‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 17 sur 29 · GEORGES · texte numérisé non relu

GEORGES

— Ah! s'écria Maurice, retenant à peine ses larmes; ce n'est pas Paris qu'il va chercher; c'est nous qu*il veut fuir... il nous cache le vrai motif

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de son départ; ce motif, je le devine... car, moi aussi, j'avais eu la même idée... moi aussi, je voulais partir...

— Vous auriez eu tort, mon ami, dit-elle simplement en lui tendant la main avec une irrésistible expression de tendresse; c'est vous* qui deviez rester... c'est vous que jevoudrais savoir heureux... Maurice, entre l'homme qui a gagné mon procès et celui qui a sauvé mon enfant, croyez-vous que je pouvais hésiter?...

Jules Sandeau l'a dit, et nous l'avons souvent répété après lui : le bonheur ne se raconte pas ; trois semaines après, Maurice épousait Marie.

Deux ans s'écoulèrent ; Georges écrivait de temps en temps, à son ami, des lettres très afTectueuses, courtes, presque gaies; il lui parlait de ses succès au barreau de Paris, où M* Dermont, goutteux et sexagénaire, lui avait cédé sa clientèle. Quelquefois, ses lettres étaient adressées ô. Marie ; les deux époux, les deux amants, les lisaient ensemble, et le chantre d'une autre Marie aurait, plus que jamais, remarqué que l'époux n'avait rien à savoir et que la femme n'avait rien à tairo...

Un jour, Maurice reçut une lettre un peu plus longue; il l'ouvrit, en lut les premières lignes et poussa un cri de joie.

— Enfin, enfin, dit-il, Georges nous est rendu tout entier.

« Cher ami, écrivait Georges, plus d'arrîèrepensée, plus de réticence I Au lieu de t' avouer ce que tu avais deviné dès le premier jour, j'aime mieux t' annoncer mon mariage... J'épouse, le mois prochain, mademoiselle Marguerite Dermont, la fille de mon bon vieux maître, que je puis maintenant appeler mon bienfaiteur... Elle est bonne, pieuse, spirituelle et charmante; ta femme, j'en suis sûr, l'adoptera comme une sœur cadette... A quelques heures de distance, je me suis aperçu que je l'aimais et que je ne lui étais pas indifférent. Tu méconnais; tu sais que, du moment que je pose ma grosse patte dans sa petite main, c'est qu'il n'existe plus dans mon cœur une trace, une ombre,

un atome qui ne lui appartienne. Nous sommes en septembre ; nous irons, Marguerite et moi, passer octobre et novembre avec vous, dans notre beau pays où le ciel est si pur que, pour que les luxies de miel eussent à craindre un nuage, il faudrait l'apporter dans sa malle... Si je suis bien informé, Marie vient de donner un frère à Edmond. Donc, je mets d'avance mes gants blancs, mes gants de noce, et je vous dis, monsieur le docteur: « J'ai ») l'honneur devons demander la main de monsieur

» votre fils pour mademoiselle ma fille, que je n'ai » pas encore,mais que j'aurai bien certainement!... »

— Cher Georges! Brave cœur! dit Maurice en pleurant de joie ; ah ! il mérite bien d'être heureux... assez heureux pour oublier!...

— Non, mon ami! répliqua Marie; assez heureux pour avoir le droit de se souvenir!...

J'étais aux Eaux d'Aix-en-Savoie, pendant les mois de juillet et d'août 1835. Cette année-là, les Eaux étaient fort animées. Outre leur public habituel, qui représente le faubourg Saint-Germain de Lyon, de Mâcon et de Grenoble, le choléra, qui sévissait à Marseille et dans tout le Midi, nous avait envoyé bon nombre de Provençales qui nous apportaient leur brune beauté, leurs yeux noirs et leur verve relevée par un léger accent. A Thôtel Guilhand, qui était alors presque célèbre et où j'occupais une modeste chambre, deux personnes atti-

raient surtout et fixaient l'attention; ces deux lions ^ comme nous disions danâ ce temps-là, se ressemblaient assurément fort peu; c'étaient une jeune femme et un vieillard.

