les prérogatives de notre profession; à Taudience, nous échangeons les mots les plus désagréables. Nous nous accusons mutuellement de sophisme, de rouerie, de mensonge, d'absurdité et de mauvaise foi ; puis nous sortons bras dessus bras dessous du palais de justice, et nous -nous tutoyons, comme les meilleurs amis du monde.

La partie adverse s'était accordé le luxe de faire venir M" Dermont, un des bons avocats de Paris, déjà d'un certain âge, mais encore fort vert. A l'heure où je vous écris, ils doivent savoir ce qu'il leur en coûte! Après le jugement, il m'a frappé sur l'épaule, et m'a dit:

» — Tu as plaidé comme un ange (pardon, madame I ce sont ses propres paroles); seulement, tu ne peux que végéter ici et tu finirais par contracter cette rouille des tribunaux de province qui userait le fer lejnieux trempé et la langue la mieux pendue... Viens à Paris... Je me fais vieux; je te passerai bon nombre de mes causes... Je te patronnerai d'abord, puis tu te patronneras tout seul... Vois-tu, mon cher confrère, on a beau dire, il n'y a que Paris ! . . .

» Je n'ai pas cru, madame, devoir refuser ces

offres cordiales, et je vais partir avec îui... J'aurais bien voulu ne pas quitter ce cher pays sans prendre congé de Maurice et de vous... sans presser votre main et la sienne... Il me semble que nous aurions eu tant de choses à nous direl... Mais M" Der^ mont est très pressé... Il désire que je raccompagne... D'ailleurs, n'y a-t-il pas, dans la vie, des heures où mieux vaut être impoli qu'embarrassant? Et puis j'aurais peut-être trop redouté, trop ressenti l'émotion des adieux... Pardonnez-moi donc, oui, pardonnez-moi... tous les deux... Pourquoi ne puis-je m' empêcher de vous unir dans ma pensée, dans mon amitié, dans mes regrets, comme si vous étiez désormais inséparables ?... Je n'en sais trop rien; le savez-vous mieux?..,

» Dites, je vous prie, à Maurice, que je l'aime toujours, que je lui écrirai, que je vous reverrai... Oui, au revoir I Sans cette espérance, l'adieu serait trop triste... Ce Dieu de bonté la permet à ceux qui meurent... Comment la défëndrait-il à ceux qui se quittent?

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