La jeune femme — il me semble que je la vois encore, — appartenait à la haute bourgeoisie do Purin; elle s'appelait Francesca Nasi, née Gamba, ou Gamba, née Nasi. Après quarante-trois ans, cette confusion n'est pas impardonnable. Si, comme je le crois dans ma profonde ignorance des langues vivantes, Gamba veut dire jambe et si iVosz' signifie nez, je dois ajouter qyeje n'ai jamais vu sa jambe, mais que son nez était suave. Je n'essayerai pas de la peindre. Imaginez un portrait de Raphaël coloré et chauffé par Titien; vous aurez à peine une idée de cette beauté merveilleuse > Ellle était mariée depuis cinq ou six mois. Son mari, avocat distin* gué, paraissait accepter son bonheur sans trop de passion et son péril sans trop de frayeur.

Le vieillard était un colonel en retraite. H avait commandé un des plus brUlants régiments de la garde impériale, après avoir gagné tous ses grades dans ces glorieuses et sanglantes étapes qui le conduisirent de Wagram à Lutzen et de Moscou à Waterloo. Il semblait bien plus vieux que son âge, ou plutôt il n'avait pas d'âge. Nous le comparions

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poétiquement, — on était jeune et poétique alors, — à une ruine où rien ne tient plus, ni les arceaux, ni les rosaces, ni les corniches, ni le plafond, ni le plancher, mais à laquelle des plantes, grimpantes, — lierres, clématites, liserons ou pariétaires, — servent d'attaches et d'appuis. Ses pariétaires, à lui, c'étaient ses souvenirs ; souvenirs de plusieurs sortes; car je suis forcé de vous faire un aveu peu honorable pour la jeunesse plus ou moins dorée qui se réunissait, deux fois par jour, & la table d'hôte de Guilhand : ce qui accréditait . auprès de nous le colonel Herbert, ce qui le recommandait à notre admiration et peut-être à notre envie rétrospective, ce qui changeait 'sa calvitie en auréole, ce n'étaient ni ses quinze campagnes, ni ses huit blessures, ni sa croix de commandeur, ni ses onze mises à l'ordre du jour de la Grande Armée, ni sa magnifique balafre, ni ses rhumatismes datés des glaces de la Bérésina et de3 brouillards de Leipzig. C'est qu'il passait pour avoir été folle ment aimé par une Altesse, — que dis-jel par une Majesté de ce beau temps d'ivresse martiale et galante où les Altesses ne dédaignaient pas de descendre jusqu'aux simples mortels, et où les Majestés n'étaient pas toujours assez majestueuses. Elleviou, qui ne manquait pas, à cette époque, une

seule saison des eaux d'Âix, et qui reniait ses succès de théâtre au profit d' une petite poésie anacréontique, prétendait qu'un brin de myrte avait suffi au colonel Herbert pour couvrir tout un massif de lauriers.

Les hasards de la table d'hôte me rapprochèrent du colonel. Bientôt je devins tout à fait son voisin, et j'en profitai pour donner un libre essor à cette curiosité qui servait dès lors de prélude à mes modestes spécialités de critique. Je fis pour le colonel Herbert ce que n'a pas fait pour la France le ministère du 16 mai. Je le mis en état de siège, et je dressai d'aboï'd mes batteries en diplomate ou plutôt en hypocrite. Je lui parlai de ses campagnes; je glorifiai avjBC un chauvinisme enthousiaste l'épopée impériale et ses grandes guerres que j'exécrais de tout mon cœur. Je crois même, Dieu me pardonne! quej'essayai de fredonner la chanson de Béranger:

« Quoi I lui, mourir!... 6 gloire, quel veuvage 1 »

Mais je chantais si mal, que je pouvais me répliquer à moi-môme : « C'est faux I » et « Ta te ti to, c'estrà-dire tu n'y es pasl » Hélas I je ne tardai pas à remarquer que cette corde ne vibrait plus chez le colonel. Était-ce sa sciatique dont les res-

sentiments lui en inspiraient contre Wilna et Smolensk? Ses blessures étaient-elles tentées, en se rouvrant, de protester contre la plus séduisante mais la plus malsaine des fumées? Fallait-il attribuer cette froideur à la rancune du ci-devant « brigand de la Loire, » qui, après s'être battu pendant quinze ans comme un héros, a.woir grogné pendant quinze autres années, s'était trouvé, en 1830, trop infirme et trop perclus pour reprendre du service? Êtait-il pénible à ce loyal soldat, — à ce jaloux peut-être, — d'entendre vanter les victoires et conquêtes du grand homme dont il avait fait, en 1802, ce qu'en avait fait Barras en 1798? Je l'ignore ; ce 'dont je me souviens, c'est qu'à chacune de mes tentatives sur le terraim héroïque et légendaire, D répondait par quelques monosyllabes bien secs, ou me renvoyait brusquement à M. de Norvins et à Philippe de Ségur. Évidemment, ce côté du cœur était atrophié par je ne sais quelle cause physique ou morale.

Restait le côté romanesque. Là, je fus plus heureux. Pendant les longs entr' actes qui pèsent sur les dîners de table d'hôte, ou lorsque les douleurs rhumatismales lui coupaient l'appétit, j'avais aperçu, chez le colonel Herbert, quelques symptômes bizarres. H devenait absolument étranger à la con-

versation, insensible, aux détails de la vie matérielle. Tantôt il levait les yeux au ciel, comme pour y chercher une étoile depuis longtemps disparue ; tantôt il ramenait sur sa poitrine sa main osseuse et ridée, comme pour chercher sous ses habits un souvenir palpable des joies lointaines, — qui sait? un ruban, une fleur séchée, une tresse de cheveux, un médaillon, une relique, un trésor! Il y avait alors un contraste émouvant entre l'expression de souffrance qui contractait son pâle visage et lo rayon de bonheur qui se reflétait sur son front. S'il pouvait être permis de comparer le profane au sacré, je dirais que, en ces instants rapides, le vieux colonel me faisait songer aux martyrs de la primitive Église, qu'illuminait et transfigurait une vision céleste jusque dans les flammes du bûcher ou sous les tenailles des bourreaux.

Comment je m'emparai de la confiance du colonel Herbert, comment il en Vint à rouvrir pour moi cette autre blessure, cette invisible cicatrice qui n'était pas sans douceur, il me serait impossible, après tant d'années, d'en rappeler le détail. Un cigare offert à propos, un verre de vieux cognac, une promenade au lac du Bourget, une effusion de sympathie quand les douleurs du colonel triomphaient de son stoïcisme; par-dessus tout, cette

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faculté d'expansion et d'attraction particulière à la jeunesse d'alors, trop exubérante d'ardeur, do poésie, de passion à la fois factice et sincère, artificielle et naïve, pour ne pas exercer une sorte do magnétisme sur les hommes d'action vieillis, usés et finis, tels furent, je crois, mes sortilèges pour obtenir des confidences qui restèrent toutes, bien entendu, dans le domaine de la métaphysique sentimentale. Le colonel n'était pas très fort sur ce chapitre ; mais un auteur contemporain a remarqué^ avec raison que l'homme de cœur qui a aimé une fois — une bonne fois — en sait tout autant que le don Juan le plus fier de ses mille e tre, l'observateur le plus attentif ou le psychologiste le plus délié.

— Monsieur, me dit-il un jour, il m' arrive une chose bien extraordinaire. Je ne cesse pas de vivre, de penser, de sentir, de souffrir, avec son image toujours présente (il ne nommait jamais la personne) ; je l'aime plus et mieux que dans ce tempslà... Oui, dans ce temps-là, j'étais malheureux... un malheur bien cher et bien regretté... J'étais jaloux... de quoi? De tous et de tout... Elle était si charmante mais si coquette I si aimable mais si entourée I Une si grande distance nous séparait aux yeux du monde! Il y avait, entre elle et moi,

tant de gro'sses épaulettes et d'habits brodés I Ma passion se he^lrtait à tant de barrières offlcielles, SG brisdt ou se débattait contre tant d'obstacles! J'éprouvais de toUes Alternatives d'illusion et de méfiance, de sécurité et de trouble, d'extase et de désespoir I Souvent j'étais dupe d'une hallucination singulière; il me semblait que je rôvds et que j'allais me réveiller. D'autres fois je subissais la sensation étrange d'un bonheur immense * mais imaginaire, qui m'échappait, et quij en m' échappant, n'avait jamais existé... Ma vie n'était plus qu'un long accès de fièvre, en attendant, me disaisje, une crise de folie... Aujourd'hui rien de pareil... la mort a, de longue date, rétabli entre elle et moi une égalité souveraine... Plus d'entraves, plus de rivaux, plus de soupçons ou de griefs possibles, plus de pompe impériale ou consulaire, plus de ce brillant et bruyant entourage où je me perdais comme un grain de sable dans un rayon de soleil... Rien qu'un nouvel amour dégagé de tout aUiage, une apparition incessante, un être immatériel qui me regarde, qui m'appelle, qui me parle, qui m'attend... Je la vois, je l'écoute, je cause avec elle, je l'aime... Je m'applaudis d'être vieux et de n'avoir plus que bien peu de temps à vivre; d'abord, parce que je suis plus près de l'heure bénie qui

nous réunira ; ensuite, parce qiie le froid des ans mo permet de la chérir comme une fille que j'aurais perdue en 1814; — de la plus pure, de la plus chaste des tendresses. Ahl tenez, décidément, jeune homme, je suis heureux, bien heureux, plus heureux que pendant ces années d'enivrements et de tempêtes I...

. Il me disait tout cela avec un tel mélange de surexcitation nerveuse, de gaieté maladive et de tristesse sénile, que je finis par avoir peur. Je me reprochai d'avoir provoqué, chez le colonel, une sorte d'exaltation fébrile que sa santé ruinée, la lutte de son cerveau contre ses crises aiguës, et l'énergique traitement des eaux, pouvaient rendre très dangereuse.

— Sije lui cherchais une diversion? me disais-je.

Le hasard me servit à souhait.

Un soir d'été, par un temps magnifique et un splendide coucher de soleil, nous achevions une promenade en bateau sur le lac immortalisé par Lamartine. Le ciel était si pur, l'air si tiède, l'atmosphère si transparente, le paysage si beau, les lointains si lumineux sous leurs légers voiles de brume, que l'on s'abandonnait à une immense sensation de bien-être, doublée de cette mélancolie charmante que Ton pourrait définir la volupté de

la tristesse. Vous connaissez, n'estrce pas? ma chère lectrice, cet état de langueur enchanteresse où nos sens se reposent pour laisser un libre espace à rimagination et à TAme, où la soif de l'infini, éveillée par la magnificence des objets extérieurs, nous empêche seule d'être absolument heureux, tandis que nos regards, h travers le monde réel, interrogent le monde invisible. Le colonel n'était pas poète, si, pour mériter ce nom, il faut écrire des vers ou connaître au moins les règles de la prosodie ; mais il avait l'instinct, l'aspiration poétique, et, depuis quelques jours, grâce à ses originales confidences, nous vivions tous deux dans une zone fantastique où nous n'avions pas besoin de rime pour manquer complètement de raison.

H venait de me faire répéter — pour la dixième fois peut-être — le Lac^ de Lamartine. A cette strophe :

Temps jaloux 1 se peut-il que ces moments d'ivresse, Où Tamour à longs flots nous verse le bonheur, S*envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?...

Eh quoi I n*en pourrons*nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi I pour jamais perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface Ne nous les rendra plus?

j'avais vu une grosse lanne rouler sur la joue par-

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cheminée de ce vieux soldat qui n'avait pas pleuré 1g soir de Waterloo. Tout à coup — ce fut comme une évocation magique, une soudaine réplique de la mélodie et de la jeunesse à la poésie des joies évanouies, — nous entendîmes, à une petite distance, ces mêmes strophes, mises en musique par Niedermayer, chantées, avec un léger accent italien, par une voix délicieuse qui semblait sortir de la surface de ce beau lac ou glisser sur ses eaux limpides, comme si une ondine ou une sirène, réveillée par les accents du poëte, avait voulu lui renvoyer le seul écho digne de son génie; puis le bruit cadencé des rames; puis, d'imperceptibles rides et un sillage brodé d'argent sur le flot harmometix; enfin, nous vîmes paraître et venir à nous, au milieu des premières ombres du soir, une barque trois ou quatre fois plus grande que la nôtre, que le peintre des Fêles galantes aurait pu prendre pour modèle. Des touffes de rubans roses pendaient ou s'agitaient autour de la voile blanche; d'innombrablés gerbes de fleurs jonchaient la poupe et la proue. Des lanternes vénitiennes de diverses couleurs, allumées dès le crépuscule, jetaient leurs capricieuses clartés sur cette embarcation féerique. On était alors au plus beau moment du romantisme vénitien, des Lettres d'un Voyageur ^ de la chanson du gondolier.

Dix de nos jeunes gens les plus élégants, tous plus ou moins amoureux de la belle Francesca — sans Paolo, — avaient eu Tidée de renouveler en son honneur, pour quelques heures, une scène du xvi* siècle. Ils lui avaient offert un /t^ncA^ à Hautecombe, dé r autre côté du lac, et on était convenu de se débarrasser, pour la circonstance, de la prosaïque redingote ou du classique habit noir pour revêtir le pourpoint et le manteau de velours des jeunes contemporains d'Otello. Tous les accessoires furent fidèles à la vérité historique et à la couleur locale. Quant à la reine de la fête, elle s* était exécutée de bonne grâce, avec cette nuance de coquetterie juvénile et de souriante indifférence qui caractérisait sa lune de miel. Elle avait échangé les robes de sa corbeille contre un superbe costume de patricienne du temps des doges, et jamais artistes ou poètes, jamais magiciens de la forme ou de la couleur, jamais le Tasse ou TArioste, Titien ou Paul Véronèse, lé Corrège ou Léonard, n'auraient pu rêver un plus merveilleux chef-d'œuvre d'élégance, de jeunesse et de beauté.

Le resté se devine. On avait causé, sauté, goûté» bu, crié, et peut-être soupiré sur la rive. Puis, au retour, Francesca, douée d'une admirable voix de contralto, fut suppliée de chanter les strophes

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de Lamartine, comme pour mieux idéaliser et fixer dans toutes les mémoires le souvenir de cette prestigieuse soirée. C'est elle que nous venions d'entendre : c'est elle que nous vîmes passer, entourée de son brillant cortège, pareille à une déesse dans un nimbe d'or, comparable à une vision sumaturelie, quand les deux barques se croisèrent; après quoi, la rencontre ne fut plus qu'un songe. Le bruit des voix et des rires s'éteignit peu à peu dans l'espace. L'angélique figure se. confondit avec les tons gris de cette heure crépusculaire. Le murmure des rames nous fit l'effet, en s'éloignant, du froissement d'ailes d'un oiseau de nuit; un moment encore nous aperçûmes la voile blanche, qui bientôt s'effaça dans l'obscurité.

Je regardai le colonel Herbert. Il semblait profondément ému.

— Qu'elle est belle I me dit-il à voix basse.

— Oui, bien belle I répliquai-je; et tenez, colonel, il me vient une idée. Avec un fond d'instinctive coquetterie, cette jeune femme est parfaitement honnête; d'ailleurs, elle vient de se marier... Par conséquent, soixante ans ou vingtcinq, pour elle, c'est tout un. En outre, vous avez pour vous votre gloire militaire, votre passé héroïque et vos souvenirs romanesques ; car laisseat-

moi vous dire, colonel, ce dont vous ne vous doutez pas, absorbé que vous êtes par une image adorée... vous partagez avec cette ravissante Prancesca les honneurs de notre saison. Après elle ou avec elle, vous êtes le personnage le plus à la mode de notre colonie aquatique et thermale... Eh bien, pour vous distraire de ces obsessions charmantes mais troublantes, de ces apparitions obstinées qui vous agitent, qui vous bouleversent, qui aggravent vos souffrances physiques, qui contrarient le bon effet des douches, pourquoi n'essayeriez-vous pas de faire à la belle Piémontaise un doigt de cour?... Elle sera flattée de votre hommage, et, qui sait? les roucoulements.de tous ces jeunes oiseaux

A Paî]e vive et peinte, au langoureux ramage^

Dont Tamour change et mue ainsi que leur plumage ,

lui paraîtront peut-être fades, si elle entend la voix qui a commandé tant de charges victorieuses murmurer à son oreille de douces et tendres paroles...

— Mais je suis une ruine I répondit le colonel, moins récalcitrant que je n'aurais pu le croire.

• — Qu'importe? les ruines du Parthénonne sontelles pas préférables aux maisons neuves de Brives-la-iSaillarde ?

liC lendemain, Francesca eut un adorateur de

plus, et je dois déclarer qu'elle raccueillit de façon à justifier mes prédictions quelque peu hasardées. Passablement lettrée, Italienne de cœur, presque Française d'esprit et de langage, gardant pour le& souvenirs de l'Empire cette espèce de culte nostalgique, ce vague sentiment de nationalité et de délivrance, qui devait, trente ans plus tard, nous coûter si cher, on eût dit qu'elle s'appliquait, en ftiveur du colonel Herbert, les beaux vers de don Ruy Gomez, et qu'elle voulait être fille par le respect et sœur par la pitié. Elle eut pour le vieillard malade, invalide, parfois brusque et morose, des attentions et des prévenances d'une délicatesse exquise, des coquetteries féminines d'une grâce si engageante,d'un charme si irrésistible,quelepauvre vieux — il vecchio inamorato — avait, de temps à autre, le droit de se demander s'il n'était pas réellement aimé. Le jour, ils se promenaient ensemble. Le soir, elle chantait pour lui ses airs de prédilection. Elle le forçait de lui raconter ses campagnes, et se montrait aussi attentive que Desdemona quand il retraçait d'une voix émue l'incendie du Kremlin, l'épouvantable retraite à travers les glaces et les neiges, le désastre de Leipzig, la décevante victoire de Mont-Saint-Jean et les derniers efforts de la garde impériale. Ce qu'il y avait de

curieux,- c'est que tous les beaux jeunes gens, stgîsbés ou/>a^rt2' volontaires de Tadorable Francesca avaient l'air de s'incliner d'un commim accord et de battre en retraite devant les chevrons du héros sexagénaire ; c'est que tout le monde, dans notre groupe, paraissait s'intéresser à ces tendresses d'arrière-saison, à ce que nous appelions le dernier rayon du soleil d'Austerlitz, la dernière conquête de la Grande Armée; c'est que le mari de Francesca, son frère, son père, sa mère et son oncle, semblaient enchantés, émerveillés des assiduités et des succès du colonel. J'ajoute qu'il se serait bien passé de ce détail supplémentaire qui s'accor^ dait mal avec sa nature batailleuse et romanesque. Cet aimable ■ épisode dura vingt jours; que se passa-t-il le vingt et unième? Le colonel laissa-t-il échapper un mot, un signe, propre à faire croire qu'il avait envie d'oublier son âge, de s'écarter du programme primitif d'affection paternelle et filiale? Francesca, bonne et loyale, craignii-elle de donner ieu à un malentendu en prolongeant une situation, sans issue possible^ du moment que le colonel semblait s'y méprendre? Est-ce lui, au contraire, qui, pressentant le péril, se débattant contre une passioif inavouée, se réfugiant dans ses vieux souvenirsy s'accusa de leur être infidèle, et pria la char-

meusede 1802 de le protéger contre Tenchanteresse de 1835? Je ne l'ai jamais su. Un matin, le 27 août, j'allai sonner à la porte du colonel Herbert.

— n est parti, me dit le garçon de l'hôtel.

— Parti? sans laisser un mot?

— Pardon! il y a une lettre pour monsieur...

La lettre, écrite d'une main tremblante — d'amoureux ou de goutteux — était ainsi conçue :

« Excusez-moi, mon jeune ami, si je m'enfuis sans tambour ni trompette... Décidément, j'aimerais mieux avoir trente ans de moins... Il n'est permis aux vieillards de redevenir jeunes que pour vivre de cœur et d'âme avec Celles qui sont restées jeunes dans leur mémoire, et qui seraient de leur âge si elles avaient vécu! »

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